Crises et développements de la papauté au Moyen Age

Au début du Moyen-Age, le rôle de la papauté, en tant qu'arbitre dans le domaine doctrinal, est relativement reconnu. Mais sur le plan juridique et administratif, elle doit encore rendre des comptes au pouvoir impérial. Depuis Justinien (527-565), chaque élection pontificale est soumise à la ratification de l'empereur. Celui-ci a tendance à imposer son candidat et le nouvel élu doit verser au fisc un tribut de 3000 sous d'or. En fait, le pape est un évêque de l'empereur.

A partir de 568, ce sont les Lombards qui dominent l'Italie. Le pouvoir byzantin est en net repli. En 590, les Lombards menacent Rome qui est dans une situation désespérée. C'est cette année là que Grégoire 1er est élu pape.

 

Grégoire 1er (590-604)

 

Il profite de plusieurs contingences favorables.

Le code Justinien confirmait le rôle de l'évêque de Rome comme juge, administrateur des finances et protecteur officiel. Le pape détient donc pratiquement et officiellement le gouvernement civil de Rome. Il est aussi le banquier de l'empereur.
Le patrimoine de Saint-Pierre comprend Rome et sa région. Grégoire crée une armée pour le défendre contre les Lombards et les Byzantins. A partir de Grégoire 1er, les papes deviennent des maîtres temporels. D'autant plus que l'exarque de Ravenne (représentant de l'empereur d'Orient en Occident) n'assume plus sa tâche.

 

C'est un pape compétent et très actif

C'est un pasteur et non un théologien.
Il écrit une importante correspondance et des livres de piété.
Il combat la peste, la famine et l'invasion lombarde (par des rançons et par la négociation).
Il organise l'évangélisation de l'Angleterre.
Il développe le plain-chant dans le cadre de la musique d'Eglise.
Il est autoritaire :

  • Avec les souverains occidentaux.
    Il soutient que le pouvoir est donné aux rois pour que les royaumes terrestres soient mis au service du royaume des cieux.
  • Avec les évêques.
    Il contrôle de près les élections épiscopales en Italie.

Ses successeurs n'auront pas son envergure.

 

La papauté soumise (604-752)

 

C'est une période plutôt obscure de la papauté

Vingt quatre papes se succèdent pendant ces 148 ans. Soit, en moyenne, 6 ans par pape. Seuls 4 ou 5 papes émergent de la masse.
La papauté est soumise au pouvoir impérial qui veut lui imposer sa volonté. Dans un souci d'unité, l'empereur veut concilier le monophysisme avec la position officielle et orthodoxe de Chalcédoine soutenue par Rome. Mais les papes ne tolèrent aucun compromis doctrinal et restent fidèles à Chalcédoine. Le pape Martin 1er (649-654) est arrêté, jugé à Constantinople et exilé en Crimée où il meurt.

Cependant, en 681, l'empereur Constantin IV (668-685) renonce à la taxe versée à l'avènement de chaque pontife ; puis, en 684, à la prérogative impériale de confirmer l'élection papale. La fin de cette période coïncide, à peu de chose près, avec l'extinction de l'exarchat de Ravenne et la montée du pouvoir carolingien en Europe.

 

Le soutien carolingien (752-888)

 

En 751, Aistulf, roi des Lombards, prend Ravenne aux Byzantins

Les Byzantins sont définitivement rejetés d'Italie. La papauté n'a plus de protecteur.
En 753, le pape Etienne II se tourne vers Pépin le Bref pour demander du secours. Il lui décerne le titre de Patrice des Romains. Titre porté jusqu'alors par l'exarque de Ravenne.
En 756, Pépin réduit la puissance lombarde et donne les territoires de l'exarchat de Ravenne à la papauté. C'est le début de l'Etat pontifical.

 

Le couronnement de Charlemagne scelle l'alliance entre la papauté et le pouvoir franc

Léon III veut montrer, à cette occasion, que c'est le pape qui fait les empereurs. Mais Charlemagne se considère comme le chef de l'Eglise franque et désigne lui-même ses évêques.
Cette alliance a permis à la papauté de s'installer dans une certaine sécurité nécessaire à son rayonnement. C'est sous le pouvoir carolingien que la doctrine et la pratique catholiques s'édifient et s'imposent en occident.

 

Le plus grand pape de cette période est Nicolas 1er (858-867)

Il est le premier pape à être couronné solennellement.
Face aux rois et aux grands évêques (dont celui de Constantinople), il proclame que Rome occupe une position suprême et que la juridiction pontificale s'étend sur tous les membres de l'Eglise, les laïcs comme les clercs.

 

Le déclin de la papauté avec le pouvoir carolingien

En 843, le traité de Verdun scelle la partition de l'empire franc. Redoutant la dislocation de l'empire, les papes Adrien II (867-872) et Jean VIII (872-882) sacrent successivement les princes les plus aptes à secourir l'Eglise. Mais ces rois et empereurs sont incapables de lutter contre leurs opposants. L'ère est aux soulèvements et aux désordres. En 882, le pape Jean VIII meurt au cours d'une émeute. En 888, le dernier empereur véritable, Charles le Gros, meurt. Cette mort inaugure le siècle noir de la papauté.

 

 

Le siècle noir (888-973)

 

La papauté est dominée par les grandes familles romaines

En 891, le pape Etienne V est contraint de couronner empereur Guy de Spolète. Le pape Formose (891-896) renouvelle ce couronnement, mais la pression de la famille de Spolète devient si écrasante que Formose fait appel à Arnulf, roi de Germanie. Arnulf prend Rome en 896. Formose le couronne empereur, mais la famille de Spolète se vengera sur la mémoire du pape.
Etienne VI (896-897), élu sous la pression de la famille de Spolète, fait exhumer et juger Formose par un concile. Le cadavre est livré à la foule avant d'être jeté dans le Tibre.
De 904 à 932, la papauté est dominée par la famille du comte Théophylacte.

  • Sa femme Théodora et sa fille Marozie disposent du trône pontifical au grès de leurs intrigues. Ce sont elles qui donnent naissance à la légende de la papesse Jeanne, racontée au 13ème siècle.
  • En 904, Théophylacte impose Serge III, aventurier sans scrupules et amant de Marozie. Ce qui n'empêcha pas Marozie d'être mariée 3 fois.
  • En 928, Marozie fait assassiner Jean X et, en 931, pousse sur le trône papal le fils quelle avait eu de Serge III : Jean XI (931-935. Mais Albéric II, fils du premier mariage de Marozie fait assassiner sa mère et Jean XI avant de régner 23 ans sur l'Italie. Sur son lit de mort, il fait jurer les romains d'élire pape son propre fils Octavien, comte de Tusculum.

 

L'intervention d'Othon, roi de Germanie

En 955, Octavien devient pape et prend le nom de Jean XII. C'est avec lui que les papes prennent l'habitude de changer de nom lors de leur élection. Jean XII a 18 ans et vit dans la débauche. Dans sa lutte contre la famille de Frioul, il fait appel à Othon qui vient à Rome en 961, avec une puissante armée. Le 2 février 962, Jean XII sacre Othon empereur. Othon confirme les donations de Pépin et de Charlemagne mais rétablit la Constitution romaine de 824. Selon cette Constitution, le pape doit prêter serment de fidélité à l'empereur avant d'être consacré, et les territoires et les fonctionnaires pontificaux restent placés sous contrôle impérial. Jean XII cherche à échapper à ces engagements, mais il est jugé par un concile romain qui le dépose. Et Othon désigne, à sa place, le laïc Léon VIII.
En 965, une révolte chasse de Rome le nouveau pape Jean XIII. Mais il est rétabli dans sa charge par Othon.
En 973, à la mort de Othon et de Jean XIII, le nouvel empire semble solidement établi, et la papauté restaurée.

 

 

La papauté et le Saint Empire romain germanique (973-1123)

 

L'empereur choisit les papes

Mais il est contré par la puissante famille romaine des Crescentii qui nomme de nombreux anti-papes, en opposition aux papes désignés par Othon II et III. De 973 à 996, date à laquelle Othon fait décapiter Crescentius, les papes sont ballottés et éliminés par les deux pouvoirs.
A partir de 1003, et la mort de Othon III et de Sylvestre II, la papauté retombe sous le contrôle de la maison des Tusculum et les charges s'obtiennent couramment par simonie. Benoît IX (1032-1044), qui désire se marier, vend la tiare à Gratien pour 1000 livres d'argent. Mais l'empereur Henri III dépose Gratien (Grégoire VI) pour simonie et fait élire Clément II (1046-1047). Clément II couronne Henri III et promulgue une première constitution frappant d'anathème quiconque pratiquerait la simonie.
En 1048, Henri III désigne Brunon, évêque de Toul, au pontificat. Brunon pense que le souverain ne doit pas intervenir dans la vie religieuse ; aussi ne reçoit-il les insignes pontificaux qu'après avoir été acclamé pape par les romains. Il est intronisé en 1049 sous le nom de Léon IX. Léon IX lutte contre la simonie et le mariage des prêtres, très fréquent à l'époque. Il affirme l'indépendance du spirituel. Au concile de Reims, il faut voter deux canons :

  • Nul ne peut s'arroger le gouvernement d'une Eglise, s'il n'a été élu par le clergé et le peuple. C'est remettre en cause toute la pratique, courante à l'époque, de l'église privée et de l'intervention du temporel dans le spirituel.
  • Le pontife du siège romain est le seul primat apostolique de l'Eglise universelle.

Etienne IX (1057-1058) est pape sans l'assentiment impérial. Il meurt empoisonné.
En 1058, la noblesse romaine fait élire Benoît X, mais, la même année, les cardinaux réunis à Sienne élisent Nicolas II. Afin d'éviter ce genre de conflit, le concile du Latran (1059) réserve l'élection du pape aux seuls cardinaux. Le clergé et le peuple gardent l'approbation par acclamation du nouvel élu. Les droits de l'empereur se bornent à une confirmation. Le temps où les empereurs nommaient les papes est révolu. La papauté est libérée des laïcs. Mais l'empereur n'accepte pas cette réforme.

 

La confrontation

En 1061, Alexandre II est élu sans aucune participation impériale. Mais l'empereur Henri IV proclame pape le candidat de la noblesse romaine et des évêques hostiles à la réforme : Honoré II. Alexandre II excommunie Henri IV, mais le schisme dure jusqu'à la mort d'Honoré en 1072.
En 1073, Grégoire VII est élu par la foule. C'est un partisan convaincu de la réforme qui portera son nom ; mais c'est la même réforme que celle entreprise par Léon IX et qui est devenue incontournable pour la majorité des catholiques. Cette réforme implique :

  • L'indépendance de la papauté vis-à-vis de tout pouvoir politique. Ce qui se manifeste, au niveau papal, par l'affirmation de la primauté du siège romain.
  • La centralisation de toute l'Eglise catholique. Ce qui sous-entend, pour le pape, la liberté de nommer les évêques. Jusqu'au 11ème siècle, il y avait en occident des Eglises en communion avec Rome, beaucoup plus qu'une Eglise catholique romaine gouvernée par le pape. A partir de Grégoire VII, les papes vont forger la monarchie pontificale et faire de la papauté un véritable gouvernement de l'Eglise latine.
  • L'exemple d'une parfaite moralité de la part des clercs. D'où la lutte contre la simonie, l'incontinence et le mariage des prêtres.

En 1074, un synode romain prononce la déchéance des simoniaques et des clercs incontinents. Mais, dans toute l'Europe, des évêques, soutenus par les princes, narguent les légats et le pape, malgré la menace de sanctions. Le synode de Paris déclare la loi du célibat contraire à la raison et dépassant les limites de la nature humaine. Afin de lutter contre l'investiture laïque qui attache les évêques au souverain qui les a nommés, Grégoire VII édicte, en 1075, les Dictatus papae.

Les Dictatus papae (Les dictées par le pape) : ce recueil de 27 propositions établit la suprématie du spirituel sur le temporel et du pape sur tous les princes. Il est précisé que le pape peut déposer les empereurs et délier de leur fidélité les sujets d'un mauvais prince.
L'interdiction de l'investiture laïque est arrêtée au synode de 1075, sous peine d'excommunication. Le prince n'a plus de pouvoir sur l'Eglise. Mais cette disposition se mettra difficilement en place en Allemagne.
Henri IV désigne plusieurs évêques et, en 1076, il convoque un synode à Worms où 26 évêques déclarent le pape déposé. La même année, Grégoire VII excommunie Henri IV, délie ses sujets de leur serment de fidélité et suspend les prélats allemands favorables à l'empereur. Henri IV se soumet alors, à Canossa, en faisant pénitence devant Grégoire VII, en janvier 1077. Grégoire lève l'excommunication, mais la lutte ne s'achève pas là.
En 1080, Grégoire VII excommunie et dépose, de nouveau, Henri IV. La même année, Henri IV fait élire Clément III à la place de Grégoire VII. Trois ans plus tard, Henri IV s'empare de Rome. Grégoire VII s'enfuit et Clément III couronne Henri IV. Grégoire VII meurt en 1085 à Salerne. Clément III se maintient jusqu'en 1100.
Sur le plan temporel, Grégoire VII est battu. Mais la réforme de l'Eglise triomphe désormais. La pratique de l'investiture laïque disparaît, même en Allemagne.
En 1122, le pape Calixte II (1119-1124) signe, avec Henri V, le concordat de Worms où l'empereur s'engage à laisser librement se dérouler les élections pontificales et l'installation par le métropolitain (archevêque). Ce concordat est approuvé par le premier concile œcuménique du Latran en 1123. Ce concile renforce la papauté, car il est convoqué par le pape seul (et non par l'empereur) et parce qu'il entérine la réforme mise en place par Léon IX.

 

 

Conclusion

La lutte entre les pouvoirs politique et religieux a conduit à une dissociation des deux. Mais, en fait, la papauté, libéré de l'emprise laïque, a accaparé, en partie, le pouvoir politique ; développant, par là même, les risques d'intolérance. Comme à chaque fois que les pouvoirs politique et religieux sont détenus par une seule instance.

 

 


Bibliographie

• M. Balard, J,-Ph. Genet, M. Rouche, Le Moyen-Age en Occident, Hachette
• Jean Chélini, Histoire religieuse de l'Occident médiéval, Hachette
Nouvelle Histoire de l'Eglise, Vol 2, Seuil