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ESTHER : SOIS BELLE ET TAIS-TOI ?

Esther 2, 1 à 18

Châteaudouble, dimanche 10 mars 2018
Culte dédicace à la journée des droits de la femme

 

Chers frères et sœurs,

Comment ne pas faire le lien entre ce culte qui accompagne la journée des droits de la femme, et nos partages bibliques sur le livre d’Esther qui ont démarré la semaine dernière ?

Ce chapitre 2 du livre d’Esther que nous avons découvert ensemble s’intitule dans nos Bibles « l’accession d’Esther à la royauté ». Pourtant, si nous jouions à rebaptiser ce passage, j’opterai personnellement plutôt pour quelque chose comme « soit belle et tais-toi !».

 

Et vous vous demandez peut-être comment une telle histoire a trouvé sa place dans la Bible ? On peut se poser la question à la lecture de cette fable improbable et rocambolesque.
Ce livre est un roman. Il n’y a rien d’historique, à part le nom du Roi, Assuréus en persan ou Xersès en grec. Il a véritablement régné au 5e siècle avant Jésus-Christ, après que son ancêtre le roi Perse Cyrus ait anéanti la civilisation babylonienne.

Ce livre est un roman écrit bien des siècles plus tard, à une époque où la civilisation Perse était devenue un fantasme à la manière des contes des mille et une nuit aujourd'hui. C’était devenu un royaume imaginaire, où le roi, sa cour nombreuse et son harem vivaient une vie d’opulence et de plaisir, de parades en banquets bien arrosés ! Et où d’obscurs conseillers rêvaient d’être calife à la place du calife et profitaient de la naïveté du roi pour intriguer à ses dépends. Lors d’un banquet qui durait depuis 180 jours, la reine Vashti refuse de venir se montrer et danser devant les convives du roi. Les ministres suggèrent alors au souverain de répudier cette reine récalcitrante et d’en choisir une nouvelle. D'où cet improbable concours de « Miss Perse » lancé à l’échelle du Royaume.

C’est donc une fiction historique. S’il fallait trouver un équivalent aujourd'hui, je la comparerai par exemple à un roman comme « Angélique, marquise des anges ». A moins qu’il faille y voir un pamphlet déguisé contre le régime et les exactions du pouvoir à l’époque des Macchabées aux alentours de l’an 120 avant Jésus-Christ. Un peu comme Montesquieu dénonçait incognito avec ses « lettres persanes » les abus de la société française de son époque et ceux de son roi, Louis XV.

Mais si ce livre a été admis au canon de la Bible, c’est qu’il a quelque chose à nous dire de la foi, de la fidélité et de la confiance en Dieu, même si Dieu n’est nommé à aucun moment dans le texte.

Intéressons-nous donc à ce romanesque destin d’Esther. Car s’il nous intrigue ou nous indigne, il doit aussi nous ouvrir les yeux sur une condition féminine qui était celle du Moyen-Orient ancien, mais qui connaît encore des prolongements à notre époque ; notre époque où survit le culte de la femme-objet, où certaines civilisations et religions discriminent encore les femmes et où elles doivent trouver leur place et leur légitimité au sein du projet que Dieu a pour elles.

Être une femme-objet, ou une femme sujette de sa vie ? La question a traversé les âges et reste d’actualité.

Nous découvrons une Esther qu’on nous décrit comme naturellement belle et séduisante. Elle devait avoir le charme des beautés exotiques, vu qu’elle était étrangère. Cela n’a pas échappé aux soldats qui raflaient les jeunes filles dans la rue, ni à l’eunuque du palais qui d’emblée décèle celle qui plaira au roi et lui accorde un traitement de faveur.

Et s’ensuit la description d’un protocole qui ne fait qu’accentuer cette image de la femme destinée exclusivement à satisfaire le plaisir de l’homme, plaisir des yeux, plaisir des sens et plus si affinité ! Tout est mis en œuvre pour rehausser cette féminité : soins esthétiques, vêtements et bijoux, parfums…

Cet histoire nous semble d’un autre âge, mais qu’est-ce qui a changé aujourd'hui ?

La polygamie, les harems aux portes closes et aux mœurs secrètes existent toujours. On pense au Moyen-Orient, aux pays islamiques surtout. Mais la polygamie existe aussi en Israël dans certaines communautés juives, dans certains pays d’Afrique centrale où elle est redevenue légale, et même aux USA au sein de communautés d’origine protestantes comme les amish ou les mennonites.

Et le corollaire est aussi souvent une vie recluse pour ces femmes soumises au bon vouloir de leur mari, ou bien le port de vêtements qui les dissimulent et les rendent anonymes, comme si elles étaient coupables des effets que la vision de leur visage ou de leur corps pourrait provoquer chez les hommes.

Et pour nous qui vivons libres, heureusement, sommes-nous pour autant débarrassées de cette image de femme-objet ? Les concours de Miss France, Miss Monde existent toujours et les critères du jury demeurent très… subjectifs. Et que dire de la publicité et du diktat de la mode qui s’impose aux filles de plus en plus jeunes.

Et même si depuis quelques décennies la femme s’est émancipée, elle assume encore souvent une triple vie de femme qui travaille, d’épouse, de mère et de maîtresse de maison.

Et ce doute l’habite toujours de savoir si au final elle est un « homme comme les autres », si c’est grâce son travail ou son statut qu’elle doit mesurer la réussite de sa vie, ou si elle doit assumer cette féminité qui est la sienne et s’épanouir aussi à travers elle ?

Dieu nous a créés homme et femme, ils nous a créés différents pour que nous puissions, chacun, être dans le rôle et le projet qu’il a voulu pour nous. Nos différences ne doivent pas nous enfermer dans des rôles stéréotypés, mais enrichir une collaboration où hommes et femmes souvent se complètent avantageusement. Et quant à la féminité et à la séduction, nulle doute que depuis qu’Adam a accueilli avec enthousiasme Eve à ses côtés, elle est aussi un dessein de Dieu pour que prospère l’humanité.

Esther se révèle donc au prime abord comme une femme soumise au bon vouloir des hommes, et qui accepte un destin qu’elle n’a pas choisi.

Et de surcroît nous apprenons qu’elle serait menacée de discrimination.
Cette menace est discrète, et nous devons la lire entre les lignes. Nous découvrons qu’elle est juive, fille adoptive de Mardochée, son oncle. Et celui-ci lui conseille de taire ses origines et sa religion. Pourquoi ?

Ces juifs déportés à Babylone quelques 150 ans auparavant se sont désormais bien intégrés, avec l’aval du roi Cyrus. Nous en sommes à la deuxième ou troisième génération. Mardochée est un prénom babylonien. Il est suggéré qu’il fait partie du personnel du palais, et qu’il peut ainsi parler à sa fille par l’intermédiaire des gardiens. Il semble donc que les juifs ne faisaient pas l’objet d’une quelconque ségrégation dans cette ville de Suse.

Et pourtant Esther doit se cacher, garder secrète ses convictions religieuses. Peut-être comme nous aujourd'hui. Nous vivons dans une société qui prône officiellement la liberté de conscience, et de religion. Et pourtant, ils nous est parfois difficile de témoigner ouvertement de notre foi, de nos convictions. Notre société est laïque et tolérante dans ses lois, mais les mentalités et les préjugés sont tout autres. Les critiques sont ardues envers ceux qui ostensiblement affichent leurs croyances. Parlons du voile islamique, du port de signes religieux, croix ou étoile de David, kippa juive. Et les chrétiens sont parfois raillés comme de doux utopistes.

D'Esther, on ne nous dit pas qu’elle mangeait kasher ou qu’elle priait, qu’elle lisait la Thorah ou fréquentait une synagogue. Le témoignage qu’elle donne de sa foi transparaît dans son attitude : obéissante aux ordres de son oncle et de ses gardiens comme elle l’était aussi aux commandements de Dieu, acceptant le destin qu’on lui impose comme un projet de Dieu pour elle, humble jusque dans la simplicité de la tenue qu’elle choisit pour être présentée au roi.

Elle est l’image d’une foi qui transparaît dans son attitude et elle peut être un exemple pour nous aujourd'hui. S’il ne nous est pas possible de témoigner ouvertement et avec éloquence de notre foi, notre vie même, sa simplicité, notre confiance dans l’avenir, notre fidélité à notre communauté, nos rapports respectueux envers les autres témoignent de la force que nous puisons dans cet Évangile, dans cette espérance qui nous fait vivre. C’est aussi cela, être disciple.

Mais nous en revenons alors à notre question initiale : pourquoi ce roman dans nos Bibles, s’il n’y est jamais question de Dieu et de religion ?

Parce que même s’il n’est pas nommé expressément, Dieu, sa fidélité envers son peuple, sa fidélité à sa promesse s’inscrivent en filigrane dans cette histoire. Certes le destin de cette jeune fille est peu enviable et nous scandalise peut-être, mais on devine en coulisse la main de Dieu, qui rendra le roi amoureux et plein d’égards pour cette femme, qui inspirera à Esther les décisions qui permettront de sauver son peuple victime d’une horrible machination au palais.

« Peut-être as-tu accédé à la royauté pour ce jour-là », lui dira Mardochée alors qu’elle prendra tous les risques pour révéler au roi sa véritable origine et le complot qui menace les juifs. Il y a un plan de Dieu qui se devine dans son destin, comme nous pouvons être sûrs que Dieu a, pour chacune et chacun d’entre nous, un projet pour notre vie.

Ce livre nous démontre qu’il n’y a pas de hasard, même s’il est aussi à l’origine de la fête juive de Purim, qui veut dire « les hasards, les tirages au sort ». Les intrigants du palais tireront au sort la date de l’extermination de juifs, mais Dieu, lui, ne laisse rien au hasard et aura conduit depuis le début les destins de ceux qui déjoueront ce complot, les destins d’ Esther et de Mardochée.

Et ce que cette histoire d’Esther nous dit aussi, c’est que Dieu compte sur les hommes comme sur les femmes pour réaliser son projet pour l’humanité. Que la beauté, la séduction, la féminité n’ont rien de diaboliques, mais au contraire furent de tout temps une ressource dont Dieu eût besoin pour mener à bien ses plans.

Esther n’est pas la seule femme de la Bible. Des siècles de lecture masculine (pour ne pas dire machiste…) ont tenté de décrédibiliser, de diaboliser voire de faire disparaître ses héroïnes. Jusqu'aux femmes disciples qui, fidèlement suivaient et entouraient Jésus ! Plusieurs ouvrages sont parus récemment pour promouvoir non pas une lecture féministe, mais une lecture qui donnent aux femmes leur entière légitimité dans l’histoire biblique. Et qui par là-même tentent d’abroger ces interprétations des écrits de Paul qui voudraient que de la femme se taise, soit soumise à son mari, reste en retrait dans l’Église, ne monte pas en chaire comme je le fais actuellement. Et lorsque l’on voit revenir dans les églises catholiques le spectre de cette discrimination des femmes qui souvent sont la cheville ouvrière des communautés, mais qui ne seraient plus admises à approcher l’autel ou à lire les Écritures, on se dit qu’il y a encore du chemin à faire et des mentalités à réformer...

Ni saintes, ni soumises, voilà les femmes de notre Église. Voilà les femmes telle que la Bible nous les dévoilent, des femmes qui, depuis les origines, depuis que l’humanité fût créée mâle et femelle, ont toute leur place dans le projet de Dieu.

« Toutefois, dans le Seigneur, la femme n’est pas sans l’homme, ni l’homme sans la femme. », nous dit l’apôtre Paul. (1Co 11,11).

Amen


Esther 2, 1 à 18

1 Après ces événements, une fois que la fureur du roi Xerxès fut calmée, il se souvint de Vasti, de ce qu’elle avait fait, et de ce qui avait été décidé à son sujet.
2 Les courtisans à son service dirent alors : « Qu’on cherche pour le roi des jeunes filles, vierges et belles à regarder.
3 Que le roi établisse des commissaires dans toutes les provinces de son royaume pour ramasser toutes les jeunes filles vierges et belles à regarder, dans Suse-la-citadelle, au harem, sous l’autorité d’Hégué, l’eunuque royal gardien des femmes. Et qu’on leur donne des crèmes de beauté.
4 La jeune fille qui plaira au roi régnera à la place de Vasti. » La chose plut au roi qui agit de la sorte.
5 Il y avait à Suse-la-citadelle un Juif nommé Mardochée descendant de Yaïr, de Shiméï, de Qish, un Benjaminite
6 qui avait fait partie de ceux que, de Jérusalem, Nabuchodonosor le roi de Babylone avait déportés avec Yoyakîn, le roi de Juda.
7 Or il était tuteur de Myrte — c’est Esther — sa cousine, car elle n’avait ni père, ni mère. La jeune fille avait un corps splendide et elle était belle à regarder. À la mort de son père et de sa mère, Mardochée l’avait adoptée pour fille.
8 Après la proclamation de l’ordonnance du roi et de son décret, et le ramassage de nombreuses jeunes filles à Suse-la-citadelle sous l’autorité d’Hégué, Esther fut emmenée au palais, sous l’autorité d’Hégué, le gardien des femmes.
9 La jeune fille lui plut et gagna sa faveur. Il se dépêcha de lui donner ses crèmes de beauté et son régime, et de lui donner les sept filles les plus remarquables du palais. Puis il la transféra, elle et ses filles, dans le meilleur appartement du harem.
10 Esther n’avait révélé ni son peuple ni sa parenté, car Mardochée lui avait interdit de le faire.
11 Chaque jour, Mardochée se promenait devant la cour du harem pour savoir comment allait Esther et comment on la traitait.
12 Lorsqu’une des jeunes filles avait fini d’observer le règlement de douze mois imposé aux femmes, arrivait son tour d’aller près du roi Xerxès. La période du massage se déroulait ainsi : pendant six mois avec de l’huile de myrrhe, puis pendant six mois avec des baumes et des crèmes de beauté féminines.
13 Voici alors comment la jeune fille allait près du roi : on lui donnait tout ce qu’elle demandait à emporter avec elle du harem au palais.
14 Le soir, elle allait ; le matin, elle revenait dans un second harem, sous l’autorité de Shaashgaz, l’eunuque royal gardien des maîtresses. Elle n’ira plus près du roi à moins que le roi ne la désire, et qu’elle ne soit appelée nommément.
15 Quand, pour Esther, la fille d’Avihaïl, l’oncle de Mardochée qui l’avait adoptée, arriva le tour d’aller près du roi, elle ne demanda rien d’autre que ce qu’avait indiqué Hégué, l’eunuque royal gardien des femmes. Esther gagnait la bienveillance de tous ceux qui la voyaient.
16 Esther fut donc emmenée près du roi Xerxès, à son palais royal, le dixième mois, c’est-à-dire au mois de Téveth, la septième année du règne.
17 Et le roi tomba amoureux d’Esther plus que de toutes les femmes, et elle gagna sa bienveillance et sa faveur plus que toutes les jeunes filles. Il mit alors le diadème royal sur sa tête et il la fit reine à la place de Vasti.
18 Puis, pour tous ses ministres et serviteurs, le roi organisa un grand banquet, le banquet d’Esther. Il accorda un dégrèvement aux provinces et il octroya un don, royalement.

 Texte : Traduction œcuménique de la Bible

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