LA PRIERE

Jean 12, 20 à 33 -  1 Chroniques 17, 1 à 4. 7. 8. 10b à 11. 15 à 27   Hébreux 5, 7 à 9

Le verset 7 d'Hébreux 5 semble contradictoire. Il dit, d'une part, que Jésus a prié pour que Dieu le sauve de la mort et, d'autre part, il déclare que Dieu l'a exaucé. Alors que tout le Nouveau Testament enseigne, et l'épître aux Hébreux avec lui, que Jésus est mort sur la croix. La prière de Jésus n'a donc pas été exaucée.
A moins que nous nous trompions sur le sens même de sa prière, et sur la prière en général. Car, qu'est-ce que prier ?

La prière est dépendante de la conception humaine de la divinité.

Si Dieu est avant tout celui qui détermine un destin immuable, la prière n'est que la recherche de l'avenir ; puisque le destin (par définition) ne peut être modifié. Si le croyant recherche l'avenir, c'est afin de mieux s'y intégrer et d'en tirer le meilleur parti possible.
C'était la forme religieuse essentielle de la Grèce antique.
Beaucoup pratiquent encore cette prière, auprès des astrologues et des devins.

Si Dieu est considéré comme un souverain dont il faut acheter la clémence pour obtenir le pardon, ou d'autres grâces particulières, la prière est de l'ordre de la monnaie d'échange. Dans ce type de prière, il faut s'abaisser, s'humilier, pour que, par contraste, Dieu soit rehaussé. Et ceci, afin d'émouvoir la divinité, au besoin, en faisant de cette prière une souffrance. Dans ce cas, on offre des prières comme des offrandes, afin d'obtenir des bénédictions.
Cette conception a conduit à la multiplication des prières récitations ; car plus on en dit, et plus on peut espérer une réponse favorable. Ces prières ne sont ni relation à Dieu, ni épanchement du cœur, mais moyens d'obtenir le pardon, par l'astreinte censée favoriser la miséricorde divine.

Si la divinité est plus une force qui contrôle la nature ; mais sur laquelle l'homme peut exercer un pouvoir, s'il sait faire, s'il utilise les bonnes formules. Alors la prière est un rite tendant à la magie. On insiste alors sur le "savoir prier", étant entendu que la "bonne" prière obtient "automatiquement" son exaucement ; comme lorsque je mets la bonne pièce dans la machine à boissons ou a friandises. Si je ne suis pas exaucé, c'est que la divinité est détraquée, Dieu ne joue pas le jeu ; et j'ai le droit de me révolter. Ou bien, si je ne suis pas exaucé, c'est que je n'ai pas prié comme il fallait ; et notamment, je n'y croyais pas assez, je n'avais pas la foi.

Voilà où nous enferme nos conceptions trop humaines de Dieu. Dans une prière où l'important est un service que l'on attend de Dieu et non Dieu lui-même. Inscrites dans ce moule, nos prières sont égoïstes. Vous demandez, et vous ne recevez pas, parce que vous demandez mal, dans le but de satisfaire vos passions (Jacq 4, 3). Demander mal, ce n'est pas employer de mauvaises formules ; ce n'est pas ne pas savoir faire. Demander mal, c'est prier pour soi, égoïstement. Faut-il alors ne rien demander dans la prière ? Où ne prier que pour les autres ? Y a-t-il un modèle de prière biblique ?

La prière biblique n'est pas un modèle à reproduire, sinon nous retombons dans la recherche rituelle de la bonne formule. La prière biblique est la présentation d'un état d'esprit. Jésus en donne un bon exemple en Jean 12, 27. 28.

La prière de Jésus.

Jésus vient, une fois de plus, d'annoncer sa mort : C'est l'heure où le Fils de l'homme doit être glorifié (v. 23).
Selon les 3 conceptions énoncées précédemment, Jésus pourrait :

  • Ne pas prier. Connaissant ce que l'avenir lui réserve, il s'y soumettrait tout simplement.
  • Il pourrait multiplier les prières et les supplications pour être délivré de la croix.
  • Ou bien, il pourrait employer la bonne formule pour éviter la mort. Et si Jésus ne la connaît pas, qui peut la connaître ?

Or, que dit Jésus ?
Il pose le problème (v. 27). Il reconnaît qu'il est troublé, hésitant. Jésus ne nie pas la question, il n'a pas l'assurance de quelqu'un qui a réponse à tout.
Que dirai-je ? dit-il. La question se pose chaque fois. Il n'y a pas de recette définitive, étudiée et éprouvée qui marche à tous les coups.
Père, délivre-moi de cette heure ? ...  C'est la prière normale, évidente. C'est ce qu'il veut en tant qu'homme, car Jésus n'aime pas souffrir. La souffrance n'a rien de positif en elle-même.
Mais c'est pour cela que je suis venu jusqu'à cette heure. Voilà bien le dilemme : Jésus sait que son œuvre implique la mort, mais, comme tout homme, il aimerait l'éviter. C'est l'illustration de notre situation, bien souvent, lorsque nous hésitons entre le devoir et la sécurité personnelle. Que dire, comment prier, dans ces circonstances ?
Père, glorifie ton nom ! Voilà la prière de Jésus.
La prière juste consiste à sortir de soi-même, de ses propres désirs et volonté, et de s'en remettre, enfin, à Dieu pour que sa volonté se fasse, et non la nôtre. C'est l'expression de la foi, de la confiance. Jésus le dit à d'autres reprises : Dans le Notre Père : Que ta volonté soit faite ; dans le jardin de Gethsémané : il pria, disant : Père,  si  tu voulais éloigner de moi cette coupe ! Toutefois, que ma volonté ne se fasse pas, mais la tienne (Luc 22, 42).

Jésus a-t-il été exaucé, comme le dit l'épître aux Hébreux ? Oui, le nom de Dieu a été glorifié. C'est ce que demandait Jésus, dans sa prière. Il en reçoit, d'ailleurs, l'assurance sur le champ, puisque Dieu répond en disant : Je l'ai glorifié, et je le glorifierai encore. Réponse dont Jésus a tant besoin en cette période de trouble et d'hésitation.
Dieu atteste, par cette réponse, que Jésus est toujours en relation avec le Père et qu'il est bien en train d'accomplir l'œuvre pour laquelle il est venu. C'est le but de tout exaucement. Les réponses de Dieu à nos prières n'ont pas pour but d'encourager nos désirs égoïstes, mais de renforcer notre relation avec Dieu. C'est aussi la prière et l'expérience de David.

La prière de David (1 Chr 17).

David voulait construire un temple, une maison pour Dieu. Mais Dieu lui dit que c'est lui, Yahvé, qui va faire une maison à David, une dynastie. Quelle est, alors, la prière de David ? La même que celle de Jésus. Pourtant la situation est différente, la promesse de Dieu correspondant à la volonté de David. David aimerait aussi, bien sûr, faire un temple à Dieu, mais il est très heureux de la promesse de Dieu.
La prière de David est donc la même que celle de Jésus : Que ton nom soit à jamais glorifié (1 Chr 17, 24). Et comment le nom de Dieu peut-il être glorifié ? David le dit. Le nom de Dieu est glorifié par la réalisation de la parole de Dieu. David dit, en effet, ces mots : Que la parole que tu as prononcée sur ton serviteur et sur sa maison subsiste éternellement, et agis selon ta parole ! Qu'elle subsiste afin que ton nom soit à jamais glorifié.

A partir de cette double expérience, celle de Jésus et celle de David, on a une définition de la prière. La prière est traditionnellement définie comme une demande, et elle l'est effectivement. Mais cette demande ne dépend pas de nos désirs, mais des promesses de Dieu.
Prier, c'est demander l'accomplissement des promesses de Dieu, et non de notre volonté. Et peu importe la manière, les termes de cette prière.
Mais pour demander l'accomplissement des promesses de Dieu, il faut les connaître ces promesses. C'est pourquoi la prière suit la parole de Dieu, mais ne la précède pas ; si ce n'est pour demander à l'Esprit qu'il nous éclaire par la parole …, selon sa promesse. La prière est donc, d'abord et surtout, écoute.
La prière est un dialogue, un échange informel.

Tout acte religieux est prière, car il est rencontre, relation avec Dieu.

La prière n'est pas un moyen de déterminer l'avenir. Elle n'est pas une façon d'acheter le pardon d'un péché quelconque. Elle n'est pas, non plus, un rite qui contraindrait Dieu à accepter notre volonté. Comme tout acte religieux, la prière n'a rien de magique.
La prière est rappel des promesses de grâce de Dieu. Celui qui prie demande à être mis au bénéfice de la grâce ; ce que Dieu ne manque pas d'exaucer.

Mais toute la vie peut-être une prière, si nous sommes conscients que notre vie entière est dépendante des promesses de Dieu. C'est pourquoi la prière est plus un état d'esprit qu'une attitude particulière.