ESPRIT D'OUVERTURE(S)

Jean 10, 1 à 10 - Matthieu 7, 13 à 14

Châteaudouble, le 12 mai 2019

Chers frères et sœurs,

« Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée ! » Vous connaissez sûrement cet adage plein de bon sens, presque une lapalissade ! Oui, une porte, c'est avant tout un panneau de bois, de verre ou de métal qui s'ouvre et qui se ferme. Elle autorise ou interdit le passage, l'entrée comme la sortie d'un lieu clos. Parfois munie d'une serrure, elle assure la protection de ses occupants, protection contre la rigueur du climat, les hôtes indésirables…. Sauf si, sortis par la porte, ceux-ci reviennent par la fenêtre comme les brigands évoqués dans ce texte.

Voici donc l'image que nous nous faisons au 21e siècle d'une porte, et donc celle qui nous vient sûrement à l'esprit lorsque Jésus nous dit dans ce passage de l’évangile de Jean  : Je suis la Porte…

La porte de quoi ?  Celle qui s'ouvre sur le bonheur ? La liberté ? Le salut ? Le Royaume ? La porte du Ciel ? Sûrement tout cela à la fois, mais quel est le rôle de Jésus en tant que porte ? Peut-on s'imaginer un Jésus qui s'ouvre et qui se ferme ? Qui choisit qui peut entrer ou sortir ? Qui décide qui peut le rejoindre et le suivre, et qui doit rester sur le seuil du Royaume ? Une barrière dans notre vie dont nous devrions chercher, mériter, quémander la clef ? Devons nous frapper avec l'espoir qu'Il voudra bien nous ouvrir ? Jésus peut-Il nous fermer la porte au nez ?



Je suis la porte, nous dit Jésus, la porte des brebis.

Je crois qu'il est intéressant pour dépasser cette première interprétation de faire un peu d'histoire, et plus précisément un peu d'archéologie moyen-orientale dans ce décor bucolique et pastoral.

Notre parabole n'a pas pour environnement une bergerie, mais un enclos. Et au temps de Jésus Christ, en Galilée, cet enclos pour les brebis n'est pas un bâtiment avec des murs, un toit, des fenêtres et… une porte. C'est un mur circulaire de pierres sèches, d'une hauteur suffisante pour que l'on puisse se mettre derrière à l'abri du vent, ou de prédateurs comme les loups et les autres animaux sauvages.
 
Les brebis s'y regroupent sûrement pour y être traites, pour passer la nuit en sécurité, en se tenant chaud, puis ressortent au matin pour profiter des pâturages environnants.  La « porte », (θυρα dans le texte grec), n'est en fait qu'une étroite brèche dans ce mur, permettant aux bêtes de passer une par une, et à un homme seul d'en barrer l'accès en cas de danger.

Et c'est ici que la déclaration du Christ s'ouvre sur une toute nouvelle perspective : De porte, Il devient un passage, LE passage, celui qui nous permet de transiter entre deux lieux, deux mondes, deux existences entre lesquels nous allons et venons librement. Il est le sas entre un monde clos où se joue l'illusion d'une vie idéale, et cet espace de liberté que Dieu nous offre, la vraie VIE, la Vie éternelle.

Retournons d'ailleurs voir ce qui se passe dans cet enclos. Et précisons ce faisant que dans l'Ancien Testament, cet enclos pastoral symbolisait très souvent le Temple de Jérusalem,  les bergers étaient ses gardiens, c'est à dire les grand-prêtres, et le troupeau celui des brebis d'Israël.

Jésus évoque tout d'abord la présence de voleurs, entrés avant lui par effraction sans passer par  cette fameuse « porte ». Les versets précédant cette parabole nous rapportent la comparution devant les pharisiens de l'aveugle guérit. Il y a donc tout à penser que cette parabole s'adresse à eux, les grands prêtres pharisiens, à ces « voleurs » qui sont des usurpateurs, qui régissent tout dans ce Temple, qui prétendent être les seuls garants de la Loi, seuls capables de guider les brebis d'Israël, et qui les tiennent enfermées dans la tradition. Mais les brebis ne les écoutent plus. C'est une autre voix qu'elles entendent et qu'elles veulent suivre.

Il y a également un gardien qui connaît Jésus puisqu'il libère le passage à son arrivée. Mais la suite de la parabole nous montrera qu'il n'est pas le propriétaire des brebis. Simple salarié, il n'est pas prêt à risquer sa vie en se mettant en travers du passage lorsque le loup voudra rentrer. Disciple courageux, mais pas téméraire, il renoncera à suivre l'exemple du Christ qui donnera sa vie pour sauver le troupeau.

Et puis il y a les brebis, qui restent à l'intérieur de l'enclos, à l'intérieur du Temple. Qu'y trouvent-elles ?
Très certainement la sécurité. Elles s'y sentent protégées par un mur, à l'abri du vent, du froid, des prédateurs et des dangers pré-sentis du monde extérieur. Les bergers les traient, et s'occupent d'elles. La sortie reste pourtant grande ouverte, mais semblent-il aucune ne se hasarde seule au dehors. Par crainte peut-être que le gardien ou les voleurs ne les réprimandent, ou les en dissuadent.
Un esprit de conformisme les retient peut-être aussi, un peu comme celui des moutons de Panurge. Les autres restent, alors moi aussi. Si elles ne sortent pas, c'est forcément que c'est mieux ici…. Et ces brebis s'enferment elles-mêmes dans cet environnement mortifère.

Car cet enclos n'est que l'illusion d'un abri, c'est une prison dans lesquelles elles se cloîtrent volontairement en se croyant protégées de tout par un mur et des gardiens qui veillent sur elles et qui régissent leur vie.

Et elles sont à l'image de nos existences parfois, lorsque nous nous enfermons dans ce que nous croyons être une vie heureuse, qui se suffit à elle-même, et qui nous rassure car elle est celle de milliers d'autres gens autour de nous. Nous mettons notre confiance en ceux qui nous conseillent, qui nous dirigent, nous gouvernent. Il nous promettent d'assurer notre bonheur, notre protection, notre réussite personnelle.  Pourtant, c'est Dieu lui-même qui est notre abri, notre refuge, pas la société, pas le Temple, pas la religion et ses préceptes, ses rituels répétitifs, protecteurs et rassurants.

Je suis la Porte, nous dit Jésus, la porte des Brebis !
Et par cette porte, Il nous sort de cet enclos pour nous guider vers l'extérieur ! Car c'est ici que de toute évidence se trouvent la Vie, le salut, la paix, le bonheur et la fidélité. Sur ces frais herbages que nous évoquions tout à l'heure dans le psaume 23, et qui sont tout à la fois synonymes de nourriture, de fraîcheur et de repos.

Oui, car c'est là tout le paradoxe de cette parabole : pour nous sauver, nous mettre en sécurité, Jésus nous entraîne dehors, là où nous imaginions qu'étaient tous les dangers, les obstacles, les pièges. C'est en tout cas ce qui personnellement m'a frappé lorsque j'ai étudié ce passage. Les voleurs, les usurpateurs, le danger sont à l'intérieur de l'enclos, et la vie en abondance, celle où nous sommes sauvés est à l’extérieur !

N'est-ce pas une invitation évidente à laisser derrière nous le confort de notre existence, l'illusion de protection que nous donne notre vie bien rangée, nos opinions conformistes que personne ne critique ?  Un appel à nous mettre en danger, à risquer la vie en Christ ? Abandonner cet enclos pour suivre Jésus, c'est trouver le passage vers le Royaume, qui n'est autre que cette étendue d'herbe verte où Il nous conduit. C'est la teneur du discours de Jésus-Christ au jeune homme riche : quitter les certitudes de sa vie de faste et d'opulence, abandonner la sécurité pour le suivre et entrer dans le Royaume. C'est pour moi également une belle illustration du prix de la Grâce qui symbolisait pour Dietrich Bonhoeffer le prix, le risque, le renoncement qu'impliquait la suivance du Christ.

Entrez par la porte étroite !

Cette exhortation à passer par la porte étroite que nous avons lue dans Matthieu fait à mon sens écho à cette parabole. Oui, la brèche dans le mur de notre enclos est aussi étroite que la porte qui donne accès au Royaume. Les brebis ne peuvent passer qu'une par une, et c'est l'image que nous suggère le Christ lorsqu'il les appelle justement une par une, par leur nom. Il les appelle, et à travers lui, grâce à lui, elles passent chacune à leur tour, de l'ombre des murs de l'enclos à la lumière et au grand air, de la mort à la Vie.

Et Jésus ne nous abandonne pas là. Derrière la porte étroite se trouve un chemin, tout aussi étroit, sur lequel Il nous précède. Ceux qui randonnent en montage connaissent bien ce que l'on nomme les « chemins de bergers », des sentiers très étroits, souvent juste marqués dans l'herbe par les pas des pâtres et des bêtes qui gravissent la montagne en file indienne. Oui, le chemin qui mène au Royaume est une sente étroite à flanc de coteau, sur lequel le Christ nous précède et nous guide. Et Il sait lui, que la bonne herbe verte est au sommet, là où les nuits sont fraîches, et non au fond de la vallée où le troupeau s'agglutine, par facilité, parce que la route qui y mène était plate, large et bien visible. Le prix de la vie en Christ est aussi le choix de faire l'effort de monter au sommet, par un sentier abrupt et escarpé, pour trouver l'herbe fraîche et nourrissante des alpages.

« Sortez du milieu de Babylone, et purifiez-vous, vous qui portez les objets du culte du SEIGNEUR . Ce n'est pas en effet dans la précipitation que vous sortirez, ni dans la panique que vous marcherez, car celui qui marchera devant vous, ce sera le SEIGNEUR, et votre arrière-garde, le Dieu d'Israël. »
(Es 52,12) »



Ce sont les paroles du prophète Ésaïe aux exilés de Babylone. Sortez de cette prison qui a été la vôtre, du renoncement et du confort illusoire d’une intégration réussie pendant ces deux générations d'exil. La terre qui vous avait été promise, ce pays d'abondance, de lait et de miel est ailleurs. Le voyage du retour est long et risqué, s'y établir à nouveau sera difficile, mais n'ayez crainte car en bon berger, le Seigneur vous guide, et Dieu veille à ce qu'aucune de ses brebis ne s'égare...

Je suis la porte : si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé, il ira et viendra….

Aller, et venir. Entrer et sortir. C'est un va-et-vient incessant qui traverse cette parabole de l'évangile de Jean. Si bien que je m'y suis prise à plusieurs fois, je vous l'avoue, pour comprendre au final qui entrait, qui sortait, et où Jésus voulait en venir…

«Je suis le chemin, la vérité et la Vie. Personne ne va au Père que par moi. (Jn 14,6) » écrira Jean un peu plus loin au chapitre 14. Christ est lui-même le passage qu'Il nous invite à emprunter pour sortir de l'enclos.
Mais ce n'est pas une sortie définitive, un aller sans retour, un acquis irréversible. Notre liberté de chrétiens s'inscrit dans cette possibilité qui nous est offerte d'entrer et de sortir, de prendre nos distances par rapport à Dieu et à l’Église, puis de revenir et d'y être accueilli dans Sa grande miséricorde. Liberté également de rentrer à nouveau dans l'enclos. Car être citoyen du Royaume c'est toutefois demeurer citoyen du monde. C'est en revenant à l'intérieur de l'enclos que nous pouvons à notre tour entraîner peut-être d'autres brebis avec nous dehors.

Et inlassablement, Jésus veille à ce que cette brèche dans le mur de l'enclos reste ouverte pour garantir en permanence l'accès à cet extérieur, promesse de Vie en abondance et de salut. Il continue inlassablement d'appeler les brebis qui voudront bien se risquer au dehors pour y trouver un vrai sens à leur existence, cette Vie éternelle. Et Il s'assure que le sentier reste marqué, qu'il reste praticable afin que nous puissions le trouver sans peine, et rejoindre le troupeau qui y chemine déjà à sa suite.

Le printemps s'installe doucement. Les beaux jours arrivent et nous aspirons déjà à sortir des quatre murs de nos habitations, à pouvoir vivre dehors, déjeuner sur la terrasse ou faire une sieste à l'ombre des arbres du jardin, randonner dans la nature ou savourer l'enchantement d'un voyage sous des latitudes plus clémentes. Imaginons alors à ce que peut être la promesse d'un Royaume qui ne serait pas un lieu à part, un territoire délimité par des frontières, ou les murs d'enceinte d'un château, un lieu de « non-retour » Imaginons le au contraire comme un vaste espace à l'intérieur même de ce monde où nous marcherions, libres et en sécurité, à la suite du Christ.

Je vous invite à prier :

« Reconnaissons que le SEIGNEUR est Dieu. Il nous a fait et nous sommes à Lui. Nous sommes son peuple et le troupeau de son pâturage. Entrons par ses portes en rendant grâce, par ses parvis en le louant. Célébrons le ! Bénissons son nom. Car le Seigneur est bon, sa fidélité est pour toujours, et sa constance dure d'âge en âge.(Psaume 100, 2-4) »
Amen

 

 


Jean 10, 1-10  -  Matthieu 7, 13-14

Jean 10
1 « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui n’entre pas par la porte dans l’enclos des brebis mais qui escalade par un autre côté, celui-là est un voleur et un brigand.
2 Mais celui qui entre par la porte est le berger des brebis.
3 Celui qui garde la porte lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix ; les brebis qui lui appartiennent, il les appelle, chacune par son nom, et ils les emmène dehors.
4 Lorsqu’il les a toutes fait sortir, il marche à leur tête, et elles le suivent parce qu’elles connaissent sa voix.
5 Jamais elles ne suivront un étranger ; bien plus, elles le fuiront parce qu’elles ne connaissent pas la voix des étrangers. »
6 Jésus leur dit cette parabole, mais ils ne comprirent pas la portée de ce qu’il disait.
7 Jésus reprit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte des brebis.
8 Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des brigands, mais les brebis ne les ont pas écoutés.
9 Je suis la porte : si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, il ira et viendra et trouvera de quoi se nourrir.
10 Le voleur ne se présente que pour voler, pour tuer et pour perdre ; moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance.

Matthieu 7
13 « Entrez par la porte étroite. Large est la porte et spacieux le chemin qui mène à la perdition, et nombreux ceux qui s’y engagent ;
14 combien étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie, et peu nombreux ceux qui le trouvent.
Texte TOB