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La théologie médiévale du 7ème au 9ème siècle

Discussions et controverses du Haut Moyen Age concernant le culte à Marie, la compréhension de l’Eucharistie, la grâce et la prédestination.
Une conclusion refondatrice à une année d’études, traitée par thème.

 

 

Le consensus du 7ème au 8ème siècles

 

La définition de la foi chrétienne est fixée par l'autorité de la tradition (1)

La foi est vécue comme une doctrine établie une fois pour toutes par les conciles et la pratique catholique. La pratique précède et influence le dogme. Sous Grégoire 1er (590-604), il n'est plus question d'élaborer une théologie, ni même de défendre la foi, un dogmatisme tranquille s'installe.

La foi catholique et apostolique est considérée comme une foi unique parce qu'elle a été délivrée une fois pour toutes et transmise par la tradition apostolique. De ce fait elle ne change pas, et ne peut changer. Toute innovation est donc suspecte, voire anathème.

 

Le consensus est général en ce qui concerne l'autorité des Pères

Faire de la théologie, du 7eme au 8ème siècle, c'est se borner à rappeler les écrits des Pères. Le Père le plus lu et le plus commenté est, sans conteste, St. Augustin, dont la pensée constitue la référence et la base de départ de toute la théologie du Haut Moyen Age occidental.

 

La doctrine reçue

Le dogme trinitaire est affirmé et discuté seulement en ce qui concerne le Filioque.

Le dogme christologique de la double nature en une personne est clairement établi. Personne ne le rediscute. La théologie médiévale s'intéressera davantage à l'œuvre du Christ qu'à sa personne.

La doctrine du salut est relativement floue.

  • Dans les homélies, on affirmait que, par la miséricorde du Seigneur, Dieu est descendu vers les hommes afin que les hommes puissent, par leur obéissance, s'élever jusqu'à Dieu (Boniface, 680-754). D'une telle conception, deux considérations pratiques étaient tirées :
    • Jésus-Christ a donné à l'humanité un exemple d'humilité que tout chrétien doit reproduire dans sa vie.
    • Le salut est obéissance aux commandements de Dieu (Boniface).
  • De telles admonitions morales s'accompagnent toujours, cependant, d'une définition du salut comme don gratuit d'une grâce non méritée.
  • Le thème de la grâce est considéré à partir des distinctions, faites par Augustin, entre "nature" et "grâce", et entre "grâce" et "péché originel". Ainsi, par son propre pouvoir, l'homme est capable de marcher dans le chemin de l'iniquité (Julien de Tolède ? 690), mais il ne peut rejoindre le bon chemin que par la grâce divine. La grâce se limiterait donc à mettre l'être humain sur la bonne voie, où l'homme doit marcher par ses propres moyens.
  • Pour beaucoup le rapport "grâce/œuvres" reste ambigu.
    • Boniface déclare que l'on ne doit jamais supposer que l'on est suffisamment vertueux, mais que l'on doit constamment implorer Dieu d'accroître nos mérites.
    • Ambroise Autpert († 784) déclare que la façon la plus appropriée de décrire le salut est de dire que ceux qui sont sauvés sont justes par la foi et par les œuvres.
  • La validité du sacrement ne dépend pas du mérite du consécrateur, mais de la parole [...] du Créateur et du pouvoir de l'Esprit-Saint (Paschase Radbert † 865). Au début du Moyen Age, le principal sacrement est le baptême ; mais, par la suite, l'Eucharistie deviendra plus importante.
  • L'Eglise est inspirée au même titre que l'Ecriture. Toute contradiction au sein de l'Ecriture, et entre l'Ecriture et l'Eglise, est impossible.
  • Le Christ et l'Eglise sont une seule et même nature (Bède). Tout ce qui s'oppose à l'Eglise s'oppose au Christ (Bède).

 

C'est à partir de ce consensus que la théologie médiévale va s’épanouir au 9ème siècle

En se basant sur deux sources essentielles : les affirmations des Pères et les formules liturgiques. Selon le principe, la règle de prière doit poser la règle de foi (Prosper d'Aquitaine † vers 463). La liturgie étant considérée comme inspirée et la pratique
donnant son sens à la prédication.

 

 

L'adoptianisme

 

Né de la volonté de sauvegarder l'intégrité de l'humanité du Christ

Elipand, archevêque de Tolède († 802), et Félix d’Urgel († 818) enseignent que le Fils de Dieu a été adopté, par Dieu, dans son humanité, et non dans sa divinité. Ils séparent ainsi les deux natures du Christ pour y voir quasiment deux personnes :

  • Le Fils de Dieu présent de tous temps avec le Père au royaume des deux.
  • Le Fils de l'homme, humain comme tous les humains, adopté par le Fils de Dieu pour "habiter" en lui.

Pour Elipand et Félix, seule la nature humaine du Christ (le Fils de l'homme) est morte sur la croix.

 

La réaction

Elle rappelle que Jésus-Christ est Fils de Dieu dans ses 2 natures, sinon le crucifié n'est pas Fils de Dieu. Si seule l'humanité meurt sur la croix, la portée du sacrifice n'est plus éternelle.

Elle souligne que, dans le cas du Christ, il est question d'incarnation et non d'adoption. Si le Christ est adopté c'est par Joseph et non par Dieu.

Elle oppose à l'adoptianisme le texte : Nul n'est monté au ciel, hormis celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est au ciel (Jean 3, 13).

Paulin déclare que le Christ n'avait pas été, tout d'abord, seulement un homme et ensuite un être dans lequel Dieu demeurait ; mais sa nature humaine avait été, dès le début, une avec la personne de Dieu.

L'adoptianisme fut condamné par le concile de Francfort en 794. Alcuin y démontra son caractère hérétique.

 

 

Le dogme marial

 

Les textes liturgiques font attribuer à Marie des prérogatives de l'Eglise

Son rôle dans le plan du salut devient de plus en plus important. Elle devient médiatrice entre Dieu et les hommes.

S'appuyant sur la prière qui salue Marie comme heureuse et bénie, Paschase Radbert enseigne qu'il faut comprendre que, bien que conçue dans le péché, elle ne fut pas soumise au péché lors de sa naissance et que dans un ventre sanctifié elle ne contracta pas le péché originel (2). C'est la première ébauche de la doctrine de l'Immaculée Conception.

La célébration de la fête de l'Assomption de Marie (fêtée à partir de la fin du 7ème siècle en occident) établit que Marie avait été accueillie au ciel. Mais elle n'en indique pas le moyen.

 

Paschase Radbert et Ratramme († 868) s'opposent en ce qui concerne la manière dont Marie donna naissance à Jésus

II était établi que Marie était restée vierge après la naissance du Christ.

Pour Ratramme, Marie était restée vierge malgré une conception et une naissance normales. Dire que Jésus était né différemment des autres enfants menaçait son humanité.

Pour Paschase Radbert, la manière dont Jésus était né est plus importante que la façon dont il avait été conçu. Puisque les douleurs de l'accouchement étaient la conséquence de la malédiction prononcée contre Eve, la naissance de Jésus devait être spéciale afin de montrer que la malédiction ne reposait pas sur Marie.

 

 

La première controverse eucharistique

 

Elle a trait à la présence réelle du corps et du sang du Christ dans le pain et le vin

Pour Paschase Radbert, le corps et le sang du Christ sont présents selon la réalité.

  • Car le Christ n'a pas dit : Ceci est la figure de mon corps, mais ceci est mon corps (3).
  • La couleur et le goût du pain et du vin ne sont pas altérés, mais ce qui existe, après la consécration, n'est rien d'autre que la chair et le sang du Christ. Alors que ce n'est que la figure du pain et du vin.
  • Même s'ils sont reçus d'une manière indigne. Car la réalité de la présence est garantie non par grâce, mais par nature (4).
  • Cette interprétation est dépendante de la règle de la prière qui considère l'Eucharistie comme un sacrifice. Ce qui est essentiel pour Radbert.

Ratramme identifie deux questions distinctes :

  • La nature de la présence dans l'Eucharistie. Ratramme dit que le pain et le vin sont la figure du corps et du sang du Christ. Le pain et le vin demeurent ce qu'ils sont, mais pour ce qui est de leur force divine ou en ce qui concerne leur pouvoir, ils sont devenus le corps et le sang du Christ.
  • La relation entre le corps du Christ dans l'Eucharistie et le corps historique du Christ. Ratramme répond que ce qui est mangé lors de l'Eucharistie n'est pas le corps historique du Christ, mais son image. Pour lui, la messe n'est donc pas un sacrifice.

 

 

La grâce et la prédestination

 

Ce débat oppose deux clans

Celui de Gottschalk (810-868), partisan de la prédestination et soutenu par Ratramme.

Celui d'Hincmar (806-882), partisan du libre-arbitre et soutenu par Raban Maur (780-856).

Ce débat est orchestré par Florus de Lyon († 860) qui parvient à prendre du recul.

 

La thèse de Gottschalk

Il s'appuie sur Augustin et sa doctrine de la grâce.

Ce n'est qu'après avoir reçu la grâce du Christ qu'une personne reçoit un véritable libre-arbitre. Par conséquent nul ne peut venir à Dieu sans l'appui de la grâce. Donc la grâce détermine.

Dieu contraint chaque homme. Il est vain et prétentieux que l'homme essaie, par son libre-arbitre, d'accomplir des œuvres personnelles en vue de réaliser son salut.

Puisqu'il n'y a en Dieu aucun changement ni ombre de variation (Jacques 1, 17), il n'y a en Dieu nul dessein nouveau ; en conséquence son jugement est prédestiné.

Gottschalk cite Isidore de Séville qui s'appuyant sur Augustin, avait formulé la thèse de la double prédestination. Isidore limitait le don de la grâce aux seuls élus (5).

 

La thèse d’Hincmar

Hincmar craint que la thèse de Gottschalk ne favorise une complaisance malsaine (6).

La grâce est auxiliaire du libre-arbitre et non sans lui. Hincmar reconnaît qu'après la chute, le libre-arbitre est paresseux et faible, en ce qui concerne le bien ; mais pas mort, comme l'enseigne Gottschalk.

Si le salut ou la mort sont imposés, il n'y a plus ni responsabilité humaine, ni justice divine.

Elle repose sur la distinction entre prédestination et prescience. Dieu savait à l'avance que certains, par la liberté de la volonté soutenue par la grâce, seraient bons, et ceux-là, il les avait prédestinés à être sauvés ; il savait à l'avance que d'autres resteraient dans le péché, mais ceux-là n'étaient pas prédestinés à être méchants [...] ou à rester dans leur iniquité (7). Ses adversaires lui firent remarquer qu'il n'était pas exact de parler de la "préscience" de Dieu, chez qui il n'y a ni avant, ni après, et donc pas d'intervalle de temps entre prescience et prédestination. Hincmar a du l'admettre.

Hincmar fait une distinction entre la prédestination du châtiment et la prédestination au châtiment. Pour lui, seule la première existe.

 

Le débat

Il est sans cesse ramené vers un juste milieu par Florus et Ratramme.

  • Florus veut concilier grâce et libre-arbitre. Pour lui, la grâce ne s'oppose pas au libre-arbitre. Tous les hommes, même opposés au Christ, ont un libre-arbitre et une possibilité de choix sans lesquels il n'y a pas de responsabilité (8). Attaché à la grâce, il modère la portée et la dureté de la prédestination en disant que ce sont les actions de Dieu qui sont prédestinées, pas celles de ses créatures. Ce qui sauvegarde le libre-arbitre.
  • Ratramme déclare que la volonté du Seigneur agit dans le cœur des hommes afin de produire en eux les mouvements de la volonté qu'il voulait. Et que ceci ne produit aucune nécessité. Pour lui, la prédestination ne contraint pas, elle attire par amour (9).

Il est relancé par l'étude du texte : Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité (1 Timothée 2, 4).

  • Gottschalk s'efforce de démontrer que tous les hommes, dans le texte, doit désigner tous les hommes qui sont sauvés et non tous les hommes en général. Il soutient que la souffrance du Christ ne fut pas offerte pour le salut du monde entier et que le péché originel n'est pas lavé par la grâce du baptême pour ceux qui ne sont pas prédestinés.
  • Le concile de Quiercy, en 853, et Hincmar qui le préside, déclarent que tout comme il n'y a pas, n'y a pas eu et n'y aura pas d'êtres humains dont la nature ne fut pas assumée en notre Seigneur Jésus-Christ, il n'y a pas, n'y a pas eu et n'y aura pas d'êtres humains pour qui II n'a pas souffert, même si tous ne sont pas sauvés par le mystère de sa souffrance.
    Se basant sur le fait que la volonté salvatrice de Dieu accomplit toujours ses fins, les adeptes de la prédestination rejettent cette déclaration, car il est inadmissible, pour eux, que l'on puisse dire que le sang du Christ ait été gaspillé.

En 853, le concile de Quiercy décrète une doctrine de la prédestination fondée sur la distinction entre prescience et prédestination, et sur une prédestination du châtiment sans prédestination au châtiment.

En 855, un synode réuni à Valence condamne les décisions de Quiercy et décrète une prédestination des élus à la vie et des damnés à la mort. Ceci est confirmé au synode de Langres en 859.

En fin de compte, chacun reste sur ses positions ; pour un débat qui rebondira plus tard.

 

 

Jean Scot Erigène

 

C'est un théologien à part au 9ème siècle

Philosophe néo-platonicien irlandais, il est le seul occidental à connaître le grec.

Son système de pensée ressemble au gnosticisme d'Origène.

  • Tout part d'un principe unique, l'essence divine qui est bonté et amour. Ce principe transcendant se divise pour donner naissance à la création. Dieu est donc en tout, et tout est Dieu.
  • Jésus-Christ est le Logos manifesté aux hommes parce que, par la chute, l'être humain s'est trouvé attaché à l'animalité et ne peut opérer le retour au principe premier.
  • La rédemption rétablit l'homme dans son état primitif et l'oriente dans le retour aux causes premières, en Dieu. La fin étant marquée par l'anéantissement du monde matériel et par la spiritualisation de toutes choses.

 

 

Les conséquences de son système

Tout est d'une même essence, qui est bonne. Le mal n'existe donc pas, il n'a pas plus de réalité que l'ombre créée par l'éloignement de la lumière. Le mal est l'éloignement de l'essence divine.

Le salut est retour de toutes choses en Dieu, il est donc universel,

L'Eucharistie est un signe porteur de la vérité de l'unité de la substance humaine et de la substance divine. La substance mangée étant la même que celle qui mange, les fidèles immolent le Christ d'une manière spirituelle, et le mangent d'une manière intellectuelle, par l'esprit et non par les dents (10).

 

Hincmar l'invite à réfuter la double prédestination de Gottschalk

Erigène écrit que la double prédestination est contraire à l'unité de l'essence divine.

  • Dieu, étant la suprême essence, est cause seulement du bien, qui est une réalité. Il ne peut prévoir les péchés, ni préparer d'avance les châtiments, parce que le péché et la peine ne sont rien de substantiel. L'enfer est purement intérieur et consiste dans le remords (11).
  • Une seule et même cause ne peut produire deux effets contraires. Si Dieu produit en l'homme la justification, il ne peut produire la condamnation. Par conséquent, il ne peut y avoir qu'une seule prédestination, cette qui mène au salut éternel (12).
  • C'est ainsi que Jean Scot Erigène réfute la double prédestination. Mais sa théologie n'a rien d'orthodoxe. Elle se base plus sur la raison que sur la tradition. C'est pourquoi elle est condamnée au synode de Valence en 855.

 

 

Avec Jean Scot Erigène se termine la théologie du 9ème siècle.

Le 10eme siècle n'allait connaître aucun développement. Il faudrait attendre le 11ème siècle pour voir apparaître une réflexion relative au salut, à la rédemption et à l'Eucharistie. Ce qui prouve que le 9ème siècle n'avait pas fait le tour de ces questions.


(1) Jaroslav Pelikan, La tradition chrétienne. Croissance de la théologie médiévale, p. 9
(2) Paschase Radbert, Part. Mar. (Sur l'accouchement de Sainte Marie), 1, 16
(3) Du corps et du sang du Seigneur 2
(4) Commentaire de Matthieu 2, 2
(5) Sentences, 2, 5, 6
(6) Aux reclus et aux simples
(7) De la prédestination, 19
(8) Sur trois lettres, 22
(9) Sur la prédestination de Dieu, 2
(10) Scot Erigène, Commentaire de l'Evangile selon Jean, 1,31
(11) Evangelista Vilanova, Histoire des théologies chrétiennes, Vol I, p. 560
(12) Sur la prédestination, 11,3


Bibliographie
• Avital Wohlman, L'homme, le monde sensible et le péché dans la philosophie de Jean Scot Erigène, Etudes de philosophie médiévale. Librairie philosophique J. Vrin
• Evangelista Vilanova, Histoire des théologies chrétiennes, Vol I. Cerf
• Jaroslav Pelikan, La tradition chrétienne. Vol III : Croissance de la théologie médiévale. Puf
Nouvelle Histoire de l'Eglise, Vol II. Seuil