L'Eglise et les Barbares

En 410, les Wisigoths d'Alaric pillent Rome. En 800, Charlemagne est couronné empereur d'occident par le pape, à Rome.
Comment se fait-il qu'en 4 siècles, les destructeurs de l'empire romain l'aient restauré ? Et pourquoi justement à Rome ? Est-ce uniquement à cause du prestige de l'empire, ou de l'impact nouveau de l'Eglise ? Quel a été le rôle de l'Eglise pendant ces 4 siècles ?

 

Les invasions barbares

La première vague : aux 4ème et 5ème siècles

Sous la poussée des Huns venus d'Asie.
Les Wisigoths passent le Danube et battent les Romains à Andrinople (Turquie) en 378. Ils arrivent en Italie en 401 et pillent Rome en 410. En 412, ils s'installent en Aquitaine et fondent le premier royaume barbare sur le sol romain. Ils signent avec Rome un traité d'alliance qui leur donne le statut de fédérés. En échange d'un territoire et de la reconnaissance de leurs coutumes, les Wisigoths rendent à l'empire le service militaire.
Les Burgondes, les Vandales, les Suèves et les Alains passent le Rhin gelé dans la nuit du 31 décembre 406. Les Burgondes entrent dans l'alliance en 413 et s'établissent à l'ouest de la Suisse en 443. Les Vandales passent en Espagne, puis en Afrique en 429.
Les Huns franchissent le Rhin en 451. Ils sont battus par Aetius aux Champs catalauniques et se retirent en Hongrie après avoir ravagé l'Italie du nord.
L'armée romaine, essentiellement composée de barbares, se mutine en 476 sous la direction d'Odoacre qui dépose le dernier empereur d'occident : Romulus Augustule. L'empereur d'orient craint Odoacre et lance contre lui les Ostrogoths de Théodoric. Les Ostrogoths écrasent Odoacre à Pavie en 490 et s'installent en Italie.

Deuxième vague : fin du 5ème et 6ème siècles

C'est l'expansion des Francs.
Les Francs sont établis dans le nord de la Gaule et en Belgique. En 481, Clovis devient roi des Francs et bat la dernière armée romaine, en 486, près de Cambrai. Dès lors il domine tout le nord de la Gaule jusqu'à la Loire. En 495, les Francs arrêtent les Alamans à Tolbiac. C'est lors de cette bataille que Clovis aurait fait la promesse de se convertir au catholicisme s'il avait la victoire. En 496 (ou 498), Clovis est baptisé par Rémi, l'évêque de Reims. Dès lors il est appuyé par l'Eglise. En 507, Clovis bat les Wisigoths à Vouillé et annexe l'Aquitaine.
En 511, Clovis meurt à Paris. Les Francs dominent presque toute la Gaule à l'exception de la Burgondie et de la Provence.

La reconquête byzantine

L'empereur Justinien (525-568) rêve de reconquérir tout l'occident. Son général Bélisaire libère l'Afrique du nord des Vandales en 533. Il prend 17 ans (de 535 à 552) pour reconquérir l'Italie. Mais, mal reprise en mains, l'Italie devient un espace vacant pour de nouveaux envahisseurs.

La troisième vague : fin du 6ème et 7ème siècles

Vers 540, Justinien envoie les Lombards contre les Ostrogoths d'Italie. Par ce biais, les Lombards font la conquête de l'Italie dont ils contrôlent le nord à la fin du siècle. Ils menacent Rome. Le pape est coincé entre un protecteur oriental dont il ne veut plus et un ennemi arien qui le menace. Il se tournera vers les Francs pour obtenir protection et liberté.

 

Le rôle de l'Eglise

Sur le plan local

Les enjeux :

  • La survie de la société face aux exactions barbares.
  • La pérennité de la civilisation romaine. Celle-ci risquant de disparaître à la suite des invasions.
    Pour les chrétiens, sauver l'empire, ou tout au moins la civilisation, c'est sauver le christianisme. Il faut donc relayer l'empire pour en faire durer l'autorité et les institutions.
  • La sauvegarde des institutions.
    Avec l'arrivée des barbares, les institutions et les structures de la société romaine s'écroulent. Seule l'Eglise se maintient.

Le rôle des évêques.

  • Ils défendent leurs cités devant les barbares.
  • Ils comblent la carence de l'autorité civile. Les évêques deviennent les véritables chefs locaux, spirituels et temporels. Leur prestige et leur pouvoir s'en trouvent renforcés. D'autant plus que l'évêque est souvent la seule personnalité instruite de l'endroit.
  • Beaucoup sont d'anciens et riches sénateurs. Par leurs dons à l'église cathédrale ils augmentent la fortune financière ecclésiastique. Or, à l'époque, le pouvoir est lié à la possession foncière.

L'Eglise prend en charge la formation intellectuelle qui était l'apanage de l'école romaine ; ne serait-ce que pour avoir des clercs formés. D'où l'apparition de l'école épiscopale, à partir de laquelle se développeront les universités, et de l'école presbytérale, ancêtre de l'école populaire rurale. En face du flot montant de la barbarie se constitue un front commun du christianisme et de la culture. Le haut clergé et les moines vont monopoliser le domaine culturel ; accentuant l'écart entre le clergé et les laïcs.

Dans le domaine missionnaire

Les enjeux.
Au 5ème siècle, le catholicisme est menacé dans son existence. En effet, les barbares sont ariens (Goths, Vandales, Suèves, Burgondes ...) ou païens (Francs, Anglo-Saxons ...), et ce sont eux qui dominent l'occident.
L'Eglise se lance alors dans l'évangélisation. C'est une question de survie. L'histoire a surtout retenu les conversions des chefs et des rois, très importantes car les peuples suivent aussi leurs chefs sur le plan religieux.

Les actions missionnaires.

  • Saint Avit de Vienne exerce une influence catholique sur les souverains burgondes ariens de 494 à 518. Les rois burgondes ne se convertissent pas pour autant, mais Avit est peut-être pour quelque chose dans la conversion de Clotilde, fille du roi Chilpéric et future femme de Clovis.
  • Clovis (et les Francs) passe du paganisme au catholicisme en 498, sous l'influence de sa femme Clotilde et de Rémi, l'évêque de Reims.
  • Les Burgondes se convertissent en 516. Leur roi Gondebaud étant contraint, par Clovis, de se faire baptiser.
  • En 530, deux évêques arméniens traduisent les Ecritures en langue hunnique et prêchent, avec succès, l'Evangile aux Huns de Crimée.
  • En 542, l'empereur Justinien organise l'évangélisation de la Carie, de la Lydie et de la Phrygie. Cette mission connaît un grand succès : 70 000 païens baptisés. Il faut dire que chaque converti reçoit une pièce d'or.
  • En 548, Saint David convertit le pays de Galles. C'est le début des missions itinérantes organisées par les moines irlandais.
  • En 556, le royaume suève arien se convertit au catholicisme avec son roi Charriaric, sous l'action de Saint Martin de Braga.
  • En 587, Reccarède, roi des Wisigoths, se convertit au catholicisme. L'arianisme est frappé à mort.
  • Pontificat de Grégoire le Grand de 590 à 604. Sous son règne, la mission est officiellement organisée. Tout évêque missionnaire reçoit de Rome le pallium, symbole de la délégation des pouvoirs spirituels du pape. Toutes les populations évangélisées par ces missionnaires sont soumises à l'évêque de Rome. En 596, Grégoire le Grand envoie Augustin évangéliser l'Angleterre. Augustin devient le premier archevêque de Canterbury en 602.
  • En 603, les Lombards se convertissent au catholicisme.
  • A la fin du 7ème siècle, le pape détient l'autorité en matière de foi et de doctrine dans toute l'Europe occidentale. La mission a donc parfaitement réussi.

Sur le plan diplomatique

L'enjeu.
C'est la survie de la foi chrétienne et de la chrétienté. Car, pense-t-on à l'époque, le christianisme ne peut exister que s'il est représenté par une autorité. Or, une autorité n'est reconnue, au Moyen Age, que si elle est propriétaire d'une terre, d'un Etat, ou si elle reçoit l'appui d'un Etat.

La situation politique de l'évêque de Rome.

  • Avant la chute de l'empire, le pape est protégé par l'empereur devenu chrétien, mais il est fonctionnaire de l'empire et doit obéir à l'empereur. D'autre part son pouvoir est discuté par les autres patriarches, notamment par l'évêque de Constantinople.
  • La chute de l'empire d'occident crée une situation nouvelle comportant des avantages et des inconvénients pour le pape.
    • Les avantages :
      • Le pape n'est plus un fonctionnaire, il est autonome.
      • La disparition de l'empereur d'occident crée un "vide politique et administratif" à combler.
      • Les invasions ont coupé l'orient de l'occident. Aucun patriarche ne peut désormais contester l'autorité du pape en occident.
    • Les inconvénients :
      • La papauté est faible. Sans protecteur, elle est à la merci des barbares. D'autant plus que ceux-ci sont païens ou ariens.
  • La papauté doit trouver soit :
    • Un protecteur qui lui laisse entière liberté sur les plans spirituel, doctrinal et culturel.
    • Un Etat et une armée pour être représentative parmi les Etats barbares.
  • Elle va travailler dans les deux directions.

Les actions théoriques.

  • En 494, le pape Gélase développe la thèse des 2 glaives. Pour Gélase le pouvoir spirituel (aux mains du pape) l'emporte sur le pouvoir politique (aux mains des rois).
  • Vers 500, on construit à Rome la légende de la Donation de Constantin, selon laquelle Constantin aurait remis, au pape Sylvestre, Rome, tout l'occident et tous ses pouvoirs. Le pape devenant le nouvel empereur. Ce texte est très bien reçu et devient l'arme la plus efficace de la papauté.

Les actions pratiques.

  • La conversion de Clovis (498). Il est difficile de dire si l'Eglise y a joué un rôle autre que par l'intermédiaire de Clotilde et la prédication de Rémi. Par contre, il est évident que, une fois cette conversion réalisée, l'Eglise a soutenu Clovis.
  • Théodoric et le pape.
    La domination de l'arien Théodoric sur l'Italie pèse sur le pape considéré par Théodoric comme un de ses fonctionnaires.
    En 526, Théodoric envoie le pape Jean 1er en mission à Constantinople pour demander à l'empereur Justin d'intervenir en faveur des ariens maltraités en orient. La mission ayant échoué, Théodoric jette Jean 1er en prison où il meurt. On comprend que les papes aient milité pour l'intervention des armées orientales en Italie.
  • La papauté et l'empire d'orient.
    En 547, Bélisaire reprend Rome pour le compte de l'empereur Justinien. Le pape Vigile est séquestré à Constantinople pendant 7 ans. Il n'avait pas voulu signer un décret de Justinien.
    Le pape n'est toujours pas autonome. Lorsque les Lombards ariens prennent la place des Byzantins en Italie, le pape retrouve une situation d'assiégé. Il cherche alors l'appui des Francs devenus catholiques avec Clovis.
  • La papauté et les Francs.
    Depuis la mort de Clovis en 511, le pouvoir mérovingien décline pour laisser la place aux maires du palais. C'est sur Charles Martel et Pépin le Bref que les papes vont s'appuyer. En 754, le pape Etienne II vient en Gaule pour sacrer Pépin roi des Francs et lui donner le titre de Patrice des Romains qui était celui du représentant de l'empereur d'orient en Italie. En accomplissant ce geste, le pape se détache de l'empire d'orient pour s'appuyer sur Pépin et joue le rôle de l'empereur seul habilité à décerner le titre de Patrice des Romains. D'autre part, en couronnant Pépin, Etienne II montre que désormais le charisme païen du sang s'efface devant le charisme de la grâce divine. Ce ne sont plus les grands qui font les rois, mais Dieu. C'est ainsi que naît la revendication papale de faire et défaire les rois.
    Lors de cette entrevue de 754, Etienne II demande à Pépin de libérer l'Italie des Lombards. Pépin obéit, réduit la puissance lombarde et donne 22 villes d'Italie à la papauté. C'est le début de l'Etat pontifical. En 774, sur demande du pape, Charlemagne détruit le royaume lombard. Désormais la papauté n'a plus d'opposants en Italie.
    Le 25 décembre 800, Léon III couronne Charlemagne empereur des Romains. Par ce geste, le pape crée un empire chrétien d'occident, contre poids de l'empire d'orient, et donne un protecteur à l'Eglise romaine.

 

Conclusion

Par le biais des évêques, des missionnaires et de la diplomatie, l'Eglise est sortie grandie de la confrontation avec les barbares.

  • L'autorité des évêques est reconnue en Europe occidentale.
  • La papauté possède un Etat et un protecteur.

 


Bibliographie

• M. Balard, J.-PH. Genêt, M. Rouche, Le Moyen Age en occident, Hachette
• Jean Chélini, Histoire religieuse de l'occident médiéval, Hachette
• M.D. Knowles, D. Obolensky, Nouvelle histoire de l'Eglise, Vol II, Le Moyen Age, Seuil.