IL VIT ET IL CRUT

Jean 20, 1 à 10 - Actes 10, 34 à 43 - Colossiens 3, 1 à 4    

Comment se fait-il que certains croient et d'autres non ?
Je ne parle pas seulement de croire en la résurrection de Jésus. En ce domaine bien précis, certains, en effet, ne croient pas à une résurrection physique ; ce qui ne les empêchent pas d'être chrétiens dans leurs choix et leurs actes.
Je parle de la foi en général. De cette démarche, volontaire ou non (car, pour certains, la foi s'est imposée à eux), qui consiste à adhérer à une vision des choses, à une interprétation particulière, à une conception personnelle ou partagée. Y a-t-il des raisons à la disparité des attitudes devant la foi ?
Le récit johannique de la résurrection du Christ nous apportera, peut-être, quelques réponses.

Le récit de Jean fait intervenir plusieurs personnages :

Marie-Madeleine.
Elle est la première à venir au tombeau, tôt le matin ; il fait encore sombre.
Elle est témoin d'un fait auquel elle ne s'attendait pas : elle voit que la pierre qui fermait le tombeau a été roulée.
Le tombeau est donc ouvert. Et cette vision la pousse à l'action, laquelle ? Entrer dans le tombeau ? Vérifier si le corps de Jésus est toujours là ? Aller frapper chez les voisins pour voir si quelqu'un a vu quelque chose ? Autant d'initiatives logiques en pareilles circonstances. Et bien, non ! Elle court avertir Pierre et Jean, sans chercher à obtenir davantage de renseignements. Et elle fait, devant Pierre et Jean, une déclaration de foi. Je dis déclaration de foi, car Marie-Madeleine interprète les faits qu'elle a constatés ; mais sans les prouver.
Elle déclare que le corps de Jésus a été enlevé. Elle ne sait pas par qui. On a enlevé le Seigneur, dit-elle. Comment peut-elle affirmer cela ? Alors, nous dit le texte, qu'elle n'est même pas entrée dans le tombeau ! On peut penser qu'il lui a suffit de voir (de loin ?) que la pierre était roulée pour en conclure que le corps de Jésus n'était plus là. Mais la relation entre le mouvement de la pierre et celui du corps de Jésus n'est pas obligatoire. Le corps de Jésus aurait très bien pu être dans le tombeau.
Marie a interprété les faits à sa manière, et elle en tire une sorte de foi, non en la résurrection, mais en l'enlèvement. Et elle partage cette foi. Elle annonce aux disciples le dogme qu'elle a élaboré elle-même, en vertu de sa vision.

Pierre.
Il court au tombeau. Il arrive après Jean dont nous reparlerons plus loin. Il entre dans le tombeau. Il va donc plus loin que Marie-Madeleine, dans l'étude des faits. Il voit les bandelettes qui gisent sur le sol, et le linge qui était sur la tête de Jésus, roulé à part.
Pierre a donc pu constater ce que Marie disait, à savoir que le corps de Jésus n'est plus là. Mais, d'après le texte, il n'en tire aucune conclusion. Il faut dire que ce n'est pas Pierre qui écrit ce texte, mais Jean ; or Jean ne peut pas savoir ce qui se passe dans la tête de Pierre. On ne peut donc que se borner à dire que Pierre n'est pas parvenu à la foi, à la suite de ce qu'il a vu au tombeau. Comme quoi, la vision du tombeau vide ne suffit pas à donner la foi.

Jean.
Il court aussi au tombeau. Plus jeune que Pierre, il y arrive le premier, mais il n'entre pas dans le tombeau. En se penchant, il voit les bandelettes, et il n'en tire aucune conclusion.
Il attend Pierre pour entrer dans le tombeau, et là, il voit. Il voit quoi ? Ce qu'il a vu de l'extérieur, en se penchant : les bandelettes. Peut-être a-t-il pu mieux constater la disparition du corps de Jésus, mais les bandelettes défaites sous-entendaient que quelqu'un s'était occupé du corps du Christ. Il n'y a pas vraiment d'observations nouvelles entre les deux moments où Jean regarde ; et pourtant …  Il croit. Il croit quoi ? Ce que Marie a déclaré ? Le texte n'est pas très explicite ; cependant l'objet de la foi de Jean est évident, il s'agit de la résurrection de Jésus, car le verset suivant rappelle que, jusque-là, les disciples n'avaient pas compris que Jésus devait ressusciter. Ce qui veut dire que c'est bien à cette résurrection que Jean croit maintenant. Mais qu'est-ce qui permet à Jean de croire que Jésus est ressuscité ? Quelles preuves a-t-il ? La présence des bandelettes sur le sol et l'absence du corps du Christ ? Mais Pierre l'a vu aussi, et il n'a pas cru pour autant. Ce n'est donc pas une preuve, car une preuve contraint à croire.
Et puis, Jean a vu les bandelettes de l'extérieur du tombeau, or il n'a pas cru à ce moment-là. Ce qui montre que la foi ne s'oppose pas à la réflexion. Entre le moment où Jean voit les bandelettes sans croire, et le moment où il croit en ne voyant rien de plus, il a sans doute réfléchi. Car il est possible d'interpréter la présence de ces bandelettes de différentes façons :
- Un enlèvement du corps ? Mais pourquoi lui aurait-on enlevé les bandelettes et le linge avant de l'emporter ? Si Marie s'était approchée et avait vu les bandelettes, elle n'aurait peut-être pas parlé d'enlèvement.
- L'embaumement du corps de Jésus ? Les autres évangélistes ont, en effet, écrit que les femmes avaient l'intention d'embaumer Jésus et, dans ce cas, on enlève évidemment les bandelettes et le linge qui recouvrent le corps. Mais lorsque le corps est embaumé, il ne disparaît pas. Pourquoi emporter Jésus ailleurs après l'avoir embaumé ? La thèse de l'embaumement ne tient  pas non plus.
- L'hypothèse de la résurrection est donc plausible ; sauf qu'elle n'est pas rationnelle, et demande donc la foi.
Qu'est-ce que ce récit nous apprend, finalement, sur la foi ?

La foi est interprétation

1. Marie-Madeleine, Pierre et Jean ont vu les mêmes choses, mais ils ne sont pas arrivés aux mêmes conclusions. Marie aura besoin de la rencontre personnelle avec Jésus dans le jardin pour le reconnaître. Pierre devra attendre la visite de Jésus dans la chambre haute, le soir même, pour croire. Jean est le seul à avoir cru au tombeau. Ils ne sont pas arrivés aux mêmes conclusions, parce que chacun d'entre eux a interprété à sa manière ce qu'il voyait.
2. La foi ne fait pas l'économie de l'analyse et de la réflexion. On aimerait, parfois, que la foi s'impose à nous ; tout le monde étant, alors, obligé de croire. Mais la vérité ne s'impose pas. La réalité des faits, elle, s'impose et constitue une preuve, mais la vérité est l'interprétation personnelle des faits. Comme Dieu interprète notre histoire et propose sa vérité, chacun interprète, pour lui-même, la réalité. La foi existe lorsque ma vérité coïncide avec celle de Dieu. C'est pourquoi, la foi est une relation.

La foi est personnelle

1. Les mêmes éléments n'entraînent pas la même réponse. Pierre a vu les bandelettes et il n'a pas cru à ce moment-là. Jean a vu les bandelettes et il a cru tout de suite.
2. Je ne dois pas m'attendre à ce que tout le monde ait la même réponse que moi. Les expériences personnelles, le vécu, ont leur mot à dire. C'est pourquoi, nous pouvons discuter, dialoguer, et comparer des réponses différentes ; notre foi a même besoin d'avis divergents ; mais gardons-nous d'imposer un point de vue. Dieu lui-même n'impose pas le sien, car son expérience est aussi différente. Pour mieux nous comprendre, il est d'ailleurs venu partager notre expérience en Jésus ; et par là même, il nous invite à comprendre les autres.
La foi n'est pas dogmatique ; contrairement à Marie-Madeleine qui prêche sa version de l'enlèvement. La foi  est relation et écoute de l'autre. C’est pourquoi le chrétien ne dit pas Je sais, mais Je crois !

Marie n'a pas cru en voyant la pierre roulée.
Pierre n'a pas cru en voyant les bandelettes sur le sol.
Mais, c'est pourtant grâce à eux que Jean a cru. Si Marie n'avait pas partagé son erreur avec les disciples, Jean ne serait pas allé au tombeau. Si Pierre (comme à son habitude) ne s'était pas précipité dans le tombeau, réservant la réflexion pour plus tard, Jean n'y serait peut-être pas entré à son tour ; et peut-être n'aurait-il pas cru. Comme quoi l'erreur même peut être porteuse de message, et la foi en naître.
Les voies de Dieu sont impénétrables. Alors, ne soyons pas dogmatiques.
La foi n'est pas une porte fermée, une séparation, mais une ouverture, une relation. Une relation même avec celles et ceux qui ne croient pas.