LE ROYAUME UNIVERSEL S'EST APPROCHÉ

1 Rois 20, 23 à 28 - Actes 17, 22 à 27 - Jean 4, 19 à 24

Leur Dieu est un Dieu de montagnes, disent les Araméens en parlant du Dieu d'Israël. Pourquoi Dieu serait-il un Dieu de montagnes ? Nous n'avons pas l'habitude de parler de Dieu ainsi.
Est-ce parce que Dieu s'est révélé sur le Mont Sinaï, que les Araméens voient Dieu comme un Dieu de montagnes ? Ou parce que le premier habitat israélite fut les monts de Judée ?
Dans le texte, les Araméens ne justifient pas leur théologie, mais leur discours correspond à la pensée de l'époque et à une façon très localisée de voir Dieu.

Dans la haute antiquité, tous les dieux sont des dieux locaux.
Cette conception est liée au polythéisme. Parce que chaque endroit est le lieu d'une divinité particulière, il existe une foule de dieux. On considère que les dieux ont un foyer : ils habitent une ville, une région. Et si cette ville, ou cette région, devient dominante, alors ils peuvent devenir le dieu d'un pays, d'une nation. Et comme tout peuple souhaite dominer sur les peuples voisins, chacun demande à son dieu la victoire sur les ennemis. C'est pourquoi, toutes les guerres de l'époque sont, plus ou moins, des guerres religieuses ou saintes. En quelque sorte, les dieux rivalisent de puissance les uns contre les autres, par peuples interposés.
Les Araméens se proposent donc de combattre les Israélites dans la plaine, parce que leur dieu est un dieu de plaine, alors qu'ils croient que le Dieu des Israélites est un Dieu de montagnes. Tous les sportifs savent, en effet, qu'on a plus de chance sur son propre terrain. La prochaine bataille a effectivement lieu dans la plaine, mais les Israélites gagnent quand même. Dieu leur a donné la victoire pour faire évoluer la théologie. Cette histoire nous révèle, en effet, que Dieu n'est pas un dieu local, mais un Dieu universel. Dieu n’est pas le dieu d’un endroit, ou d’une fonction, il est Dieu ; c’est tout.

Il a fallu du temps pour que l'être humain adhère à l'idée d'un Dieu universel.
A la fin du 8ème siècle av. J-C, quand le royaume d'Israël du nord fut conquis par les Assyriens, le peuple d'Israël fut emmené en captivité en Assyrie et remplacé en Israël par d'autres peuples venant des régions conquises par les Assyriens. Le 2ème livre des Rois (chap. 17) raconte que ces nouveaux habitants du pays ont voulu savoir comment on adorait le dieu de l'endroit. Ils pensaient toujours selon la conception de dieux locaux. Ces nouveaux habitants de la Samarie ont finalement mélangé leurs coutumes avec celles d'Israël, et ont créé un culte particulier pour lequel ils ont construit un temple sur le mont Garizim. Ces gens sont appelés Samaritains dans le Nouveau Testament.
Les Israélites, eux-mêmes, ont eu de la peine à croire à un Dieu universel. S'ils étaient tentés d'adorer d'autres dieux, c'est parce que, pour eux, ces dieux existaient ; et s'ils existaient, c'était parce qu'ils étaient les dieux de telles villes, de telles régions, ou de tels peuples.
L'universalité de Dieu est liée au monothéisme :
Ou Dieu est un dieu local, en l'occurrence de Juda ou de Jérusalem, et alors rien n'empêche que d'autres dieux règnent sur d'autres villes ou d'autres régions.
Ou Dieu est un Dieu universel, et il est alors le seul Dieu, car il habite un lieu qui domine la planète entière. Il n'habite pas chez moi, il n'est pas mon Dieu à moi. Non ! C'est le Dieu de tout le monde, c'est un Dieu universel. C'est le seul Dieu.
Il faudra aux Israélites l'expérience de l'exil – c'est-à-dire de ne plus être chez eux, sur leur terre – pour adhérer totalement à la théologie d'un Dieu universel, et donc d'un Dieu unique. Car les prophètes leur diront que Dieu était en exil avec eux et qu'il était aussi le Dieu des Babyloniens et des Perses. Il fallait passer par cette révolution (et cette révélation) théologique pour résister à la diaspora. En effet, si Dieu est une divinité locale, alors il va de soi qu’à l’étranger il convient d’adorer le dieu de l’endroit où on se trouve. Si les Israélites avaient conservé cette théologie, ils auraient changé de Dieu pour adorer Marduk, par exemple. Pour rester fidèles au Dieu des Pères en exil, la croyance au Dieu universel s’imposait. Que dit Jésus à ce sujet ?

Jésus rencontre un jour une femme samaritaine, et leur dialogue éclaire ce débat.
La Samaritaine demande à Jésus où il faut adorer Dieu : sur le Mont Garizim, comme le font les Samaritains, ou à Jérusalem avec les Juifs ? Pour elle, la question du lieu est importante, elle considère que Dieu est un dieu local et qu’il faut l’adorer au bon endroit.
En bon Juif, Jésus devrait répondre que c’est à Jérusalem qu’il faut adorer Dieu. De nombreux textes de l’Ancien Testament disent, en effet, clairement que c’est là, à Jérusalem, qu’il faut donner un culte à Dieu. Des textes qui sont donc encore un peu dépendants d’une conception localisée de Dieu.
Mais ce n’est pas ce que répond Jésus. Il dit : l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père … L’heure vient, elle est là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité (Jean 4, 21. 23). Dieu est esprit, dit Jésus (v. 24), et cette spiritualité de Dieu correspond à son universalité. Parce que Dieu est esprit, il est partout. Il n’est pas limité par l’espace et le temps, il est universel, et, par là même, il est le seul Dieu. En quoi est-ce important ?

Quels sont les avantages et les inconvénients de l’universalité de Dieu ?

Les avantages de l’universalité.
Nous l’avons vu, considérer Dieu comme un Dieu local conduit à croire qu’il existe de nombreuses divinités. Et inévitablement (chauvinisme aidant) on en vient à opposer son dieu à ceux des autres, à le défendre par des arguments, ou … par les armes. Comme on va défendre ses salades en disant qu’elles sont plus belles et meilleures que celles du voisin. Le principe est le même : il est toujours question de dire que ce qui est à moi est mieux, et que je suis finalement plus grand, plus beau, plus fort … que les autres. Que ce soit au nom de mon Dieu ou de ma production, une telle façon de penser sépare, divise, crée des tensions et des rivalités.
L’universalité offre l’avantage de ne pas avoir à comparer. Puisqu’il n’y a qu’un seul Dieu et qu’il n’habite pas chez un peuple en particulier, tout le monde adore le même. C’est un facteur d’unité.
Hélas, dans la pratique, on remarque que cette unité souffre souvent. Soit parce qu’on a envie de le posséder ce Dieu, de l’avoir chez soi, à son service. Cela pourrait apporter quelques avantages, financiers ou de prestige. La théologie du lieu saint n’a pas totalement disparu, même parmi les monothéistes qui, depuis le discours de Jésus à la Samaritaine, devraient avoir dépassé cet aspect du religieux.
L’unité souffre aussi souvent parce qu’on veut imposer sa façon de l’adorer ce Dieu unique. Car il va de soi que ma façon de penser et ma pratique sont les seules justes et bonnes !

Les inconvénients de l’universalité de Dieu.
On vient de le dire, c’est, malgré l’unité de croyance, la volonté d’imposer son culte. Car, dans le cadre du polythéisme, on peut admettre que les autres n’adorent pas comme moi, puisqu’ils servent d’autres dieux. Mais si on adore tous le même Dieu, on considère qu’il n’y a qu’une façon de l’adorer ce Dieu unique, et on aura tendance à imposer son propre culte. Les rivalités au sein du monothéisme en témoignent.
Mais l’inconvénient majeur provient de l’espace qui se crée entre un Dieu universel et l’être humain. Quand l’homme croit que son dieu est local et qu’il siège chez lui, il s’en sent tout proche. La communion est relativement facile entre un dieu local et ses adorateurs, ils partagent la même vie de tous les jours.
L’adhésion au monothéisme et à l’universalité de Dieu a créé une distance entre la divinité et l’humanité. Le Dieu unique a focalisé sur lui-même la somme de transcendance qui reposait sur des centaines ou des milliers de dieux. Il est devenu d’autant plus grand, puissant et glorieux qu’il est seul à connaître cette gloire ; au point que plus aucun temple ne peut le contenir, et qu’on ne voit pour lui qu’un seul lieu de résidence possible : le ciel ! Mais le ciel, c’est loin. On n’a plus Dieu sous la main, il n’est plus à notre service (du moins on l’espère), c’est nous qui devons le servir.
Le danger de cet éloignement est qu’on peut être amené à meubler l’espace qui nous sépare. Et les religions monothéistes ont parfois été tentées de recréer toute une mythologie d’intermédiaires entre Dieu et les hommes.
Ce Dieu unique, universel et transcendant s’intéresse-t-il aux êtres humains ? C’est finalement la question de fond que pose l’universalité de Dieu. C’est une question si importante que Jésus en a fait le thème de sa première prédication.

La première prédication de Jésus a trait à la distance qui existe entre Dieu et l’humanité.

Les premiers mots de Jésus, dans l’évangile de Marc, sont cités au chapitre 1 et au verset 15. Jésus prêche et dit : Le temps est accompli, et le règne de Dieu s’est approché. Il connaît bien, Jésus, le danger de l’universalité : la distance entre Dieu et l’homme ; au point que, si l’adoration existe encore, cette adoration soit sans lien véritable, sans communion et sans amour.
Cette distance qui pourrait générer une totale séparation, Jésus dit qu’elle est comblée. Non par tous les intermédiaires que l’homme a créés et qui accentuent la séparation, mais par Dieu lui-même qui s’est approché en Jésus-Christ.

Le message de Jésus peut paraître contradictoire.
D’une part, il accentue l’universalité de Dieu, en disant à la Samaritaine que Dieu n’est pas local – même Jérusalem n’est pas le lieu réservé à l’adoration de Dieu – mais universel ; c’est pourquoi on l’adore en esprit et en vérité.
D’autre part, Jésus prêche la proximité de Dieu. Une proximité non naturelle – ce qui est naturel, c’est la distance, de par la nature de Dieu et des hommes – mais une proximité de choix. Dieu a choisi de s’approcher, parce qu’il aime l’humanité.

Nous pouvons réagir de diverses manières à ce message. Selon que nous sommes plutôt locaux ou plutôt universalistes.
Les locaux sont attachés à leur terroir, à leurs coutumes et traditions. Sur le plan religieux ce réflexe génère des attitudes tranchées, des points de vue intransigeants. Attention à ne pas en tirer des comportements intolérants.
Les universalistes sont plus ouverts ; au risque de se diluer, de mélanger les idées et les façons de faire.
Où est le juste milieu ? Jésus répond à la question :
Quand il dit à la Samaritaine qu’il faut adorer Dieu en esprit et en vérité, cette réponse est très vague. Qu’est-ce qu’adorer en esprit et en vérité ? Chacun le vivra à sa manière. Jésus est peut-être resté vague exprès, pour ne pas imposer une pratique qui aurait enfermé Dieu dans une culture donnée. Dieu ne serait plus alors universel, mais local.
La réponse de Jésus est celle de l’amour et de la communion dans la différence.
D’autre part, si en Jésus-Christ, Dieu s’est approché de nous, sachons aussi nous approcher des autres. Ceux qui ne sont pas d’ici, qui ont d’autres habitudes. Dieu a manifesté son amour afin de nous rassembler dans ce même esprit.