S'ENGAGER ?! OUI, MAIS PAS SANS LA FOI

Matthieu 15, 21 à 28 - Psaume 67 - Esaïe 56, 1 à 7

Franchir des frontières, voyager, se promener ici ou là, aller dans des territoires inconnus et plus ou moins lointains… En cette période estivale, tout le monde y pense, certains se laissent tenter. Les compagnies aériennes ou ferroviaires offrent et proposent toutes sortes de possibilités.
C’est tellement facile aujourd’hui de voyager ! Tellement facile de franchir une frontière : un passeport, un visa de temps en temps, selon les pays, selon les exigences, et hop ! À nous les jolies contrées si différentes de celles que l’on connaît. Puis, avec Internet, le monde se pense comme un "village planet" comme on dit en bon français. Quoi de plus naturel que de bouger quand tout se fait si proche et si dépaysant à la fois.

Pourtant franchir des frontières, ce n’est pas si anodin, il faut avoir son carnet de vaccination à jour, et l’aval des autorités, il faut aimer le risque de rencontrer un mode de vie différent et parfois une tradition et une culture tellement éloignées des nôtres que tous nos repères tombent. Bouger, franchir des monts et des frontières, ce n’est peut-être pas toujours si simple !
Et lorsque ces frontières sont géographiques, les choses peuvent être plus ou moins surmontables, mais lorsque « franchir des frontières » est de l’ordre d’un aller au-delà de ce que nous sommes capables de faire, au-delà des conventions sociales, jusqu’au bout de nos convictions, alors les choses nous semblent parfois bien plus difficiles, non ?

Et pourtant, au nom de l’évangile, n’avons-nous pas à nous mouvoir, à nous mettre en mouvement, à franchir frontières et barrières au nom de cette humanité tant aimée de Dieu ?

 

Un mouvement

Bouger, voyager, se mouvoir, franchir des frontières…c’est un peu ce que nous raconte notre texte de ce matin. On le voit, Jésus, harassé par ce qu’il vient de vivre, c’est à dire une énième controverse sur les grands basiques de la foi, et sans doute profondément attristé par l’effroyable nouvelle de la mort de Jean Baptiste, son cousin, celui qui dès le sein de sa mère l’avait reconnu, Jésus donc se retire de l'endroit où il se tenait précédemment, où il enseignait.
Il s’avance vers une frontière : celle de Tyr et Sidon. A-t-il l’intention de la franchir ? L’a-t-il déjà franchie ? Qu’importe, cette frontière-là est géographique, symbolique presque. Pour l’instant, il se dirige vers un territoire où en principe il devrait avoir le temps de se poser et de se reposer.

Alors qu’il s’en approche, une femme issue de ce territoire se met à crier après lui. Si Jésus est au bord de la frontière, la femme, elle, la dépasse largement, en tout cas socialement parlant.
Elle la dépasse pour plusieurs raisons. La première, parce qu’elle est une femme. Une femme qui n’hésite pas à se mettre en chemin, à accourir vers Jésus et ses disciples pour lui demander de guérir sa fille. Socialement, cette femme n’a pas à tenir de conversation avec un homme. Qui plus est, elle qui est païenne ! Elle n’a pas à adresser la parole à un Juif, à un « pur », elle qui est « impure ».
Elle en franchit donc des frontières, cette femme ! Celles des conventions sociales, celle des controverses pénibles sur le pur et l’impur, et peut-être celles qui sont tout simplement géographiques… Elle se met en mouvement, elle se donne les moyens d’une rencontre, au risque de se faire jeter, au risque d’être rejetée et renvoyée. Mais quelle agitation de sa part, quelle mise en mouvement. Est-ce bien nécessaire, tout ce bruit ?

 

Pas toujours facile

Nous le savons, l’évangile a besoin que l’on s’engage. La parole, pour être transmise, à besoin d’être proclamée au-delà des frontières, au-delà de ce que nous sommes capables de dire ou de faire, et cet au-delà peut parfois nous sembler plein de l’agitation de cette femme. Ici et là, il nous faut courir pour nous faire voir, crier pour nous faire entendre, nous agiter pour attirer l’attention, défendre notre cause, défendre nos biens : demande de subvention ici ou là pour la rénovation des locaux, appel aux bonnes volontés pour les cultes, réalisation de manifestations et autres pour mieux nous faire connaître, répondre aux appels toujours aussi nombreux de l’ACAT de CAP, bref il y en a pour tous et pour tous les goûts. Chacun peut s’engager, chacun peut se donner corps et âme, et c’est déjà pas mal pour une seule cause…

Et c'est là que la crainte apparaît : comme se mettre en mouvement, comment franchir les frontières sociales ou autres sans s’épuiser et perdre le sens de toutes choses ? Finalement, l’attitude des disciples dans cette histoire n’est-elle pas la meilleure ? Attitude contemplative qui permet de prendre soin de la parole, soin de Jésus, sans pour autant s’épuiser à la tâche ?

Car effectivement, en contraste avec les deux personnages principaux, en contraste avec la femme et Jésus, les disciples eux ne bougent que pour sauvegarder leur tranquillité et celle de Jésus. Mais ce faisant, ils se coupent de tout, de la parole d’abord et de la vie ensuite. Ils sont dérangés par cette femme bruyante criant derrière eux, par cette femme qui « aboie » son malheur et gémit sur le sort de sa fille ; et leur seule préoccupation est qu’elle les laisse tranquilles. Ils se coupent de tout, de la Parole et de la vie.

Pourtant l’attitude des disciples, si elle ressort quelque peu négative, n’en est pas moins tentante. Préférer la politique de l’autruche à celle de l’exposition de soi. Après tout, n’ont-ils pas raison ? Ne dit-on pas que pour vivre heureux il faut vivre caché ?

Nous sommes peut-être aussi appelés à franchir des frontières pour rencontrer celui qui nous fait vivre, nous, qui bien souvent aimons comme les disciples une vie tranquille nullement dérangée par ces paroles d’évangile. Si on les écoutait trop, elles nous bousculeraient dans nos habitudes. Mais quelles sont donc nos frontières ? Jusqu’où sommes-nous capables d’aller ? Et qui sait ce que l’on trouvera au bout de ce chemin-là ?

Face à une situation, face à une rencontre, nous avons la possibilité de nous fondre dans la masse afin de ne pas être importuné, même si d’une manière ou d’une autre cela peut avoir des incidences sur notre propre existence, ou de franchir les conventions.

Si nous voulons, comme parfois nous le disons dans notre prière, un monde plus juste, un monde qui tienne compte de l’humanité de chacun, alors il nous faut tenir un discours engagé, un discours qui se mette en mouvement et qui tienne bon. Un discours qui permette à tous d’être rencontrés.

Crier, se débattre, se faire entendre, proclamer ce qui nous semble juste, dans les choses courantes de la vie : nous aussi, comme la femme, nous avons parfois besoin de nous faire entendre, de défendre notre droit, de défendre notre bien, surtout en cette époque où le « religieux » est vraiment relégué à la sphère du « ne m’embête pas avec tes histoires de grandmère »…

Comme pour s’opposer à la femme, Jésus lui répond par un silence. Puis en réponse à ses disciples qui lui demandent de la libérer, de la renvoyer, autrement dit de s’en débarrasser parce qu’elle crie derrière eux et que ça les importune (ce que l’on peut comprendre), Jésus prononce cette phrase assez terrible à entendre : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël.

Jésus et la femme sont en mouvement, en déplacement. Et de ce déplacement va naître une rencontre où la foi va se trouver grandie.
Ici ou là, il nous semble parfois que nous devons nous mettre plus encore au service de la parole, nous engager davantage pour des causes humaines, simplement par amour de l’humanité. Une agitation qui finalement ne mène à rien. Rien qu’un silence, rien qu’un rejet.
Et, chose étrange, Jésus semble quelque peu étranger aux étrangers.

En contraste avec la femme et Jésus, avec le mouvement et l’agitation, nous voilà face à des disciples dans lesquels il fait parfois bon de se reconnaître ! Se mettre en mouvement en permanence, crier la misère du monde ou l’injustice en chaque instant, c’est important et nous en avons conscience, mais en même temps ce n’est pas évident. Ici Jésus, même fatigué, est sollicité.
Et cela ne fait que plus ressortir les mouvements de Jésus et de la femme.

 

Pour le témoignage de sa foi

Que faire pour bien faire alors ? S’agiter à tout vent, se laisser vivre ? La suite du texte nous donne peut- être une piste intéressante à explorer. Il montre un double mouvement : celui de la femme et celui de Jésus. La femme a franchi des frontières, elle s’est exposée pour un projet particulier : sauver sa fille. Devant le refus de Jésus, son discours change. Il n’est plus empreint d’agitation, il n’est plus implorant, gémissant, mais en même temps, il reste volontaire et engagé. Son discours change, il devient l’expression toute simple de sa foi.

Elle croit. Elle croit que Jésus est le Seigneur, elle croit que Jésus est celui qui donne de l’espérance à sa vie, et cela advient en même temps que la guérison de sa fille. Elle croit et au nom de cette foi elle aussi peut recevoir une parole de grâce, une parole qui redresse et fait vivre. Certes elle n’oublie pas sa fille, mais sa demande n’est plus portée par la nécessité ou le besoin, sa demande est maintenant portée, soutenue par sa foi uniquement. Là, devant Jésus, en dehors de chez elle, en dehors des conventions, elle est à sa place, celle où la pousse sa foi. Une foi non plus agitée, mais intelligente, devant son Seigneur. L’incidence de ce changement, c’est la frontière franchie par Jésus. À cause de sa foi il libère la fillette.

Etre porté par la foi avant d’être porté par le projet : projet de vie, projet de développement, projet de proclamation, etc., c'est peut-être une façon de s’engager pour la Parole, pour l’église, pour une communauté ou une cause particulière qui n’épuise personne, mais témoigne bien au-delà de ce que nous pouvons penser. Parfois il semble difficile de voir au-delà de l’objectif concret que chacun se fixe, difficile d’aller au-delà des procédés à mettre en route pour aboutir à cet objectif. Pourtant, et le cantique le dit bien, la foi renverse les plus hautes murailles !

Faire confiance et vivre de cette confiance, la proclamer au monde et la confesser à Dieu. Cela peut sembler bien petit par rapport à tout ce qu’il y a à faire pour construire l’église, mais c’est sans doute la plus grande force qui nous est donnée.

D'après une prédication du pasteur Noémie Woodward