LE PLUS GRAND COMMANDEMENT .... DE LA REFORME

Marc 12, 28 à 34

Chers amis,
Comme je vous le disais au début de ce culte, j’ai choisi de construire notre liturgie d’aujourd’hui (et cette prédication qui en est le cœur) autour du thème de la fête de la Réformation. Et comme vous l’avez compris, ce n’est pas avec un texte biblique emblématique de la Réforme que j’ai choisi d’évoquer ce sujet. J’aurai pu prendre par exemple, ce passage incontournable de l’épître aux Romains qui a, dit-on, bouleversé Martin Luther lorsqu’il comprit que « le juste vivra par la foi » (Ro 1,17).

Non, j’ai choisi d’évoquer avec vous le sens de la Réformation en lisant le texte proposé à toutes les églises chrétiennes pour ce 4 novembre 2018. Au travers de cette controverse de Jésus avec ce scribe au sujet des commandements, je vous propose de revisiter la controverse que Martin Luther, à son tour, initia aux premières heures de la Réforme. Puis, je vous convierai à réfléchir sur la façon dont ce commandement d’amour peut trouver son sens et son accomplissement dans notre pensée réformée.

Octobre 1517 : le moine Martin Luther affiche ses 95 thèses sur la porte de son église de Wittenberg. 95 thèses qui questionnent la légitimité de la vente par l’Église catholique romaine des Indulgences. Ces indulgences étaient de simples lettres à l’entête du Vatican qui, contre paiement, vous garantissaient d’échapper à l’enfer ou au purgatoire au jour de votre mort. Et cette affiche que Martin Luther venait de clouer sur la porte de la Cathédrale était en fait celle d’une véritable controverse, une disputatio, comme on les appelait à l’époque. C’était l’invitation à une conférence publique où quiconque pouvait venir débattre de ces 95 affirmations proposées par le moine Martin Luther. Les absents pouvaient même envoyer leurs commentaires par écrit. Personne ne sait ce qu’il est ressorti des débats ce soir-là, mais Gutenberg et l’imprimerie firent leur ouvrage, et bientôt ces thèses se répandirent dans toutes l’Europe...

Et c’est dans ce même type de controverse publique que Jésus semble pris à partie à son arrivée à Jérusalem. Dans cet évangile de Marc, les questions polémiques des pharisiens se sont succédé : de qui tiens-tu ton autorité ? Faut-il payer l’impôt à César ? Qui sera le mari d’une femme mariée 7 fois quand elle ressuscitera ? A nouveau, un scribe décide de l’interroger au beau milieu du temple de Jérusalem sur les commandements de la loi juive. Nul doute qu’il cherche lui-aussi à le prendre en défaut sur sa connaissance de la Loi, et sur la manière dont, à plusieurs reprises, on l’avait vu la transgresser : travailler le jour du Sabbat, pardonner lui-même les péchés, guérir et chasser les démons.
« Quel est le premier commandement de tous ? » Question piège quand on sait que les Pharisiens, docteurs de la Loi, avaient tiré des livres de la Torah quelque 613 commandements positifs, 365 interdictions et 248 autres prescriptions ! Et qu’il vous fallait tous les respecter à la lettre si vous vouliez être sauvés. Nul doute qu’à ce stade, obtenir le salut était devenu une tâche surhumaine. A l’époque déjà, le besoin était évident d’une radicalisation au sens d’une synthèse, d’une simplification de la loi diraient nos ministres aujourd’hui. C’est peut-être d’ailleurs ce que ces Pharisiens expriment inconsciemment en posant cette question : il nous faudrait un commandement maître, un fil directeur qui soit accessible et à la portée de tous. Il n’est pas question d’abroger la Loi, de supprimer ou d’alléger certaines contraintes. Il est question de la rendre lisible, compréhensible par tous en la résumant et en la présentant de manière synthétique. Il est question que tous y trouvent du sens, une instruction claire pour qu’ils puissent la mettre en pratique simplement, de leur plein gré et en connaissance de cause.

Et c’est ici que Martin Luther rejoint dans sa démarche le réformateur que fut Jésus. Pour lui aussi, les prescriptions, les dogmes, les observances que l’Église de Rome avait décrétées siècle après siècle, concile après concile, lui semblaient désormais un enchevêtrement qui échappait à la compréhension et à la maîtrise d’un simple chrétien. La multiplication des intercesseurs auprès de Dieu – Marie, mais aussi les saints de toutes sortes et le culte qui leur était rendu au travers entre-autres de celui des reliques, plus la médiation incontournable (et payante !) du clergé, des prêtres, des moines : tout cela masquait le Christ, le seul qui, en lien direct avec nous, peut intercéder auprès du Père. Les actes de contrition, de charité, les jeûnes, les confessions obligatoires faisaient dépendre le salut des bonnes œuvres et de l’obéissance de chacun. Gagner son paradis et s’accorder les bonnes grâces de Dieu était devenu un parcours du combattant, une course d’obstacles tous plus infranchissables les uns que les autres. Et comble de tout, les marchands du Temple étaient de retour, qui monnayaient ces indulgences, ces passe-droit permettant de se soustraire à toutes ces contraintes moyennant une somme souvent hors-de-prix pour les simples gens.

Comprenez cette libération qu’a été pour Martin Luther de découvrir dans ce verset de l’épître aux Romains, que rien de tout cela n’était nécessaire pour être sauvé. Qu’il suffisait pour trouver grâce et justice aux yeux de Dieu de croire, de mettre sa confiance en Lui, de confesser que Christ nous a sauvé une fois pour toute. C’est dans cet esprit de simplification, de synthétisation que la Réforme s’est construite autour des 5 soli – la grâce seule – l’Écriture seule – la foi seule – le Christ seul - A Dieu seul la Gloire, que viennent compléter le sacerdoce universel et la dynamique d’une Église toujours en évolution, toujours « à reformer ». C’est également pour cela que l’on ne conserva que deux sacrements : le Baptême et la Sainte-Cène, les seuls que Jésus-Christ a prescrit de perpétuer en mémoire de lui.

Et de ce parallèle que je fais entre ces deux controverses et ces deux volontés de ramener la Loi à ce qu’elle a d’essentiel, j’aimerais extraire deux idées qui sont à mon sens fondamentales pour dire ce qu’est la Réforme :

Tout d’abord, Jésus opère cette synthétisation de la Loi en ne faisant référence qu’à l’Écriture. Il n’y a pas besoin de réfléchir longuement pour trier, évaluer, résumer tous les commandements existants, pour ensuite en rédiger de nouveaux, plus simples. Tout est déjà écrit dans la Loi et les Prophètes. Et ce n’est pas dans les codes de lois, dans les 10 commandements par exemple, que Jésus va trouver ce commandement unique et souverain. C’est au Deutéronome dans ce qui est vécu au quotidien par le peuple d’Israël, dans cette prière du Shema qu’il récite tous les jours qu’il trouve le premier commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée »(Dt 6,5). Et celui qui le complète, celui de l’amour du Prochain, c’est au livre du Lévitique (Lv 19,18) qu’il l’emprunte, dans les paroles mises par Dieu dans la bouche de Moïse au temps de l’Exode : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». L’Écriture se suffit à elle-même : c’est ici que Dieu nous parle et nous appelle à la foi, à la confiance et à son service. Son commandement est simple, et demeure inchangé depuis les origines. Ce que les hommes écrivent et construisent autour se doit de servir l’Écriture, non de l’obscurcir ou de la pervertir.

Puis, deuxième trait marquant que je tire de ces controverses, c’est qu’il n’est question ni de tout effacer pour repartir d’une page blanche, ni d’opérer un retour en arrière pour revenir à une pratique ancestrale jugée plus pure, plus orthodoxe, plus conforme. Jésus n’est pas venu pour abroger la Loi, encore moins pour nous rappeler au règlement. Il est venu pour l’accomplir, pour la mener à sa pleine réalisation. Et au passage, recadrer les dérives et les errements bien humains qui l’ont dénaturée ou complexifiée. Il entend la ramener à l’essentiel. Et lorsqu’il fait référence à l’Écriture, ce n’est pas dans l’idée de ramener les pratiques à ce qu’elles étaient à l’époque de la traversée du désert ou de l’instauration de la prière quotidienne du Shema. D’ailleurs qui peut dire exactement quand cela se situait ? Jésus suggère seulement de revenir à l’esprit, à la signification, au sens premier de ces versets, tout en les laissant s’incarner dans la société de son temps.
Et c’est dans ce même esprit que Luther, revenant à ce qui était pour lui la Bonne Nouvelle dans ce qu’elle avait de plus pur, de plus simple, de plus essentiel, invite chacun à en faire une règle de vie sans pour autant remettre en cause la société de son époque, ou l’Église dans sa légitimité d’assemblée, de communauté, de paroisse. L’Église qui sans cesse doit se réformer, est le fruit d’une histoire, d’une croissance. Elle doit rester vigilante à son évolution, parfois se recentrer sur ce qui la précède et la fait vivre. Mais sa vie n’a rien d’une répétition cyclique qui exigerait qu’elle revienne périodiquement à ses pratiques et à ses idées des premiers temps pour retrouver un sens à son message. Aujourd’hui encore, plus de 500 ans après les prises de positions de Luther, nous affirmons qu’il est possible de vivre pleinement l’Évangile dans l’esprit de la Réforme, tout en le faisant s’incarner dans notre monde actuel, dans notre société contemporaine, en l’inscrivant pour ce qui nous concerne dans le prolongement de l’héritage historique pétri d’humanité de notre Église protestante réformée.

Mais vous allez me dire : « Et l’amour dans tout ça ? ». Il est où l’amour ? Ce sentiment si personnel, si intime, si fragile, où le retrouve-t-on dans les grands principes de la Réforme ? Luther n’aurait-il pas pu faire encore plus simple en imitant le Christ et en ne prêchant que « l’amour seul », un sola carita qui, à l’instar du plus grand commandement, résumerait à lui seul l’essentiel de l’esprit de la Réforme et cette relation directe et singulière entre Dieu et les hommes qui le fonde ?
Je pourrais vous écrire des pages et des pages sur cet amour de Dieu, et la manière dont nous en vivons tous. Mais je vais essayer de m’en tenir à ce que notre théologie réformée voit en lui d’essentiel et de premier.

Une des critiques faites à la Réforme à ses débuts fut de dire : si nous sommes tous sauvés sans avoir à faire quoi que ce soit, par pure grâce, si Jésus, mort et ressuscité, nous délivre de tous nos péchés, alors Vive la liberté ! A l’époque, on pensait maladroitement dans le camp catholique que c’était la porte ouverte à une vie dissolue, vu que tout était pardonné d’emblée. En bon Père, Dieu gratifiait chacun sans distinction de son amour et de son pardon sans limite et regardait d’un œil bienveillant les bêtises de ses enfants un brin turbulents.
Or dans la théologie réformée, cet amour reçu du Père est un amour réciproque, un amour que nous lui retournons en lui accordant notre foi. Aimer Dieu, Père, Fils et Esprit, c’est avant tout confesser qu’il existe, que nous le percevons à l’œuvre dans nos vies et que nous ressentons en nous cet amour. Mais c’est aussi confesser que cette relation privilégiée existe également entre Dieu et tous les hommes. Que Dieu aime chacun d’eux de la même manière. Et c’est ici que s’articule le deuxième commandement d’amour de notre texte d’aujourd’hui, celui de l’amour du Prochain. Cet amour du prochain va au-delà du « sentiment d’amour ». Au-delà de l’estime, de l’empathie, voire de l’amour tel que nous le concevons entre deux partenaires amoureux ou entre des enfants et des parents. Car on ne peut pas aimer sur ordre. Cet amour-sentiment ne peut pas être éprouvé sur commande, obéir à un commandement, même de Dieu. Dans la Bible, cet amour du Prochain, quel qu’il soit, est avant tout une façon d’ÊTRE auprès des autres, une démarche bienveillante et active qui est un acte obéissant et consenti. C’est agir envers son Prochain comme Dieu agit envers nous. Aimer de tout son cœur, c’est aimer l’autre de l’Amour de Dieu. Et c’est un acte volontaire, pas un sentiment.
Et c’est aussi considérer l’autre dans son individualité. Non pas comme un semblable parce qu’il fait partie de notre clan, de notre Église. Ce serait alors un amour sélectif. Non, aimer de l’amour de Dieu, c’est aimer chaque personne comme un autre soi-même. A la fois identique, frère en humanité, et autre dans ce que chacun a d’unique. C’est être prêt à aimer celui qui est par définition notre prochain, tout en étant foncièrement différent de nous.

Cette injonction à aimer Dieu et son prochain est alors plus qu’un commandement. Elle s’inscrit en filigrane dans la vie de chaque chrétien, elle en presque l’ADN. Mais comprendre notre amour de Dieu et du prochain non pas comme un acte méritoire pour trouver grâce à ses yeux, mais comme une réponse à Son Amour reçu et comme un désir presque irrésistible de l’incarner à notre tour, ça c’est ce qui construit et transcende notre confession de foi réformée.

Voici mon commandement nous dit Jésus dans l’évangile de Jean : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn, 15, 12-13).

Amen


Marc 12, 28-34

28 Un des scribes, qui les avait entendus discuter et voyait que Jésus avait bien répondu, s’approcha et lui demanda : Quel est le premier de tous les commandements ?

29 Jésus répondit : Voici le premier : Écoute Israël, le Seigneur, notre Dieu, le Seigneur est un,

30 et tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force.

31 Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là.

32 Le scribe lui dit : Bien, maître, tu as dit avec vérité que Dieu est unique et qu’il n’y en a pas d’autre que lui.

33 et que l’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence et de toute sa force, ainsi qu’aimer son prochain comme soi-même, c’est plus que tous les holocaustes et tous les sacrifices.

34 Jésus, voyant qu’il avait répondu avec intelligence, lui dit : Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. Et personne n’osa plus lui poser de questions.