TU LES RÉPÉTERAS À TES FILS !

Deutéronome 6, 1 à 9 - Luc 4, 20 à 30

Chers frères et sœurs,

Nul n’est prophète en son pays. Voilà une de ces expressions françaises dont peu de gens savent qu’elle vient de la Bible.

Nul n’est prophète en son pays, c’est le constat de Jésus. Et cet extrait de l’Évangile de Luc que nous venons de lire nous le montre :  lorsqu'il reprend les paroles du Prophète Ésaïe, mort depuis plusieurs siècles, tout le monde l’écoute avec admiration. Mais quand il s’essaye à une prédication personnelle, lorsqu’il actualise ce message et se met dans la posture du prophète dont le discours ne va pas forcément dans le sens de ce que les gens peuvent ou veulent entendre, alors, tout comme Ésaïe en son temps, Jésus est raillé, conspué, poursuivi.

 

Bien souvent aujourd’hui, lorsque nous parlons de notre foi, nous avons le sentiment de prêcher dans le désert. Le message que nous avons à offrir n’est pas un message doux et flatteur à l’oreille de nos congénères. Il déplace, il interroge, il prône un changement radical de vie, un renoncement, et cela sans apporter avec certitude ce bonheur, ce bien-être, cette richesse à laquelle nos contemporains aspirent.

Oui, nous avons le sentiment de prêcher dans le désert auprès de nos compatriotes, de nos voisins, auprès de nos enfants et nos petits-enfants même, Nous avons cette conviction que cette conversion, cette adhésion que nous prônons doit respecter la liberté, le libre-arbitre du destinataire qui est en droit de la décliner. Nous proposons, nous témoignons, nous n’imposons rien, nous ne marchandons rien. Et au vu de la communauté qui se réduit et s'effiloche de génération en génération, nous avons ce sentiment que la chaîne de transmission s’est rompue, qu’aucun nouveau maillon n’est venu s’ancrer. Notre communauté se sent alors minoritaire, comme exilée dans le monde d’aujourd’hui.

Que voulons nous transmettre à nos enfants ? Où, quand, comment ? Voilà la question qui a animé le débat des conseillers presbytéraux de notre Ensemble Plaine, réunis hier 2 février. Et pour enraciner ce questionnement dans l’Écriture, j’avais choisi de travailler avec eux sur ce Sh’ma Israël, ce chapitre 6 bien connu du Livre du Deutéronome que nous venons de lire.

Pourquoi ? Parce qu’il est désormais admis que ce Livre du Deutéronome a lui aussi été écrit au cœur d’un exil, au temps de l’exil Babylonien. En effet, Moïse tout juste sorti d’Égypte avec son peuple n’avait pas, dans le désert, de secrétaire ou de scribe qui prenait en sténo ses discours pour les graver dans le marbre ! A cette époque, que l’on peut situer en 1200 ou 1300 ans avant J.-C., il est fort probable qu’on ne savait pas écrire l’Hébreu. Ces discours ont été transmis oralement, jusqu’à cette déportation à Babylone où le besoin s’est fait ressentir de fixer par écrit ces prescriptions, ces lois, ces coutumes pour les perpétuer.

Et ce temps d’exil offre, je trouve, des similitudes avec notre situation actuelle. Le peuple d’Israël était isolé au milieu d’un pays païen, qui vénérait des dieux païens, avait des rites, des fêtes païennes. Tout comme aujourd’hui nous vivons dans un pays qui se veut laïc, et où les dieux, les croyances, les coutumes sont elles aussi païennes, où le culte est celui de la réalisation personnelle, de l’estime de soi loin de tout souci communautaire.

Et comme aujourd’hui, on a vu à Babylone pendant les deux ou trois générations qu’a duré cette déportation d’Israël les plus jeunes séduits par ces pratiques locales. On a conclu des mariages mixtes. On a vu naître des enfant élevés dans la religion Babylonienne, et la crainte était grande que la communauté se délite à tout jamais.

Mais pourtant résonne, au cœur de cet exil, ce magnifique hymne à la transmission que nous avons lu, cet hymne au témoignage du Deutéronome qui place la perpétuation de la communauté dans les mains de Dieu : Dieu appelle, il missionne, il suggère. Il n’impose rien, mais il rappelle le mode de fonctionnement de cette trans-mission qu’il pilote.

Lorsque nous en avons discuté, ce mot transmission nous a quelque peu interrogé. On transmet toujours quelque chose. Or n’y a-t-il rien de plus immatériel que la foi, la croyance, la confiance ?

De plus, l’idée d’une mission résonne comme un ordre de mission, avec un objectif, un plan et une stratégie que l’on veut conquérante. Il y a une volonté d’aboutir, de vaincre et de gagner à sa cause. Or lorsque nous l’écoutons, il n’y a rien de tout cela dans ce que le Seigneur YHWH préconise. Cette transmission se fait sur un mode apaisé : on montre, on propose, on répète, on témoigne, dans l’amour.

Comment fonctionne alors cette transmission telle que nous l’explique YHWH au travers de ses commandements ? Je vous propose de passer en revue les lieux et les temps, les destinataires, les actions qu’elle implique, les moyens qu’elle mobilise.

Où et quand ? Là où tu vis : dans ton pays, dans ta ville, chez toi dans ta maison, dans ta chambre, à table peut-être aussi, de jour, de nuit, au quotidien. Il n’est pas question de le faire uniquement à la Synagogue le samedi pour Shabat. Loin du temple de Jérusalem, le culte israélite était devenu une assemblée de maison, où l’on devait certainement lire en famille ou entre voisins ces pages de la Torah que petit à petit on rassemblait par écrit.

Un témoignage vers qui ? Vers tous, mais surtout vers les enfants, les petits-enfants. Et parfois même à l’inverse des enfants vers les adultes. La transmission intergénérationnelle prime. Il peut se dire, se vivre des chose dans l’intimité du lien parents/grands-parents/enfants que l’on ne retrouvera pas à l’école ou au catéchisme. Il y a à la fois un désir d’imitation, de mimétisme de la part des plus jeunes, et un lien de confiance dans la famille et la fratrie qui est unique. D’où l’importance d’une communauté qui accueille toute les générations. Si les parents font montre d’un désir, d’un intérêt pour venir au culte ou participer aux activités paroissiales, alors les enfants les y suivront, intrigués ou désirant faire « comme eux ».

Comment s’opère alors cette transmission ?
D’abord en écoutant ce que dit Dieu, puis en le répétant. Ici prime la Parole, la parole entendue, le message retransmis, Par oral, par écrit. Même si l’on sait qu’il y a forcément des distorsions, dues à la personne qui énonce comme à celle qui reçoit le message.

Mais très vite cette parole doit s’incarner, doit passer à l’acte. Il est question de « mettre en pratique », de « faire signe » pour se donner aussi à voir, pour se donner à ressentir ; comme l’eau du baptême qui mouille, l’odeur et le goût du pain et du vin de la Cène viennent matérialiser ces paroles dont on fait mémoire. En acte, cette parole donne l’exemple, prend sens.

Cette parole de vie est une parole qui se vit ! Elle est le lieu d’une démonstration, d’une expérimentation qu’il est proposé de reproduire, d’expérimenter à son tour.
Il n’est nul part indiqué qu’il faut impérativement prier, dans un lieu consacré, sacrifier des animaux, se mortifier, jeûner…
Il est question de règles de vie, de célébrer ensemble et de coutumes, de traditions à perpétuer.

En fait, c’est notre vie tout entière, partout, tout les jours, qui est le témoignage le plus fervent, le plus simple, le plus approprié.

Et quels sont alors les moyens qui sont à notre disposition pour distiller ce témoignage ? Nous en avons discernés quatre :

- d’abord reconnaître l’appel, être à l’écoute de ce besoin, cette faim de spiritualité qui demeurent, cette quête de sens qui continue, inconsciemment parfois, à travailler nos contemporains. Ouvrir nos communautés, ouvrir le dialogue, montrer que nous sommes un lieu où cette recherche est accueillie, peut être partagée, approfondie, confrontée à d’autres sans contraintes ni a priori.

- ensuite, outil majeur, la Bible. Ce gros Livre est aussi un « outil d’appel ». Il n’y a qu’à voir comment nos enfants du Club Biblique se précipite pour les prendre, les ouvrir. Comment l’annonce de notre prochain atelier de partage biblique sur le Livre d’Esther suscite déjà d’intérêt auprès de personnes extérieures à notre paroisse.
Certains ont déjà ouvert la Bible et y on fait une expérience révélatrice qui les a marqué. Et ils sont avides d’y retourner pour revivre un moment similaire. Ancrer notre réflexion, notre témoignage, notre foi dans la Bible, c’est reconnaître et témoigner de son autorité.

- puis quelque chose se joue aussi dans notre posture : nous n’imposons rien, nous n’ordonnons rien, nous n’avons rien à vendre, rien à troquer : ni salut, ni bénédiction, ni pardon. Tout se fait dans le respect de l’autre, dans le respect, nous l’avons dit, de son libre-arbitre, de son choix de dire oui ou non. Nous ne devons jamais perdre de vue que ce n’est pas nous qui appelons, c’est Dieu. Nous ne sommes que des porte-voix.

- enfin, le quatrième moyen que nous avons évoqué pour mettre en œuvre ce témoignage, c’est sa dimension communautaire et événementielle : les sacrements, les fêtes, les coutumes. J’aime cette citation de Robert Martin-Achard dans son livre « le temps de la mémoire, l’avenir se nourrit du passé ». Il dit :

De la vieillesse qui reste, en dépit de ses faiblesses, la gardienne de la mémoire, à l’enfance qui apprend par les fêtes à se souvenir pour vivre, la boucle n’est pas bouclée, car elle va toujours de l’avant. Mais elle a gardé, à chaque étape, le même fil conducteur, insaisissable et pourtant essentiel : Dieu. Un Dieu dont le signe distinctif est précisément la mémoire.


Reconnaissons en effet, que nos célébrations (Noël Pâques), nos fêtes paroissiales et leur moments de convivialité, les baptêmes, les mariages et les obsèques sont le lieu privilégié d’une catéchèse par l’exemple, le moment où l’on voit poindre les questions de nos enfants : pourquoi fais-tu cela ? Pourquoi dit-on cela ? C’est qui Jésus… et j’en passe. Ces temps conviviaux et intergénérationnels de notre vie communautaire, cultuels mais aussi festifs comme des repas, des activités, des sorties, des spectacles, ont été plébiscités dans nos groupes comme les lieux où s’invite le témoignage. Comme l’occasion d’ouvrir nos portes et d’accueillir ceux qui sont sur le seuil. Et de perpétuer la mémoire de ce que Dieu nous commande de « répéter ». Vous ferez cela en mémoire de moi.


Et si je devais ajouter un cinquième outil dans cette panoplie de la transmission, je mettrai au centre la confiance, avec la sérénité et l’apaisement qu’elle engendre. Pas de crainte, c’est Dieu qui est à l’œuvre, c’est lui qui est aux commandes. Lorsque nous nous attristons de voir s’étioler notre communauté au fil des génération, il faut redire cette confiance que déjà, à Babylone, on avait en un Dieu qui peut faire renaître son peuple, son Église d’un petit reste.


Laissons nous conduire, laissons nous inspirer à témoigner par nos vies, par notre accueil, avec nos mots de tous les jours tels qu’il nous viennent. Continuons d’offrir ces espaces d’une catéchèse conviviale, apaisée, déculpabilisée et exempte de toute tentative de maîtrise. Des espaces de témoignages pour les enfants, mais aussi pour les parents, car la transmission a aussi sauté leur génération. Et Dieu fera le reste.


Et remémorons nous ces versets de 1 Corinthiens 13 que nous avons lu plus tôt. Quand bien même j’aurai les mots, je parlerai la langue, je me sentirai inspiré pour témoigner, si je n’ai pas l’amour, je ne suis qu’une timbale qui résonne.
Incarner la parole de Dieu, c’est aussi en faire une parole qui incarne son amour, celui qu’il nous offre avec sa grâce.
Et cet amour nous protégera et nous conduira. Comme il est capable de remettre sur pied le petit troupeau au terme d’une période d’exil. Un peu comme Jésus, dans le texte de Luc, affronte cette foule incrédule et vindicative, et la traverse pour poursuivre son ministère, comme plus tard il traversera la mort pour continuer de vivre.


Les paroles que je te donne aujourd’hui seront toujours présentes à ton cœur. Tu les répéteras à tes fils.
                                                                                                                                              Amen


Deutéronome 6, 1-9

1 Voici le commandement, les lois et les coutumes que le Seigneur votre Dieu a ordonné de vous apprendre à mettre en pratique dans le pays où vous allez passer pour en prendre possession,
2 afin que tu craignes le Seigneur ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils, en gardant tous les jours de ta vie toutes ses lois et ses commandements que je te donne, pour que tes jours se prolongent.
3 Tu écouteras, Israël, et tu veilleras à les mettre en pratique : ainsi tu seras heureux, et vous deviendrez très nombreux, comme te l’a promis le Seigneur, le Dieu de tes pères, dans un pays ruisselant de lait et de miel.
4 ÉCOUTE, Israël ! Le Seigneur notre Dieu est le Seigneur UN.
5 Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force.
6 Les paroles des commandements que je te donne aujourd’hui seront présentes à ton cœur ;
7 tu les répéteras à tes fils ; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route, quand tu seras couché et quand tu seras debout ;
8 tu en feras un signe attaché à ta main, une marque placée entre tes yeux ;
9 tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison et à l’entrée de ta ville.

Luc 4, 20-30


20 Il roula le livre, le rendit au servant et s’assit ; tous dans la synagogue avaient les yeux fixés sur lui.
21 Alors il commença à leur dire : « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. »
22 Tous lui rendaient témoignage ; ils s’étonnaient du message de la grâce qui sortait de sa bouche, et ils disaient : « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? »
23 Alors il leur dit : « Sûrement vous allez me citer ce dicton : “Médecin, guéris-toi toi-même.” Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm, fais-en donc autant ici dans ta patrie. »
24 Et il ajouta : « Oui, je vous le déclare, aucun prophète ne trouve accueil dans sa patrie.
25 En toute vérité, je vous le déclare, il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours d’Elie, quand le ciel fut fermé trois ans et six moiset que survint une grande famine sur tout le pays ;
26 pourtant ce ne fut à aucune d’entre elles qu’Elie fut envoyé, mais bien dans le pays de Sidon, à une veuve de Sarepta.
27 Il y avait beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Elisée ; pourtant aucun d’entre eux ne fut purifié, mais bien Naamân le Syrien. »
28 Tous furent remplis de colère, dans la synagogue, en entendant ces paroles.
29 Ils se levèrent, le jetèrent hors de la ville et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline sur laquelle était bâtie leur ville, pour le précipiter en bas.
30 Mais lui, passant au milieu d’eux, alla son chemin.

Textes : Traduction œcuménique de la Bible