Quelle était la nature de Jésus ?


Le dogme de la Trinité a donné lieu à un débat de plusieurs siècles, car les rapports du Père, du Fils et du Saint-Esprit n'ont pas été compris de la même façon par tous les chrétiens. Les judéo-chrétiens et les gnostiques avaient leurs points de vue qui ruinaient soit la divinité, soit l'humanité du Christ.
Pour contrer ces "hérésies", l'Eglise a cherché à définir les rapports existant entre les trois "personnes" de la divinité.


La foi trinitaire aux 1er et 2ème siècles

 

Le témoignage des Ecritures

Le dogme de la Trinité existe dans la formule baptismale : Baptisez-les au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit (Matthieu 28, 19).

Les évangiles proposent plusieurs approches :

  • Marc, en commençant son évangile au baptême de Jésus, a une tendance adoptianiste : Jésus serait un homme comme un autre que Dieu aurait adopté comme Fils au moment de son baptême.
  • Matthieu et Luc, par les récits de l'enfance, essaient de développer l'idée d'une nature divine antérieure au baptême ; et même céleste, car ils parlent de naissance par la vertu du Saint-Esprit.
  • Jean utilise la notion grecque du Logos pour aborder la question de la préexistence céleste du Fils (Jean 1, 1. 3. 14). Le débat évolue donc par l'impact de la culture grecque dans l'Eglise. L'apôtre Paul souscrit à l'idée de préexistence divine de Jésus (2 Corinthiens 8, 9 ; Philippiens 2, 6 ; Colossiens 1, 15. 16).

 

Evolution du concept de Trinité

La première conception de la Trinité, dans l'Eglise, est messianique. Jésus est, avant tout, le médiateur entre le Père et l'humanité. Il est un prophète que Dieu choisit comme Fils au moment de son baptême. Les apôtres et les pères soulignent surtout la réalisation du plan de Dieu. Les questions de nature ne sont pas abordées. Cette conception est liée au judaïsme.

La pensée grecque développe la divinité du Christ. Elle utilise la notion de Logos qui, dans la philosophie grecque, est la raison de Zeus qui anime le monde. A la suite de Philon (philosophe juif d'Alexandrie de 13 à 54 ap. J-C), les apologistes chrétiens font du Logos un être intermédiaire entre Dieu et sa création et l'assimilent au Fils. Le logos existe de toute éternité dans, ou auprès (selon Justin) du Père ; puis est proféré par le Père pour qu'il participe à la création. Cette théologie du Logos a tendance à faire du Fils un être distinct et subordonné au Père. Certains n'acceptent pas cette théologie trop grecque et dithéiste (deux dieux).

La controverse trinitaire va se jouer entre partisans et adversaires de la théologie du Logos.

 

 

Le monarchianisme

 

Il a pour but la défense de l'unicité et de l'unité de Dieu

Comment concilier le monothéisme et la divinité du Christ Fils de Dieu ? Les monarchiens sont opposés à la doctrine du Logos.

 

Le monarchianisme dynamique

Vers 190, Théodote enseigne à Rome que Jésus n'est qu'un simple homme sur lequel l'Esprit est descendu au moment de son baptême. C'est une reprise de l'ancien adoptianisme. L'unicité et l'unité de Dieu sont conservées, mais on ne peut parler de préexistence du Christ, ni de l'identité de nature entre le Père et le Fils. Théodote est excommunié par le pape Victor.

 

Le monarchianisme modaliste

  • Noët de Smyrne (fin du 2ème siècle)
    Il enseignait que le Christ s'identifie au Père. Le Père s'est présenté en tant que Fils, il s'est fait homme, il a souffert, il s'est ressuscité lui-même. Il s'appuie sur Jean 10, 30 ; 14, 9 et Romains 9, 5. Sa doctrine est condamnée par les prêtres de Smyrne, mais elle se répand par ses disciples.
  • Sabellius (début du 3ème siècle)
    Il élargit la doctrine de Noët en y incluant le Saint-Esprit. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont trois modes des manifestations d'un seul et unique Dieu. D'où le terme modalisme pour parler de cette doctrine aussi appelée sabellianisme. Sabellius est condamné par le pape Calixte en 217 ; mais le sabellianisme se répand en Afrique du nord.

 

 

Les partisans de la théologie du Logos

 

Tertullien (vers 160 - vers 220)

Il est l'auteur de formules qui seront intégrées au dogme :

  • Le mot Trinité : une seule divinité en trois
  • Il est le premier à appliquer le terme persona à la Trinité. Ce terme reprend le grec prosopon qui désigne le masque de théâtre. Les personnes de la trinité sont donc des interlocuteurs constamment en échange.

Il parle de 3 d'une seule substance, d'une seule condition et d'une seule puissance. Cependant Tertullien a tendance à subordonner le Fils au Père. C'est en ce sens qu'il est lié à la théologie du Logos.

 

Origène (185-253)

Pour lui, le Père, le Fils et l'Esprit sont trois personnes distinctes, mais d'une seule substance. Seul le Père est Dieu en lui-même. Le Fils est éternellement engendré du Père, il est l'image inférieure du Père.

 

 

Les confrontations entre monarchiens et subordinatianistes

 

Denys de Rome (259-268) et Denys d'Alexandrie (248-264)

En 257, les chrétiens de Libye sont partagés sur la question sabellienne. Denys d'Alexandrie prend part au débat où il expose une position encore plus subordinatianiste que son maître Origène.

En 260, Denys de Rome condamne le sabellianisme et la position de Denys d'Alexandrie. Celui-ci répond en rejetant le terme consubstantiel mais en parlant d'unité d'essence entre le Père et le Fils. Les deux évêques s'accordent finalement pour rejeter tout extrémisme.

 

Paul de Samosate (260-272) et Lucien d'Antioche

Evêque d'Antioche en 260, Paul de Samosate est un monarchien proche de l'adoptianisme, mais il tient compte de la théologie du Logos. Pour lui, le Logos n'est pas une personne, mais une faculté de Dieu. Le Logos n'est pas le Fils. Le Fils de Dieu c'est Jésus-homme. Jésus est un simple homme dans lequel le Logos a établi sa demeure comme dans un temple. Lucien, disciple d'Origène et nettement subordinatianiste, s'oppose à Paul, mais il est excommunié par Paul.

En 261, le synode d'Antioche dépose Paul qui garde son siège grâce à l'appui de la reine Zénobie.

En 272, l'empereur Aurélien soumet Zénobie. Paul de Samosate se retire et disparaît de l'histoire. Il avait témoigné d'une résistance du christianisme sémitique à la romanisation et à l'esprit grec.

 

 

La crise arienne

 

Vers 320, Arius (prêtre à Alexandrie) commence à prêcher l'arianisme

Son principe est qu'il n'y a qu'un seul Dieu non engendré. Tout le reste ne peut être que créature. Le Fils n'est donc pas engendré, il est créé, il n'est pas de substance et de nature divine, il n'est pas Dieu ; de même que l'Esprit. Il invoque les textes suivants : Proverbes 8, 22 ; Marc 10, 18 ; 13, 32 ; Jean 5, 13 ; 14, 28 ; 17, 3 ...

Arius est excommunié par un concile d'Alexandrie, mais il refuse la condamnation et cherche des appuis en orient. L'affaire se complique et l'empereur Constantin convoque un concile œcuménique à Nicée pour ramener l'unité dans l'Eglise.

 

Le concile de Nicée (du 20 mai au 19 juin 325)

Les tendances des évêques présents :

  • Un petit noyau formé des ariens groupés autour d'Eusèbe de Nicomédie.
  • Un centre mené par Eusèbe de Césarée associe des subordinatianistes modérés et des théologiens incertains et timides plus soucieux d'unité que de précision.
  • Ceux qui ont décelé le danger de l'arianisme :
    • L'évêque d'Alexandrie, Alexandre accompagné de son diacre Athanase
    • Le conseiller de Constantin : Ossius de Cordoue
    • Les sabelliens Eustathe d'Antioche et Marcel d'Ancyre.

Les débats

  • Les critiques portées à l'encontre de l'arianisme sont les suivantes :
    • L'arianisme sape le monothéisme
    • L'arianisme pose le problème de la médiation du Christ et donc du salut. Comment l'homme peut-il être racheté si le rédempteur n'est pas Dieu ? Cet argument a fait toute la différence, car il met l'accent sur la spécificité du christianisme, à savoir que la créature ne se sauve pas elle-même, mais que le salut vient de Dieu. C'est pourquoi le Fils est Dieu, puisqu'il sauve.
  • La conclusion
    Les membres du concile affirment la divinité de Jésus en déclarant le Fils consubstantiel (homoousios) au Père, c'est-à-dire de la même essence.

 

Les suites du concile de Nicée

Le problème n'est pas réglé pour différentes raisons :

  • Les raisons linguistiques
    L'occident s'exprime en latin et l'orient en grec, et cela crée des ambiguïtés. De nombreux évêques orientaux n'apprécient pas le terme consubstantiel, surtout lorsqu'il est employé par un occidental. En effet, en grec il signifie : de la même essence (du mot ousia présent dans homoousios = consubstantiel). En latin, ousia est traduit par substantia = substance, qui exprime une notion plus physique que ousia, et qui est donc plus proche du mot personne. Les orientaux suspectent donc toujours les occidentaux de sabellianisme, et les occidentaux considèrent toujours les orientaux comme de possibles ariens.
    Les évêques orientaux multiplient les formules pour tenter de remplacer le terme consubstantiel. C'est ainsi que naissent les thèses suivantes :
    • La formule du concile d'Antioche de 341 qui rejette le consubstantiel de Nicée tout en affirmant les 3 personnes et la divinité du Christ.
    • L'anoméisme (du grec anomoios = différent) d'Aèce (en 355) ; pour lequel le Fils est totalement différent du Père.
    • La formule du concile d'Ancyre de 358 qui rejette toujours le terme consubstantiel mais qui affirme que le Fils est coéternel avec le Père et semblable à lui selon la substance.
    • L'homéisme d'Acace proposé au concile de Sirmium en 359. C'est une formule vague qui présente le Fils semblable au Père en toutes choses et selon les Ecritures.
    • La formule de Basile de Césarée (vers 375) qui définit la Trinité comme une substance en 3 personnes et qui rejoint la position occidentale.

Quoi qu'il en soit, le débat devient de plus en plus compliqué jusqu'en 381.

  • Les raisons politiques
    En 328, Constantin devient conciliant envers les ariens, puis favorable à l'arianisme. De cette date à l'avènement de Théodose en 379, l'Eglise est soit soumise à un empereur arien unique, soit divisée en un occident nicéen conduit par un empereur nicéen et un orient arien dirigé par un empereur arien. Le dogme nicéen résiste cependant et finit par prédominer avec l'empereur Théodose, nicéen convaincu.

 

Le concile de Constantinople (en 381)

Convoqué par Théodose, le concile définit la Trinité comme une nature en trois personnes. Il condamne définitivement l'arianisme et proclame la divinité du Saint-Esprit.
En orient l'arianisme disparaît. En occident il resurgira avec les invasions barbares ; car les Goths seront, entre temps, évangélisés par l'arien Wulfila au milieu du 4ème siècle.

 

 

Conclusion

 

Les décisions des conciles de Nicée et de Constantinople ne sont pas forcément faciles à concevoir

Comment comprendre ce Fils Dieu et homme à la fois ? D'autres discussions auront d'ailleurs lieu pour déterminer dans quelle mesure Jésus est homme et Dieu.

Mais ces conciles ont gardé à la foi chrétienne toute sa spécificité. Il fallait effectivement affirmer que c'est Dieu lui-même qui, en Jésus, sauve l'humanité, en reconnaissant la divinité de Jésus. Sans quoi Dieu passait encore et toujours pour un Dieu dur qu'il faut se rendre favorable par des rites et des œuvres ; ce qui est l'antithèse de l'Evangile.

 


 

 

Bibliographie

Adolf Von Harnack, Histoire des dogmes, Labor et Fides, Cerf

Evangelista Vilanova, Histoire des théologies chrétiennes, Tome I, Cerf

Manuel de Diéguez, Et l'homme créa son Dieu, Fayard

Nouvelle histoire de l'Eglise, Tome I, Seuil



 



Bibliographie

Nouvelle histoire de l'Eglise, Tome I, Seuil

Mircea Eliade, Histoire des croyances et des idées religieuses, Tome II, Payot

Yves-Marie Blanchard, Aux sources du canon, le témoignage d'Irénée, Cerf