DEUX OU TROIS

Matthieu 18, 15 à 20 - Psaume 95 - Romains 13, 8 à 10 - Ezéchiel 33, 7 à 9

A combien faut-il être pour pouvoir prier ? Dans le judaïsme, le miniane est le quorum de dix hommes adultes nécessaire à la récitation des prières les plus importantes de tout office ou de toute cérémonie (circoncision, mariage, deuil…). Pourquoi 10 ? Nous le verrons plus tard.

Pour l’instant, brossons un rapide tableau du début du chapitre 16 du 1er évangile où Matthieu relate la vraie grandeur. Celle que Jésus enseigne à ses disciples. « Si vous ne vous convertissez et ne devenez comme les enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux. » Nicodème, mentionné dans le 4ème évangile, s’interrogeait au sujet du retour dans le ventre de sa mère pour naître à nouveau (Jean 3)... S’agit-il ici de redevenir à l’état d’enfant ?

Le verbe strephein (se convertir) indique non un retour à un point initial, mais le fait de se retourner sur place, changer de direction, de conduite. Le Maître enseigne à ses disciples de changer leur façon de concevoir la grandeur.
Un enfant n’est pas exemple d’innocence, ni de pureté ni de perfection morale. Dans la Palestine du temps de Jésus, comme dans le monde antique, l’enfant est un être faible, sans prétention, dont l’humilité est plus sociale que subjective. Comme les pauvres, les petits, qui n’ont rien à dire dans la société, et se bornent à obéir aux ordres qu’on leur donne.
La grandeur enseignée par le maître est l’humilité. La question sous-jacente est aussi : est-ce pour aujourd’hui ou pour demain ?
C’est-à-dire que Jésus envisage-t-il l’entrée dans le Royaume des cieux pour l’heure de notre mort ? Ou encore lors de la résurrection ? Ou en a-t-il une autre conception ? La grandeur évoquée est propre, non au futur Royaume de Dieu, mais au comportement actuel du chrétien, lequel est toujours tenté de « faire de la grâce de Dieu une grandeur humaine » (Shlatter).1

Il y a une progression dans le texte matthéen, les enfants deviennent ces « petits » mentionnés dans la délicate rubrique des scandales. Délicate rubrique qui mentionne un obstacle à la foi de ceux qui se sont mis à croire. Le mot scandale provient d’un mauvais grec issu des textes tardifs de la Septante. Le langage coloré du Proche-Orient incite à la prudence afin de ne pas être pierre d’achoppement pour les faibles (ce que Paul développera dans sa 1ère lettre aux Corinthiens et à celle destinée aux Romains).
La meule à attacher au cou (disproportionnée à la taille de la pierre d’achoppement) et de le jeter en pleine mer (cf. allusion à Jonas et à sa repentance dans le ventre du poisson ?) relève non d’une punition, mais plus précisément d’une préférence. Il convient en effet d’épargner les « petits », ne pas les mépriser, d’où la mention de la brebis perdue : le propriétaire laisse son troupeau de cent brebis, parce que l’une d’elle s’est égarée. Loin de la considérer comme quantité négligeable (1 % seulement), il se met à sa recherche. Cet exemple de la vie courante en Palestine, et qui serait jugé à notre époque comme mauvaise stratégie de management, montre combien Dieu est attentif aux « petits ».

Vient alors le paragraphe sur la discipline fraternelle. Il ne s’agit pas d’une réglementation (articles et alinéas) édictée par le Juge Matthieu, mais bien plutôt une instruction sur le bon usage des règles existantes (qui n’a pas été retranscrit ici). Pourtant Matthieu a été formé par les Romains pour une fonction exigeante au service de l’Etat. Notre code civil provient des Romains, même s’il a été amélioré par Napoléon Bonaparte, et par nos législateurs. C’est une incitation à la prudence. Pour où ? Chez soi ? Dans la ville ? Dans la rue ? Dans la communauté chrétienne ? L’Eglise, cette ecclésia (un groupe appelé hors de la globalité pour une mission précise), une cellule ou parti, ou assemblée). Mais pourquoi ?
Parce que dans cette ecclésia, comme dans toute organisation humaine, il y a de belles et bonnes choses, mais existent aussi des tensions, parfois des conflits, voire des querelles tournant à la guerre. Jésus invite donc au dialogue, dans un esprit constructif. Pour protéger l’humain, ou le groupe d’humains, faibles, la priorité est l’exhortation entre « quatre yeux » qui mesure la gravité extrême de toute décision contre un frère (versets 18-20).
Le devoir du pardon dont on n’est jamais exempt dans l’Eglise du Christ (versets 21-22) débouche finalement sur l’usage fondamental de la miséricorde envers quiconque demande grâce (versets 23-35).
Puisque la volonté de Dieu est que personne ne se perde, il faut se garder d’excommunier celui qui a offensé l’autre. Surtout ne pas ameuter toute l’Eglise, mais en prendre soin. Il ne s’agit d’ailleurs pas du péché en général (àmartia), car nous serions tous cités à comparaître, mais selon la conception juive, d’une faute grave et patente (amartèsè). Il ne s’agit pas non plus de faire prendre conscience du péché. Un frère représente alors l’Eglise et exhorte au changement de situation ou de comportement.
Si le « fautif » est gagné par cette médiation, ce n’est pas en tant qu’ami personnel, ni en tant que victime dans un combat, mais comme membre de l’Eglise, Eglise qu’il était sur le point d’abandonner (1 Corinthiens 9.19-22 ; 1 Pierre 3.1 et surtout Lévitique 19.17).
Ne ressent-on pas là, dans ce principe de précautions (à l’opposé de menaces autoritaires) tout le soin, toute l’attention et toute la bienveillance du Christ envers chaque membre de son Eglise, comme envers le plus petit de ses frères (cf. Matthieu 25.40) ?
D’autres textes bibliques encadrent l’intervention : « La haine excite des querelles, mais l'amour couvre toutes les fautes » (Proverbes 10.12). « Avant tout, ayez les uns pour les autres une ardente charité (agapè), car la charité (agapè) couvre une multitude de péchés. » (1 Pierre 4.8 ; voir aussi 1 Jeann 5.16).

En ce qui concerne « Lier et délier » : cela ne signifie probablement pas dans ce contexte interdire ou permettre (sens courant de la casuistique rabbinique) mais se prononcer avec amour pour ou contre une mesure disciplinaire proposée dans l’Eglise contre un frère. La question est : face à cette situation, que fait-on ?
Et puisqu’il n’y aura pas de recours, il va de soi que l’Eglise en use avec prudence et miséricorde. Le respect est alors de mise, la volonté de pardon, de réparer la relation, de récupérer celui qui « file du mauvais coton », sans abandon ni laxisme, devient l’enjeu majeur. Il s’agit d’assistance à personne en danger, même s’il faut le considérer, pour un temps seulement, celui de la prise de conscience jusqu’au retour à Dieu et à la communauté, comme un païen ou un péager. L’accueil propre à Jésus envers les publicains ou péagers, montre qu’il ne peut pas s’agir d’un rejet définitif mais du respect de la liberté de chacun... en attendant que Zachée se convertisse, par exemple, ou que le publicain Lévi, lui aussi, se convertisse et devienne le Matthieu qui retranscrit ces lignes.

Ce qui ressort de la progression que recommande le Christ, c’est la nécessité absolue du respect que l’on doit à quiconque, et en particulier, à celui que l’on dit pécheur. Toutes les démarches pour renouer avec le frère, que ce soit la rencontre individuelle, l’appel à témoins, ou le recours à la communauté, doivent être marquées de cette délicatesse et de cette discrétion.
La communauté chrétienne est appelée à vivre le pardon et à être porteuse d’amour, à l’image de la bonté de Dieu pour nous, à la ressemblance de notre Père céleste.

Enfin, il ne s’agit pas seulement ici du sujet de la prière. « Si 2 ou 3 sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux », promet le Christ. Mais à une prière et à une présence du Christ dans l’Eglise qui concerne les décisions disciplinaires évoquées. Cette discipline n’est pas un tribunal humain, elle s’accomplit dans la prière, peut-être au moyen d’une liturgie déjà fixée au temps de Matthieu2, comptant sur l’assistance du Christ ressuscité.

Revenons au miniane ou quorum de dix hommes adultes nécessaires à la récitation des prières. Le chiffre 10, c'est parce que sur les 12 explorateurs envoyés par Moïse, seuls Josué et Caleb revinrent enthousiastes. Les dix autres, découragés, ont réussi à faire vaciller l'intention de tout un peuple de partir à la conquête de la terre de Canaan. En contrepoids, ou à contrepied, dix personnes décidées et pleines de bonnes intentions peuvent elles aussi changer le cours des choses.
C'est le même nombre de 10 personnes intègres qui aurait permis à Sodome et Gomorrhe de ne pas être détruites, grâce à l'intervention d'Abraham auprès de Dieu (Genèse 18.32).
Le Talmud de Jérusalem fait le lien entre le nombre de 10 personnes exigées pour le miniane et les 10 frères de Joseph lorsqu'ils descendent en Egypte lors de la famine dans le pays de Canaan. C'est pourquoi l'on prie en groupe, non seulement pour soi, mais pour le groupe avec la volonté de changer les choses.

Jésus enseigne qu’une prière prononcée non par dix, mais par deux ou trois frères qui s’accordent, correspond à la grâce. A l’opposé, une prière individuelle prononcée contre un frère devient jugement. La perspective que Jésus ouvre à son Eglise est comme un coup d’envoi pour la rentrée (ou l’entrée dans le Royaume des cieux, vivre ici et maintenant dans la dimension du Royaume des cieux). Jésus souligne dans nos rapports fraternels l’importance de la prudence et de la miséricorde. La nécessité d’un accord comme un noyau pour la prière afin de résoudre un différend.
Une réunion où l’invocation du nom de Christ évoque la volonté de changement de situation pesante. Cela a joué très tôt, dans le culte primitif, un rôle important.

Pour nous aujourd’hui, l’appel à l’indulgence se précise. L’humilité propre à l’enfant est la qualité de cœur de qui entre dans la dimension réelle du Royaume des cieux. Plus il avance dans cette entrée, plus il rayonne autour de lui des qualités propres à son Père céleste, la bonté en étant la première. Plus il est changé à l’image de son Grand Frère, le Christ, par l’action de l’Esprit et de la Parole en lui, plus il apaise ses tensions, intérieures ou extérieures, plus il apaise - ou évite même - les conflits.
L’accueil les uns des autres, l’exhortation dans la miséricorde à choisir de suivre le Christ, devient alors contagieuse. Et il donne envie de ressembler à ce qui ressort, ce que l’on ressent, de Dieu en lui. On a envie de vivre ce que 2 ou 3 ont expérimenté. 2 ou 3, puis 10, puis plus encore... l’appel à la paix et à l’amour de Dieu à recevoir puis à partager3.

Entrer plus en avant dans ce Royaume, c’est la rentrée que je vous souhaite à vous tous. Bonne rentrée !

 


1 Pierre BONNARD, L’Evangile selon saint Matthieu, COMMENTAIRE DU OUVEAU TESTAMENT DEUXIEME SERIE, I, Genève, Labor et Fides, 2002, pp.267-275

2 De quelle communauté ou ecclésia s’agissait-il ? La synagogue du temps de Jésus ? Ou l’Eglise-mère de Jérusalem ? Ou les 1ers disciples groupés autour du Christ ? Ou les 12 apôtres ? Ou plutôt la communauté chrétienne syro-palestinienne des années 80 ?

3 « N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, sinon celle de vous aimer les uns les autres ; car celui qui aime son prochain a pleinement accompli la Torah. » (Romains 13.8 ; voir aussi 1 Thessaloniciens 5.13-18).