QUE MA VOLONTÉ SOIT FAITE ?

Marc 10, 32 à 45

Avec ce texte du jour, nous retrouvons cette seconde moitié de l’évangile de Marc, celle où Jésus fait route avec ses disciples vers Jérusalem. Notons ici que Jésus les précède, et donc que les disciples suivent, et qu’ils ne sont pas rassurés. Ont-ils compris que cette montée vers Jérusalem était une étape décisive du ministère de Jésus, l’étape finale ? Qu’il se préparait des événements hors du commun et plutôt tragiques ? Mais les indications que leur donne Jésus leur semblent des plus énigmatiques et chamboulent ce qu’ils avaient envisagé. Pour la troisième fois, Jésus décrit ce qui l’attend, il annonce sa passion, sa mort et sa résurrection. Et pour la troisième fois, les disciples ne comprennent rien à ce qu’il leur dit.

Ils ne font pas cas de cette annonce tragique et continuent de penser que Jésus se rend à Jérusalem pour prendre le pouvoir et s’asseoir sur le trône de David. Aussi, à la manière des lieutenants de campagne d’un candidat à l’élection présidentielle, ils commencent déjà à se placer et à « se distribuer les portefeuilles » de futurs ministres,  dans la perspective où il serait l’élu. Avoir part à la gloire de cette consécration, être son bras droit (ou à défaut son bras gauche) et exercer le pouvoir à ses côtés, ce serait là une juste rétribution de leur efforts et de leur fidélité depuis trois ans !

Mais Jésus va à nouveau recadrer leur vision des choses, et tenter de leur faire comprendre l’impensable : cette gloire qu’ils ambitionnent pour eux aussi n’est pas ce qu’il imaginent et qu’ils espèrent. C’est un sort bien plus funeste, et ils vont y être associés, mais d’une bien autre manière.

Et ce nouveau message que Jésus délivre à ses disciples vient questionner trois dimensions existentielles de notre vie et de notre foi personnelle : notre interprétation de l’épisode de la Croix, de la mort et de la résurrection du Christ, puis notre adhésion à la logique renversée du Royaume de Dieu, et enfin notre rapport à la prière et au désir.

Tout d’abord, ne perdons pas de vue que Marc, lorsqu’il rédige cet évangile, use et abuse de procédés stylistiques pour que nous nous sentions, nous aussi, directement destinataires de cet enseignement du Christ. Pour que nous nous disions : « au fond, j’en suis au même point que ces disciples. Contrairement à eux, je sais exactement ce qu’il va se passer : la condamnation, la crucifixion, le tombeau vide et la résurrection. Mais est-ce que cela me parle vraiment ? Cela a-t-il un sens pour moi, et lequel? ».

Écoutons à nouveau comment Jésus réponds à cette demande plutôt incongrue de Jacques et de Jean : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, ou être baptisés du baptême dont je vais être baptisé (Mc 10,38)» ?

L’évocation de cette coupe amère qu’il doit boire nous ramène certes au Jardin des Oliviers. « Mon Père, s'il est possible, que cette coupe s'éloigne de moi! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux (Mt 26,39) » dira Jésus dans sa prière. En acceptant de se soumettre au projet de Dieu, Jésus renonce à se sauver lui-même, à épargner sa vie pour entrer résigné, mais confiant, dans le dessein de Dieu. Jacques et Jean sont ici plutôt dans la démarche inverse : à nouveau ils essaient de faire entrer, par la ruse si besoin, leurs ambitions personnelles dans le schéma du projet de Dieu.

Mais cette évocation par Jésus du baptême nous remet en mémoire un autre texte, un verset de Paul dans l’épître au Romains :

Par le baptême, en sa mort, nous avons donc été ensevelis avec lui, afin que, comme Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous menions nous aussi une vie nouvelle (Ro 6,4).

Le baptême qui est évoqué ici n’est pas celui que Jésus a reçu de Jean-Baptiste dans le Jourdain, ni celui que nous avons reçu. Si baptiser, βαπτίζω en grec, veut dire plonger, ici il est question de plonger avec Jésus dans la mort, avec la promesse d’en ressortir vivant et de voir se manifester alors la gloire du Père.
C’est obéir, suivre Jésus et plonger sans savoir ce qu’il adviendra, mais avec la conviction qu’il FAUT en passer par là, qu’il faut traverser avec lui nos morts pour renaître à une vie renouvelée, et comprendre alors ce que cette mort dit de la gloire de Dieu. Luther disait « Lorsque tu lis « Jésus est ressuscité » ajoute aussitôt : « et je suis ressuscité avec lui » !

Suivre Jésus n’est pas seulement être séduit par ses enseignements et se mettre à sa suite pour faire route avec lui, aimer et servir les autres à son exemple. Cette route passe inévitablement par la Croix. Et suivre Jésus dans cette épreuve, ça n’est pas se reconnaître pécheur et lui rendre grâces parce qu’il s’est sacrifié pour nous. Suivre Jésus dans cette épreuve, c’est mourir avec lui. C’est faire l’expérience existentielle que l’on peut, dans la confiance, lâcher prise et traverser avec lui les épreuves mortifères de nos vies pour en ressortir victorieux et vivants. Avec lui, traverser toutes nos morts : nos deuils, nos séparations, nos maladies, nos disputes, nos jalousies, nos erreurs, nos remords…. et découvrir qu’une nouvelle vie peut surgir. Ici aussi est notre mort et notre résurrection.

S’il est alors question d’être baptisés, c’est de plonger dans des eaux sombres et agitées, avec la foi dans cette promesse qu’il sera possible plus loin de refaire surface et de respirer à nouveau. Voici, je crois, ce dont il est question quand nous parlons de salut. Être sauvé, c’est découvrir que l’on peut avoir confiance dans cette promesse d’une vie nouvelle qui nous attends au sortir de la mort, de toutes nos morts. Parce que Christ nous a montré la voie, et nous demande de le suivre.

Voilà le cœur du message de la Croix, nous dit Marc. Et Jésus, lui, nous demande à nous aussi : « vous pensez-vous capable de cela ? »

« Oui, nous le pouvons (Mc 10,39)» répondent en cœur Jacques et Jean. Et ils comprennent alors qu’être partie prenante de la gloire de Dieu, ce n’est pas un processus statique. Ça n’est pas une récompense qui nous donnera un jour d’être à demeure assis au plus près de lui dans un hypothétique futur. Prendre part à la gloire de Dieu, c’est dépasser nos idées reçues sur la mort du Christ, et comprendre que meurent avec lui toutes les images d’un Dieu vengeur qui exigerait une victime en paiement pour toutes nos erreurs et nos inconduites. Comprendre qu’être associé à cette gloire, c’est accepter de faire cette expérience dynamique et existentielle avec le Christ : celle qui consiste, comme lui, à consentir de traverser la mort pour qu’émerge pour nous une nouvelle vie.

Marc ne nous dit pas si Jacques et Jean ont saisi le message. Mais par contre, les dix autres ont bien saisi que leur deux camarades étaient en train d’essayer de les doubler. Ils s’indignèrent nous dit le texte. Par jalousie ? « Si on avait su, on aurait demandé nous aussi…. » Ou bien véritablement en colère « Pour qui se prennent-ils ces deux-là ? ». Ici resurgissent à nouveau leurs vieux démons. Ceux qui les ont déjà fait se disputer sur la route quelques jours plus tôt pour savoir qui d’entre-eux était le plus grand.
C’est le deuxième enseignement qu’il nous faut entendre dans ce texte. Une nouvelle fois, Jésus tente de déplacer cette logique de la puissance alliée au pouvoir et à l’autorité. Une nouvelle fois Jésus réaffirme que dans le Royaume de Dieu, tout est renversé. Les premiers sont les derniers, les puissants sont renversés de leur trône, et les humbles sont élevés. L’autorité n’est pas du côté des plus forts. Et ceux qui la détiennent la reçoivent de Dieu. Pour être le plus grand, il faut se faire le plus petit et le serviteur de tous. « Le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir ».

Ce n’est ici qu’une des règles paradoxales qui a cours dans le Royaume de Dieu. Et en tant que chrétien, nous acceptons de bonne grâce de nous laisser déplacer et d’adhérer à cette logique qui prône l’amour, le pardon, la fraternité dans un esprit de service, une logique qui interpelle et questionne les valeurs de ce monde. Mais qu’en est-il lorsque l’épreuve se profile, lorsque la mort se dessine à l’horizon ? Sommes-nous prêts à lâcher prise et à comprendre que c’est quand nous acceptons d’être faibles que la vie peut se frayer un passage ? Ou bien tentons-nous, comme par instinct de survie, de vouloir malgré tout nous sauver nous-même ? Lorsque la coupe vous est présentée, êtes-vous disposés à la boire ?

Cet enseignement du Christ a-t-il porté ses fruits ? Auprès des disciples peut-être, mais pas encore auprès des habitants de Jérusalem, qui quelques jours plus tard, pour la fête des Rameaux, accueilleront triomphalement Jésus comme le roi qu’ils espéraient….

Mais il y a une autre leçon que Jésus donne ici à ses disciples, et c’est le dernier point que je voulais aborder.

La demande de Jacques et Jean d’être assurés des places d’honneur est certes malvenue. On dirait ces demandes d’enfants qui savent d’avance que vous ne serez pas d’accord, et qui vous disent « je voudrais te demander quelque chose, mais avant je veux que tu me jure que tu me diras oui ! ».
« Voilà ce que nous VOULONS que tu fasses pour nous, disent Jacques et Jean ». Ce n’est pas une suggestion, c’est un ordre, un désir assumé. Nous voulons que NOTRE volonté soit faite… même si ce n’est pas celle de Dieu !

Pourtant Jésus accueille ce désir. Il ne le refoule pas. Il le valide, et lentement, il le déplace, manière de dire : « Êtes-vous conscients de ce que vous demandez ? Savez-vous à quoi vous vous engagez et êtes-vous sûrs de pouvoir assumer cela ? Jésus interroge ce désir et les invite à approfondir leur demande.
Et c’est ce qui parfois nous trouble lorsqu’en prière, nous adressons nos requêtes à Dieu.
Nous sommes confiants dans le fait que Dieu accueille ces demandes, mais cela ne signifie pas qu’elles seront exaucées telles-quelles, que nous recevons alors tout ce que nous demandons en temps et en heure. Alors que s’égraine notre prière, nous prenons conscience de sa rigidité. Dieu nous invite à questionner notre désir, à assouplir nos exigences, à réfléchir à nos attentes, à faire preuve de patience, pour que nous puissions alors accueillir paisiblement ce qu’il a réellement projeté pour nous.

Seigneur, que TA volonté soit faite, et non la nôtre. C’est toi qui as les paroles qui donnent la vie. Voilà en quelques mots comment il nous faut accueillir, avec les disciples, cette ultime annonce de la passion. Voilà le sens qu’il nous faut donner à notre foi.
La foi n’est pas un catalogue de chose invraisemblables qu’il nous faut croire sur parole.
La foi, c’est être capable, face à l’épreuve, de lâcher prise et de placer sa confiance dans une promesse, dans une espérance qui porte en elle une puissance de vie. Car là est la volonté de Dieu.

Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive. Qui veut sauver sa vie la perdra, qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile, la sauvera… (Mc 8,34)

Avec Jacques et Jean, répondons chacune et chacun : oui, nous le pouvons… et persévérons dans la prière.


Amen

 


Marc 10,32-45 

Ils quittent cet endroit et ils traversent la Galilée. Jésus ne veut pas qu’on sache où il est.
En effet, il enseigne ceci à ses disciples : «Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes. Ils vont le faire mourir, et trois jours après, il se relèvera de la mort.»
Mais les disciples ne comprennent pas ce qu’il leur dit, et ils ont peur de lui poser des questions.
Ils arrivent à Capernaüm. Quand ils sont dans la maison, Jésus demande à ses disciples : «De quoi est-ce que vous avez discuté en marchant?»
Mais les disciples se taisent. En effet, sur le chemin, ils ont discuté entre eux pour savoir qui était le plus important.
Alors Jésus s’assoit, il appelle les douze apôtres et leur dit: «Si quelqu’un veut être le premier, il doit être le dernier de tous et le serviteur de tous.»
Ensuite il prend un enfant, il le met au milieu du groupe, l’embrasse et il dit aux disciples : «Si quelqu’un reçoit un de ces enfants à cause de moi, c’est moi qu’il reçoit. Et cette personne qui me reçoit, ce n’est pas moi qu’elle reçoit, elle reçoit celui qui m’a envoyé.»