GAGNER LA GUERRE, PUIS GAGNER LA PAIX

Colossiens 3, 11 à 17  -  Matthieu 5, 43 à 48

Chers frères et sœurs,

Le 17 novembre 1918, six jours après l’armistice, le pasteur Wilfred Monod montait en chaire au temple de l’Oratoire du Louvre à Paris1. Et voici quelques extraits de ce qu’il prêcha ce jour là à ses paroissiens au lendemain de la victoire :

Non nous ne rêvons point ! Les cloches de Jésus-Christ ont sonné la Paix. (...)

Et il poursuit alors :

Notre peuple a poussé, tenace jusqu'à la victoire militaire. Mais cela ne suffit point. Il faut pousser jusqu'à la victoire morale. Après avoir « gagné la guerre », il faut « gagner la paix ».(...)
Mais si notre devoir est de pousser la victoire militaire jusqu'à la victoire morale, il est évident que celle-ci entraînera des conséquences lointaines, soit dans le domaine politique, soit dans le domaine social. (…)

Il conclut ainsi son propos :

Cependant, mes frères, un pareil idéal flottera dans les nuées de l'utopie, malgré les sanglants avertissements de la guerre mondiale, si nous ne suivons pas plus loin encore le Service de l'Éternel sur le chemin de la Justice.
Compléter la victoire militaire par la victoire morale, c'est bien ; mais il faut, pour atteindre le but, compléter la victoire politique et sociale par une victoire spirituelle et religieuse. (…).

Il n’appelle pas les français à s’enorgueillir de cette victoire ou à s’apitoyer sur toutes les souffrances qu’a engendré cette guerre. Il ne glorifie pas l’héroïsme des morts pour la France, de ceux qui, revenus vivants, ont enduré les combats ou de ceux qui, restés au pays, ont supporté le deuil, l’attente, la peur et les privations. Ceux qui ont tremblé quatre ans durant pour les leurs. Non, Wilfred Monod rappelle l’horizon que Christ lui-même nous a désigné: il n’y a de juste combat que celui qui vise à se battre pour la paix, la justice et la fraternité.

Et c’est aussi ce que Paul rappelle dans cet extrait de la lettre aux Colossiens que nous venons de lire. En Christ, rien ne nous divise, rien ne nous oppose. Il n’y a plus ni juifs, ni grecs. Il n’y a plus d’étrangers, plus de civilisés ou de non civilisés.  Il n’y a plus de circoncis et d’incirconcis. En résumé, plus d’appartenance ethniques, nationales ou religieuses qui nous distinguent, de civilisation qui pourrait prétendre à dominer les autres. Plus de justification au fait de nous opposer, de nous haïr, de nous combattre.

Dans le Royaume de Dieu où nous sommes appelés à être des ouvriers de paix, il n’y a pas de place pour la discrimination, pour les clans, pour la jalousie ou les rivalités : nous sommes tous enfants d’un même Père, frères et sœurs en humanité.

C’est ce qu’expriment en filigrane toutes ces lettres et ces cartes postales du front que l’on ressort et que l’on expose à l’occasion de ce centenaire de l’armistice, celles de la part des soldats qui se battaient et de ceux qui, restés au village luttaient pour que la vie continue, pour que l’espoir survive coûte que coûte. C’est ce que racontent aussi ces épisodes de fraternisation avec l’ennemi sur le champ de bataille qui nous sont rapportés, comme par exemple dans le film « Joyeux Noël ». Peut-on trouver une justification à la guerre ? Y a-t-il une guerre juste, comme tentait de le démontrer Saint-Augustin ?. Sur le champ de bataille où tuer l’autre revenait à sauver sa vie, ce combat avait-il un sens ? Que défendions-nous au juste, au-delà des quelques mètres de terre qui séparaient les deux tranchées ?

« Aimez-vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent » nous dit  Jésus. « Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense allez-vous en avoir ? Si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? ».

Dans tous les combats identitaires, ceux d’alors ou ceux qui minent notre monde et notre société aujourd’hui, défendre une identité ou une idéologie, qu’elle soit nationale, religieuse, raciale, familiale…, c’est forcément faire clan entre gens qui se reconnaissent, et exclure l’autre, exclure tous les autres. Sigmund Freud, le psychanalyste, expliquait «Il est toujours possible d’unir les uns aux autres, par les liens de l’amour, une plus grande masse d’hommes, à la seule condition qu’il en reste d’autres en dehors d’elle pour recevoir les coups2. »

Dans cette exhortation à l’amour des ennemis, Jésus ne propose pas de tendre, par des efforts successifs et communs, vers une fraternité juste et assumée qui engendrerait la paix. Non, l’amour des ennemis est un commandement qui appelle un renversement radical, qui nécessite que soit brisée la logique infernale des affronts rendus coup pour coup, œil pour œil, dent pour dent, la violence pour la violence : toute forme de discrimination, tout amour qui serait sélectif ne peut tout simplement pas se justifier. Rien n’est relativisable, il n’y a pas de dérogation possible : ce commandement est un absolu ! Juifs et grecs, esclaves et homme libres, tout comme les bons et les méchants, tous sont au bénéfice du même amour et du même don de la grâce. La où Dieu met son amour universel, l’homme ne doit pas diviser, opposer, haïr. L’horizon de Paix que Jésus désigne, là ou se profile ce Royaume qui déjà est à l’œuvre, cet horizon est celui d’un monde où tous les hommes sont reconnus indépendamment de leurs qualités, de leur naissance, de leurs appartenances quelle qu’elle soit.

Et c’est aussi ce que Paul désigne comme étant le fondement éthique et humain d’un comportement chrétien dans cet épître aux Colossiens.

« Supportez-vous les uns les autres, et pardonnez-vous ! », nous exhorte Paul. Se supporter, c’est accepter de se côtoyer les uns les autres, de vivre la diversité.
C’est accepter les différences même si elles nous interrogent, nous dérangent. Et c’est par dessus tout, pardonner à son prochain, à ses ennemis. En un mot, s’aimer ! S’aimer comme des frères, s’aimer comme  Dieu nous aime, tous. « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimé ».

Mais il n’est pas question ici d’un amour sentiment, mais d’un amour qui agit. D’un amour du prochain qui veut justement que l’on se rapproche de l’autre plutôt que de l’exclure, que l’on fasse un pas vers lui et que l’on accepte de le regarder comme un frère, semblable bien que différent. Un amour gratuit qui n’attend rien en retour, un amour donné.

« L’amour est le lien parfait » nous dit Paul. « Que la paix du Christ dirige vos cœurs » ajoute-t-il alors. Qu’il vous montre cet amour du Père dont nous vivons tous. Qui donc mieux que lui peut apaiser notre relation aux autres, apaiser notre vie et les relations dans le monde ?

Il nous faut, nous chrétiens, dépasser cette image de la paix qui ne serait qu’une paix civile, une paix des armes, une paix politique ou sociale. Wilfred Monod ne s’y trompait pas : la paix qui triomphera sera spirituelle et religieuse: c’est celle qu’appelle l’avènement du Royaume de Dieu sur terre. Elle s’enracine dans la Bonne Nouvelle de l’Évangile que nous sommes invités à annoncer et à incarner pour que cette paix germe dans ce monde.

Alors « Amour et vérité se rencontreront, justice et paix s'embrasseront », nous dit le Psaume (Ps. 84).

« Alors l’œuvre de la justice sera la paix, Et le fruit de la justice le repos et la sécurité pour toujours. »  annonce le prophète Ésaïe, (Es.32, 16-17)

Que la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, garde vos cœurs et vos pensées en Jésus-Christ.

Amen

1 - Prédication intégrale à consulter sur https://oratoiredulouvre.fr/libres-reflexions/predications/aores-la-victoire
2- Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation," le narcissisme des petites différences."

 


Colossiens 3, 11 à 17 – Matthieu 5, 43 à 48

Colossiens 3
11 Là, il n’y a plus Grec et Juif, circoncis et incirconcis, barbare, Scythe, esclave, homme libre, mais Christ : il est tout et en tous.
12 Puisque vous êtes élus, sanctifiés, aimés par Dieu, revêtez donc des sentiments de compassion, de bienveillance, d’humilité, de douceur, de patience.
13 Supportez-vous les uns les autres, et si l’un a un grief contre l’autre, pardonnez-vous mutuellement ; comme le Seigneur vous a pardonné, faites de même, vous aussi.
14 Et par-dessus tout, revêtez l’amour : c’est le lien parfait.
15 Que règne en vos cœurs la paix du Christ, à laquelle vous avez été appelés tous en un seul corps. Vivez dans la reconnaissance.
16 Que la Parole du Christ habite parmi vous dans toute sa richesse : instruisez-vous et avertissez-vous les uns les autres avec pleine sagesse ; chantez à Dieu, dans vos cœurs, votre reconnaissance, par des psaumes, des hymnes et des chants inspirés par l’Esprit.
17 Tout ce que vous pouvez dire ou faire, faites-le au nom du Seigneur Jésus, en rendant grâce par lui à Dieu le Père.

Matthieu 5
43 Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi.
44 Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent,
45 afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes.
46 Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense allez-vous en avoir ? Les collecteurs d’impôts eux-mêmes n’en font-ils pas autant ?
47 Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens n’en font-ils pas autant ?
48 Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait.