UNE HISTOIRE DE SOURIS

Matthieu 13, 24 à 30

Je vais vous raconter une histoire de souris.

Une famille de souris à grandes oreilles vit à l’est du jardin. Et une famille de souris à petites oreilles vit à l’ouest du jardin.
Elles n’ont pas souvent l’occasion de se rencontrer, à tel point que l’existence des autres souris est une sorte de légende qui se chuchote à la veillée, quand elles se rassemblent autour du feu pour se raconter des histoires du temps jadis... Elles racontent qu’un jour, une souris étrange avec des oreilles bizarres est apparue au milieu d’elles, et qu’elles ont été tellement surprises qu’elles ont cru que c’était un fantôme. Jusqu’à ce qu’elle grignote leur trognon de pomme et qu’elle boive leur jus de groseille. Alors là, elles ont décidé que cette souris aux oreilles bizarres était bien trop étrange pour qu’on puisse l’accepter, et elles l’ont chassée.

C’est ainsi que depuis ce temps, les souris de l’ouest détestent les souris de l’est – sans les connaître- et que les souris de l’est détestent les souris de l’ouest – sans les connaître.
Elles racontent des tas d’histoires incroyables sur les choses affreuses que font ces voisines qu’elles ne connaissent pas. Et puis un jour, dans un des coins du jardin, naît une petite souris vraiment très étrange. Elle a une petite oreille, et une grande oreille. Et ça, ça met une drôle de pagaille...

Les gens, enfin les souris, commencent à murmurer : elle n’est pas comme il faut... elle n’est pas comme il faudrait... Et tout le monde commence à regarder tout le monde avec méfiance : et celle-là, est-ce qu’elle est comme il faut ? Et moi, est-ce que je suis comme il faut ?

Les chefs des souris, à l’est du jardin comme à l’ouest du jardin, décrètent qu’il faut mesurer les oreilles de tout le monde, pour être sûr que tout le monde est bien comme il faut. Parce que, vous comprenez, si on devait dire « chez nous, tout le monde n’est pas comme il faut », ça serait bien embêtant. Le chef des souris de l’ouest dit « s’il y a une souris chez nous qui a une oreille plus grande que l’autre, il faut l’exiler ». Et le chef des souris de l’est dit « s’il y a une souris chez nous qui a une oreille plus petite que l’autre, il faut l’exiler ».
Elles se disputent tant pour décider si c’est une bonne idée ou non, que… c’est la pagaille ! Mais quand elles décident finalement de mesurer vraiment les oreilles de tout le monde, c’est… la catastrophe.

Ça commence lorsque le serviteur du chef de l’ouest sort son double-décigriffe – chez les souris, on mesure en griffes-, pas en mètres. Il commence par mesurer sa propre oreille droite, et c’est pas facile... et puis il mesure son oreille gauche, et ça n’est pas plus facile. Et là, il s’aperçoit que son oreille gauche et son oreille droite ne sont pas tout à fait égales en centigriffes. Aïe, aïe, aïe, se dit le secrétaire, ça commence mal... et pour faire diversion, il mesure l’oreille droite du chef. Dix centigriffes et demi. Puis l’oreille gauche. Aïe, aïe, aïe, dix centigriffes trois quarts. « Chef, j’ai une mauvaise nouvelle. » « Oui, mon fidèle secrétaire, qu’est-ce qu’il y a ? « j’ai bougé ? » « Non chef. Vos oreilles... elles ne sont pas pareilles. » C’est vraiment la catastrophe !

Tout le monde se met à mesurer les oreilles de tout le monde, tout le monde dit à tout le monde qu’il n’est pas comme il faut, tout le monde se dispute pour savoir si une toute petite différence compte ou pas, si on doit exiler définitivement ou juste pour un moment, si il faut recouper les oreilles de tout le monde pour que tout le monde soit comme il faut...
C’est la zizanie chez les souris, à l’est comme à l’ouest. Et si plus personne ne sait au juste ce qu’il faut faire, tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut faire quelque chose !
Si seulement on pouvait être sûrs de faire ce qu’il faut... Il y a même quelqu’un pour proposer que tout le monde s’arrache les oreilles, comme ça on n’en parlerait plus. Quelqu’un d’autre propose qu’on oublie toute cette histoire et qu’on retourne faire ce qu’on a toujours fait, mais… plus personne ne se souvient de ce que c’était, ce qu’on a toujours fait.
Quant à la petite souris qui a provoqué toute cette histoire, c’est encore un bébé et elle ne comprend rien à tout ça, sauf qu’elle a dû faire une grosse bêtise sans s’en apercevoir. Tout le monde est malheureux, tout le monde est en colère, tout le monde a honte de ses oreilles, et c’est comme si rien ne pouvait remettre de l’ordre dans le jardin.
Jusqu’au moment où une souris se souvient avoir lu quelque chose qui pourrait être en lien avec cette affaire. C’est un petit bout de feuille d’un vieux livre qu’elle avait trouvé dans un coin du jardin, et qu’elle avait pris pour tapisser son nid de souris. Dessus, il y avait un petit bout d’histoire. Une histoire qu’elle raconte à tout le monde et qui commençait un peu comme ça: « le monde de Dieu, c’est comme... » Là, une autre souris l’interrompt pour dire : « le monde de Dieu ? tu crois que ça va nous aider, ce qui se passe dans le monde de Dieu ? on est dans un jardin, ici ! ». Mais on la fait taire, parce qu’au point où on en est, ça peut quand même aider. Alors elle continue : « le monde de Dieu, c’est comme une souris qui met des graines dans un coin du jardin. Pendant que tout le monde dort, quelqu’un vient rajouter des graines d’orties, qui piquent très fort les petites pattes des souris et que personne ne peut manger – c’est très embêtant, les orties. Et quand les graines germent et commencent à faire de jolies fleurs et de bonnes choses à manger, les orties germent aussi et mettent la pagaille. On se pique les pattes dessus, et bientôt on ne verra même plus les bonnes choses ni les fleurs. » Et ça s’arrête là.

« Non, non, s’exclame une autre souris, moi j’ai vu la suite de l’histoire sur un petit bout de feuille sur la tapisserie dans mon nid, ça dit que Dieu interdit d’arracher les orties ! »
Et ça, ça leur cloue le bec – enfin le museau. Elles se grattent la tête, se tiraillent les oreilles et les poils du menton, mais personne n’arrive à comprendre. Pourquoi, dans le monde de Dieu, il faut laisser les orties ? Pourquoi Dieu ne veut pas qu’on enlève ce qui pique ? Je ne sais pas trop ce que les souris ont compris.
Mais moi, je crois que Dieu ne veut pas perdre un seul grain des bonnes choses. Il ne veut pas courir le risque qu’un seul grain meure, s’il est arraché en même temps que les orties.
Les grains de bonnes choses comptent tellement pour lui qu’il refuse d’en abîmer un seul. Si on garde tout, on garde l’espérance. Si on se met à trier, on risque d’abîmer ce qui est bon.
Si on se met à se mesurer les oreilles, on oublie qu’une souris, c’est beaucoup plus que des oreilles. On oublie qu’une famille de souris, c’est plein de souris différentes, qui parfois font des bêtises, parfois font des choses magnifiques, souvent se disputent, mais que si elles se risquent à dire qui est comme il faut et qui ne l’est pas, ça met la pagaille. Ça arrache les orties, mais aussi toutes les bonnes choses.
On s’en fiche, des oreilles. Les oreilles, ça ne dit rien sur le bien et le mal dans le jardin. Ça ne dit rien sur le bonheur et le malheur des souris. Si on se dispute pour savoir qui est comme il faut et qui n’est pas comme il faut, on n’en sort jamais. Les histoires d’oreilles, c’est des histoires qui piquent. Des histoires qui empêchent de voir ce qui est bon, et beau, chez les autres souris.

C’est vrai, tout le monde n’est pas pareil, tout le monde n’est pas comme il faut. Mais ce n’est pas ça qui compte. Dans le monde de Dieu, ce qui compte, c’est de savoir qu’il y a des choses bonnes et des choses mauvaises, et de décider qu’on va tout laisser en place, et faire tout ce qu’on peut pour que les bonnes choses poussent mieux, avec tout notre cœur, toute notre intelligence, toute notre force. Le tri, c’est Dieu qui le fera. Un jour, c’est lui qui s’occupera d’enlever les mauvaises choses qui nous accablent, les mauvaises choses qui accablent le monde entier, et qui accueillera dans son monde tout ce qui est bon, en nous et dans ce monde. Rien ne se sera perdu. Les quelques grains qu’il aura semés seront tous là, et aussi tous ceux que nous, nous aurons aidé à faire pousser, en nous et dans le monde.

Pour finir notre histoire, à partir de ce jour-là, les oreilles des souris n’ont servi qu’à une chose : écouter. Écouter les échos du jardin, et puis écouter les échos du monde de Dieu. Toutes ensemble, elles ont décidé de ne plus se laisser piquer les pattes, elles ont arrêté d’essayer de trier entre souris comme il faut et souris pas comme il faut. Elles ont décidé de se prendre comme elles sont. Je crois bien qu’elles sont beaucoup plus heureuses qu’avant... elles continuent à se disputer de temps en temps, il y a encore des orties dans leur jardin, mais elles font confiance.

Faisons, nous aussi, confiance à celui qui ne sème que le bien, et qui saura au temps voulu séparer le bon du mauvais. En attendant, ne cherchons pas à arracher le mal: nous passerions à côté de la vie donnée. Écoutons notre monde, avec ses ombres et ses douleurs, ses beautés et ses espoirs. C’est là que le monde de Dieu vient se déployer, se nicher, c’est là que Dieu le sème. Alors seulement, nous pourrons aimer ce monde et notre humanité avec ses imperfections. Faisons confiance au bon en nous et dans le monde, laissons la grâce se frayer un chemin, nous faire changer et changer le monde. C’est ça, choisir la vie que Dieu nous donne... Dieu ne vient pas mettre de l’ordre dans le monde et Il ne nous le demande pas non plus: il vient le rendre fécond, pour que la vie bourgeonne et donne du fruit.

Amen

PS. Et la petite souris, celle par qui le scandale est arrivé, qu’est-ce qu’elle est devenue ? Je ne sais pas vraiment. Mais si je devais imaginer, je dirais qu’elle est devenue poète. Les poètes, ce sont ceux qui savent que le langage humain n’est pas parfait, mais que c’est tout ce qu’on a pour dire le monde de Dieu...

D'après une prédication de la pasteure Pascale Renaud-Grosbras

 

Matthieu 13, 24 à 30

La mauvaise herbe

24 Jésus utilise pour eux une autre comparaison : « Le Royaume des cieux ressemble à ceci : Un homme a semé du bon grain dans son champ.
25 Une nuit, pendant que tout le monde dort, son ennemi arrive. Il sème de la mauvaise herbe au milieu du bon grain et il s’en va.
26 Les plantes poussent, elles produisent les épis, et la mauvaise herbe paraît aussi.
27 Les serviteurs vont dire au propriétaire : “Maître, tu as semé du bon grain dans ton champ, n’est-ce pas ? D’où vient donc cette mauvaise herbe ?”
28 Il leur répond : “C’est un ennemi qui a fait cela.” Les serviteurs lui disent : “Est-ce que tu veux que nous allions enlever la mauvaise herbe ?”
29 Le propriétaire leur dit : “Non ! En enlevant la mauvaise herbe, vous risquez d’arracher aussi les épis.
30 Laissez tout pousser ensemble jusqu’à la récolte. Et, au moment de la récolte, je dirai aux ouvriers : Enlevez d’abord la mauvaise herbe, faites des tas pour la brûler. Ensuite, ramassez les épis et mettez la récolte dans mon grenier.” »

(Texte Parole de Vie)