TROIS FEMMES A LEUR PLACE

Luc 10, 38 à 42 - Luc 13, 10 à 17 - Marc 5, 25 à 34 - Jean 12, 1 à 8

Jésus-Christ était-il féministe ?
A l'instar de nombreux écrivains et cinéastes, commettrions-nous l'anachronisme qui consiste à affubler les personnages d'une autre époque de concepts et soucis qui sont les nôtres aujourd'hui ?
Non, Jésus était un homme de l'antiquité. Il n'était ni féministe, ni socialiste, ni intégriste ni quoi que ce soit terminé par "iste".
Cependant, nous sommes en droit d'interroger l'Evangile quand l'actualité nous interpelle. L'un des sujets qui occupent les médias aujourd'hui est le débat sur la place des femmes dans la société. Doivent-elles rester à la maison pour élever leurs enfants ou au contraire prendre des responsabilités dans les entreprises et dans la politique ? Pouvons-nous interroger la Bible à ce sujet ?

LES PREFERES DE JESUS
Au temps de Jésus les débats de société existaient déjà, même si les sujets débattus n'étaient pas les mêmes. Mais Jésus ne s'intéressait guère aux débats. Non, seules les personnes intéressaient Jésus. Et de tous ceux qu'il croisait, les faibles étaient ses préférés. Ceux à qui il manifestait le plus d'attention et de tendresse étaient les malades, les infirmes, les pauvres, les exclus. Parmi ceux-là, un certain nombre de femmes dont la vie a été bouleversée par la parole du Christ.
Ces femmes que Jésus a croisées, aimées et sauvées étaient-elles à la place que la société leur assignait ? En parcourant l'Evangile à la recherche de réponses à cette question, j'ai été frappée par le nombre de personnes qui, volontairement ou non, n'étaient pas à la place qui convenait à leur statut social, à leur métier, âge ou sexe.

SONT-ILS A LEUR PLACE ?
Que pensez-vous de ces astrologues orientaux perdus dans les rues de Jérusalem ? De ce collecteur d'impôts juché sur un sycomore ? De ce théologien qui vient voir Jésus pendant la nuit ? De ce paralysé sur le toit ou de ce jeune homme qui se réveille dans un cercueil ? Oui, au contact de Jésus les données sont bouleversées.
Mais pour en venir au sujet qui nous concerne ce matin, c'est à dire la place des femmes dans la société, je vous invite à réentendre les histoires de trois femmes que Jésus a remises à leur place.
Je vais commencer par la plus âgée des trois.

FEMME ISRAELITE
Jésus se trouve dans une synagogue. Il est invité à lire les écritures et à les commenter. Tout est calme. Tous sont attentifs aux paroles du Christ. La disposition de la pièce est telle que les hommes ne peuvent apercevoir les femmes, assises dans la partie qui leur est réservée. Mais le prédicateur, lui, peut les voir. Et le regard de Jésus s'arrête sur une des femmes qui l'écoutent.
Elle n'est ni la plus belle, ni la mieux habillée, ni la plus intelligente. Bien au contraire...
Rien ne nous est dit sur le passé de cette femme en particulier, mais nous connaissons les mœurs de l'époque. La femme israélite peu fortunée travaillait depuis son plus jeune âge. Fiancée à douze ans, mariée à treize, mère à quatorze, aucune peine ne lui était épargnée. Le travail domestique dans l'antiquité était autrement plus pénible que le nôtre aujourd'hui. Il fallait porter toute l'eau nécessaire à la maisonnée sur l'épaule. Pour faire le pain, il fallait moudre le blé avec une lourde meule, le pétrir et trouver du bois pour le four avant de le cuire. Et avec cela nettoyer, laver le linge, s'occuper des enfants qui se succédaient. Et quand enfin la ménagère pouvait s'asseoir, c'était pour filer ou pour coudre.

DANS LA SYNAGOGUE
La vie de cette femme s'est très probablement déroulée comme cela. Puis ses enfants ont grandi et se sont mariés. Les filles et belles filles s'occupent maintenant de la maison. Elle peut enfin espérer avoir quelques loisirs, mais hélas, il est trop tard ! Ses os fatigués et affaiblis par l'âge ne la portent plus, son dos est complètement courbé, elle ne peut marcher qu'avec une canne et ne voit que les pieds de ceux qu'elle croise.
Péniblement, elle se traîne jusqu'au coin des femmes dans la synagogue, car elle désire entendre la Parole de Dieu. Y est-elle à sa place ?
Autour d'elle, les regards suspicieux s'alourdissent, car pour ses contemporains, l'origine de son mal ne fait aucun doute : elle est possédée du démon. Et la synagogue n'est pas l'endroit qui convient à ce genre de personnes.

GUERISON
Jésus a fini sa prédication. Sa main se lève pour désigner la femme voûtée : Madame, venez ici. Est-ce bien à elle qu'il parle ? Habituée à obéir, elle s'avance. La voilà devant tout le monde, son infirmité bien en évidence, elle qui ne peut regarder les visages. Mais Jésus ne cherche pas seulement son regard. Il cherche aussi le contact. Ses mains se posent sur elle pour lui transmettre sa force et sa santé.
La femme se redresse. Les murmures d'indignation se sont transformés en cris. Ayant prétendument transgressé le sabbat, c'est Jésus maintenant qui est le pécheur, et la femme est oubliée. Mais le Maître n'a pas fini. Après toutes ces années d'humble et dur labeur, il veut que cette femme retrouve son identité, son titre de noblesse : elle est une fille d'Abraham !
Droite sur ses jambes, la voilà prête à prendre sa place : elle sera une auditrice fidèle de la Parole, à la synagogue et au temple pour les fêtes, car aucun endroit ne lui est désormais interdit.

IMPURE
La deuxième histoire est, elle aussi, celle d'une infirme : l'histoire de la femme qui avait une perte de sang. Il ne s'agissait pas là d'une indisposition périodique, mais d'une perte continue et permanente.
Savez-vous qu'en hébreu le mot qui désigne les indispositions féminines est niddah et sa racine est naddar, qui signifie éloignement, impureté, mais aussi idolâtrie et abomination ?
Les femmes juives de cette époque avaient la coutume de se retirer pendant leurs indispositions, mais ce qui était une période de repos pour les femmes en bonne santé devenait un exil permanent pour cette infirme.
Sa vie est un cauchemar. Aucune des tâches traditionnelles des femmes ne lui est accessible, car tout ce qu'elle touche devient impur. Ces petites joies que de tout temps ont été les nôtres : sortir un beau gâteau du four, décorer la maison, prendre l'homme que nous aimons dans nos bras… Tout cela n'est pas pour elle…

EXCLUE
A cette misère sociale s'ajoute la pauvreté, car tout son patrimoine se trouve dans les poches des médecins qui lui ont promis la guérison. Mais qui peut guérir une maladie pareille ? Depuis la parution du très beau livre de Marie Cardinal "Les mots pour le dire" le profane sait qu'il s'agit d'une maladie de la féminité, d'origine psychosomatique, dans laquelle la malade subit dans sa chair un désaccord entre son corps et son esprit, et que seuls les psychanalystes peuvent expliquer.
Que peut faire cette femme sinon raser les murs, se nourrir de ce qu'on veut bien lui donner, en prenant bien soin de ne pas toucher la main qui lui tend son pain ?

ESPOIR
Mais un jour sa vie bascule, car l'espoir y fait irruption. Elle entend parler de Jésus, le Rabbi qui guérit, qui n'a pas peur de toucher ni les possédés ni les lépreux. Lui pourra certainement la guérir. Mais comment faire ? Cette maladie n'est pas visible. Comment expliquer à un homme ce qui l'afflige ? Elle conçoit alors un plan. Elle s'arrangera pour que Jésus la guérisse sans s'en apercevoir. Tant pis si elle doit transgresser la coutume, elle se mêlera à la foule compacte qui entoure Jésus.

CONTACT
Jouant des coudes et des épaules, elle s'approche. Voici Jésus à sa portée. Elle tend la main et touche sa tunique. Ce qu'elle ressent alors a été décrit par plusieurs personnes guéries de façon miraculeuse : une chaleur la traverse, puissante et bienfaisante, et elle se sent guérie. Mais un fait inespéré se produit : Jésus a eu la même sensation. A ses disciples étonnés il dit : j'ai senti une force sortir de moi … Tous cherchent le bénéficiaire du miracle. La femme n'a plus aucune chance de passer inaperçue. Mais qu'importe ? Dans sa joie elle a oublié la honte, et elle raconte tout.

SAUVEE
Jésus ne lui en veut pas de l'avoir touché. Par son attitude, il lui veut lui dire : oui, ma fille, touche-moi, je veux être impur à ta place, et en échange je te donne ma pureté et ma force. Ta foi t'a sauvée. Aucun homme ne lui a jamais parlé de la sorte, aucun n'a jamais prononcé les mots "ma fille" avec cette intensité.
Cette femme est maintenant à sa place. Parmi la foule, elle peut toucher les mains et les bras qui se tendent, elle peut raconter ce que Jésus a fait pour elle. Puis, libérée, elle pourra faire partie de la société, travailler, se marier, avoir des enfants, faire le bien autour d'elle.

TROIS CELIBATAIRES
Le handicap de la jeune fille dont je vais vous raconter l'histoire maintenant n'est pas physique, mais social. Elle vit dans un foyer atypique. Pensez-vous : un foyer de trois célibataires, dans une culture où le mot célibataire n'existe même pas ! Vous les avez peut-être reconnus : Lazare, Marthe et Marie. Un frère et deux sœurs qui vivent sans autorité patriarcale, probablement orphelins. Pourquoi aucun d'eux n'est marié ? Mystère…

AUX PIEDS DE JESUS
Nous trouvons les deux sœurs lors d'une visite de Jésus à Béthanie. Marthe se fatigue à nettoyer la maison et à cuisiner un festin, alors que Jésus se serait contenté d'une galette et d'un poisson grillé. Marie, assise aux pieds de Jésus, écoute ses paroles. Faute de père, Marthe demande à Jésus de remettre Marie à sa place, et Jésus le fait, mais le résultat n'est pas celui que Marthe attend. Avec gentillesse, il fait remarquer à Marthe que Marie a choisi la bonne place.

LE BANQUET
Nous retrouvons les deux sœurs à la fin du ministère de Jésus, tel qu'il est raconté dans l'évangile de Jean. Jésus vient de ressusciter Lazare et tout le village de Béthanie est en émoi. Quelques notables organisent alors un dîner afin de regarder de plus près ces deux phénomènes que sont Jésus et Lazare. Marthe est à sa place : elle sert à table. Et Marie, où est-elle ?

LE PARFUM
La voilà qui arrive, non pas avec un plat fumant, mais avec un objet de grand luxe : un flacon sculpté et rempli d'un extrait de nard pur. Vous savez sûrement ce qui se passe ensuite : elle casse le flacon magnifique et verse le parfum sur les pieds de Jésus.  N'a-t-elle pas de serviette ? Qu'à cela ne tienne. Elle enlève son voile, défait ses tresses, et essuie avec ses cheveux. Qu'en pensent les convives ? Se réjouissent-ils de la bonne odeur qui remplit la pièce ?

INDIGNATION
Certainement pas ! Toutes ces actions ne sont que pur scandale pour les convives : le vase et le parfum gaspillés, pour une valeur qui approche le prix d'une année de travail d'un ouvrier ; l'intimité entre un homme et une femme qui ne sont pas mariés exposée aux yeux de tous et la chevelure exhibée, alors qu'elle faisait partie de la nudité féminine. Marie de Béthanie est une championne dans la catégorie des femmes qui ne sont pas à leur place.

GESTE PROPHETIQUE
Pressé par les critiques, Jésus prend enfin la parole. Oui, il va encore une fois remettre Marie à sa place. Mais il ne le fait pas de la façon espérée par les juifs. Il utilise l’incident pour prophétiser sur sa propre mort et sur le soin que les femmes prendront de son corps.
Pourquoi Jésus est-il si sensible à des gestes aussi déplacés ? Si vous lisez attentivement le texte de Jean vous saurez pourquoi. C'est que, à la fin de son ministère, Jésus rencontre enfin une personne qui a compris sa mission. Le parfum de nard pur était destiné aux embaumements des rois et aux cérémonies religieuses.
Ce que Marie dit à Jésus par son geste est : Tu es le Messie, tu es roi et je sais que tu vas bientôt mourir. Je préfère te faire cet hommage de ton vivant qu'après ta mort.

MARIE A COMPRIS
Qui avait compris la mission de Jésus ? Qui avait deviné sa mort éminente ?
Ni les docteurs, ni les sacrificateurs, ni les disciples qui avaient partagé avec Jésus tant de moments intenses, n'ont compris ce que cette humble jeune fille de Judée a perçu et exprimé par son geste. 
Non, Jésus n'est pas embarrassé par cette situation ambiguë. Au contraire, elle lui apporte un grand réconfort. Car si Marie a compris le sens de sa mission, alors il peut espérer que beaucoup d'autres hommes et femmes la comprendront et croiront en lui. Ce merveilleux parfum qui reste imprégné sur sa peau l'accompagnera pendant sa passion et lui rappellera que le don de sa vie ne sera pas vain.

NOTRE PLACE DE FEMMES
Mes sœurs, quelle est votre place, quelle est la mienne ? Les femmes de la Bible appartiennent à une autre époque, mais parmi elles se trouvent des guerrières, des commerçantes et des prophétesses. Les portes qui leur étaient ouvertes nous le sont à nous aussi. Jésus nous dit : va de l'avant, ma fille, agis, fais, travaille, aime. Mais souviens-toi que la meilleure place est celle que Marie a choisie.