VIVRE D'UN APPEL

Jérémie 1, 4-8 - 1 Corinthiens 7, 17-24

Châteaudouble, le 11 août 2019

Chers frères et sœurs,

Vivre d’un appel, c’était le thème de notre Synode national d’il y a deux ans, en mai 2018 à Lezay quelque part entre Niort et Poitiers. Un thème qui, même s’il a été le fil rouge du travail de ce Synode, était passé inaperçu car il tombait sur une de ces années où chaque Synode régional est libre de choisir son thème. Il n’avait donc pas fait l’objet d’un débat dans les paroisses. Et pourtant, combien ce thème de l’appel, de la vocation est central dans notre théologie protestante !

Pendant des siècles, l’usage le plus répandu du mot « vocation » faisait référence à la vocation religieuse.

Quand j’étais enfant, j’ai grandi dans une famille catholique pour qui « l’appel » était cet appel de Dieu à lui consacrer sa vie dans le sacerdoce. Certains le recevaient, et d’autres pas. Certains devenaient prêtres ou religieuses, et d’autres se mariaient et fondaient une famille. Pour les uns, le sacrement du mariage, et pour les autres l’ordination. Personnellement, cette perspective de rentrer dans les ordres et de consacrer ma vie au célibat et à la prière ne me séduisait guère. Et c’est avec soulagement que je constatais, une fois devenue adolescente, que cet appel ne m’étant pas parvenu, j’allais donc être libre de me marier et d’avoir des enfants. Combien notre Dieu est surprenant ! Combien ses pensées ne sont pas nos pensées ! Qui aurait cru qu’une quarantaine d’années plus tard, ce mariage idéal que j’avais appelé de mes vœux tournerait court, et que cet appel à me consacrer au ministère pastoral me parviendrait alors, à 48 ans, moi qui était une femme, de surcroît divorcée et mère de famille ?

La vocation, si l’on s’en tient à l’étymologie latine « vocare » veut bien dire « appel ». Mais cela n’a aucune connotation religieuse. Je rappelle d’ailleurs souvent qu’en allemand, sous l’influence du protestantisme, le mot Beruf qui veut dire « appel » sert aussi à designer votre profession. Pour Martin Luther, nous étions appelés selon le désir de Dieu à servir les hommes en étant boulanger, charpentier, instituteur, médecin ou… pasteur. C’est une toute autre perspective.

Mais les débats qui animèrent de ce Synode en disent long sur l’importance de ce petit mot, « appel » , pour chacune de nos vies.

Dans ces deux textes que nous avons lu, il est question d’entendre l’appel et de savoir qu’en faire, comment réagir, comment y répondre concrètement. Vient-il déranger ou bouleverser nos vies ou ne fait-il que révéler ce qui était déjà inscrit au plus profond de nous dès l’origine ?

Le premier texte, celui de la vocation du prophète Jérémie, pose l’appel comme le tout premier acte qui fonde notre vie. « Avant que je ne te forme dans le ventre de ta mère, je te connaissais » dit Dieu, je te connaissais par ton nom pourrait-on ajouter.

« Comment allez-vous l’appeler ? » demande-t-on aux futurs parents. Ce prénom qui nous est destiné et qui nous accompagnera toute notre vie, ce nom de famille que nous recevons comme un héritage, c’est le premier mot qui nous est adressé. Il est notre identité, il est ce qui dorénavant nous distinguera de toutes les autres êtres humains.

Et puis notre vie, notre personnalité va se bâtir dans un monde de parole. Mais avant d’être des êtres parlants, nous sommes des êtres écoutants. Nous recevons les paroles, les appels d’autres, qui nous initient et nous insèrent dans un monde de langage dont l’origine se perd dans la nuit des temps. Oui, avant de prendre la parole, de dire nos premiers mots, de construire nos premières phrases et de pouvoir nous exprimer, nous avons d’abord écouté et appris. « Je ne sais point parler, car je suis un jeune enfant » dit Jérémie.

Et pourtant, dit Dieu, avant que tu ne naisses, je t’avais consacré, ce qui veut dire je t’avais mis à part, je te destinais à une tâche particulière. Pour Jérémie, c’était d’être prophète, c’était d’arracher et de détruire les fausses prophéties pour ensuite bâtir et implanter à nouveau l’authentique Parole de Dieu.

Nous comprenons alors que cette vocation, cette tâche à laquelle Dieu nous destine est la raison même de son appel. Que cet appel, il ne cessera de le répéter jusqu’à ce qu’il atteigne son objectif : que nous l’entendions et que nous y répondions.

Il n’y a semble-t-il pas d’âge ni de conditions particulières pour, un jour, être interpellé par cette parole… ou pas ! Pour beaucoup, cette vocation reçue sera vécue comme une conversion, comme un changement radical dans leur vie.

Pourtant l’apôtre Paul insiste : que chacun demeure dans l’état où il était lorsqu'il a été appelé. Il n’y a pas de conditions particulières, de prédisposition pour recevoir cet appel. Et pourtant il ouvre soudainement de nouvelles perspectives, bouleverse notre vision du monde et des autres. La situation devient même paradoxale : ceux qui étaient serviteurs restent serviteurs mais se sentent libérés par cette parole, alors que ceux qui sont libres se mettent volontairement au service du Seigneur.

La différence ne se voit pas non plus dans la manière dont subitement nous deviendrions des paroissiens modèles, obéissants aux prescriptions de l’Église, à la Loi et aux exhortations bibliques. « Pour ceux qui sont juifs, qui ont été circoncis et qui veulent rejoindre l’Église chrétienne, est-il possible de revenir en arrière ? », semble nous dire Paul. Non, bien sûr, La circoncision est irréversible ! Mais ce n’est pas cela qui importe.

Entendre l’appel de Dieu, obéir à notre vocation et accomplir notre mission parmi les hommes ne veut pas dire se mettre à respecter servilement les commandements de Dieu tels que nous les entendons dans la Bible. Quand Paul nous enjoint à observer les commandements de Dieu, c’est dans le sens de les garder, de les méditer, d’y être attentif comme on est attentif à ce qui est précieux, ce qui est vital pour nous. Garder les commandements, c’est un peu comme garder un trésor dont nous avons soudainement compris quelle était sa valeur, son potentiel de vie, de richesse, de joie. C’est être désormais réceptifs à cette Parole de Dieu qui nous est devenue familière, et dont nous mesurons le bénéfice pour nos vies.

Dans le monde où nous vivons, rien ne saurait distinguer ceux qui ont entendu cet l’appel, et ceux qui l’ignorent encore. Et puis il y a appel et appel. Le risque demeure toujours de « s’appeler soi-même », de prendre pour la « voix de Dieu » ce qui n’est que l’écho de nos désirs personnels. Aussi est-il important, comme le disait Jean Calvin, d’associer vocation interne et externe. C’est grâce à une confirmation extérieure, venant d’autres personnes, que nous pourrons être convaincus de l’authenticité de notre vocation.

Mais l’intuition qui portait ce sujet synodal, c’est que cette vocation, cet appel est, consciemment ou non, la grande affaire de notre vie.

Vivre d’un appel, c’est puiser à la parole d’un autre ce qui donne un sens à notre existence. Et c’est un challenge aujourd'hui, dans notre époque individualiste qui idolâtre l’estime de soi, le développement personnel et la réussite individuelle.

Vous avez été rachetés à grand prix nous dit Paul. Ce n’est pas vous qui vous en êtes sortis seuls. La libération est venu d’un autre. C’est cela, le « prix de la grâce » disait Bonhoeffer. Il en a coûté à Dieu le prix de la vie de son fils.

Votre vie, vous la devez à un Autre, celui qui vous appelle à vivre. Et votre réponse, même tardive, sera celle de la foi, de la confiance et de la reconnaissance. Ce sera une vie à la suite du Christ.

Souvenons-nous de ce que le vieil Eli disait au petit Samuel : « S’il l’on t’appelle, tu diras : « Parle, Seigneur. Ton serviteur écoute ».

Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende...

AMEN

Jérémie 1, 4-8

4 La parole de l'Éternel me fut adressée en ces mots :
5 Avant que je ne te forme dans le ventre de ta mère, je te connaissais. Et avant que tu ne sortes de son sein, je t'avais consacré, je t'avais établi prophète pour les nations.
6 Je répondis : Ah ! Seigneur Éternel ! Je ne sais point parler, car je suis un jeune garçon.
7 Et l'Éternel me dit : Ne dis pas : Je suis un jeune garçon.
Car tu iras vers tous ceux contre qui je t'enverrai, et tu déclareras tout ce que je t'ordonnerai.
8 Ne les crains pas ; car je suis avec toi pour te délivrer, - Oracle de l'Éternel.
9 Puis l'Éternel étendit la main et toucha ma bouche ; et l'Éternel me dit : Voici que je mets mes paroles dans ta bouche.
10 Regarde, je t'établis aujourd'hui sur les nations et contre les royaumes, pour que tu arraches et que tu abattes, pour que tu fasses périr et que tu détruises, pour que tu bâtisses et que tu plantes.

1 Corinthiens 7, 17-24

17 Seulement, que chacun marche selon la part que le Seigneur lui a faite, selon l'appel qu'il a reçu de Dieu. C'est ainsi que je l'ordonne dans toutes les Églises.
18 Quelqu'un a-t-il été appelé étant circoncis, qu'il demeure circoncis ; quelqu'un a-t-il été appelé étant incirconcis, qu'il ne se fasse pas circoncire.
19 La circoncision n'est rien, et l'incirconcision n'est rien, mais c'est l'observation des commandements de Dieu (qui compte) .
20 Que chacun demeure dans l'état où il était lorsqu'il a été appelé.
21 As-tu été appelé en étant esclave, ne t'en inquiète pas ; mais si tu peux devenir libre, profites-en plutôt.
22 Car l'esclave qui a été appelé dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur ; de même, (l'homme) libre qui a été appelé est un esclave de Christ.
23 Vous avez été rachetés à un (grand) prix ; ne devenez pas esclaves des hommes.
24 Que chacun, frères, demeure devant Dieu dans l'état où il était lorsqu'il a été appelé.

(Texte La Colombe)