D'ADAM A JESUS

Romains 5, 12-21 ; Genèse 3, 1-6 ; Jean 9, 1-3

Ce texte est l'un des plus difficiles, si ce n'est le plus difficile, de toute la Bible.
C'est sans doute l'une des raisons pour lesquelles nous le lisons peu souvent. Il est vrai qu'à première lecture, on ne comprend rien.

C'est pourtant un texte très riche, comme tous ceux qui composent l'épître aux Romains.
Un texte qui a fait couler beaucoup d'encre, et qui a produit plusieurs doctrines et dogmes dans l'Eglise. C'est pourquoi il est important de le considérer de près. Mais sachant la difficulté de la tâche, j'essaierai d'être le plus clair possible.

Voyons, tout d’abord, le contexte littéraire. C’est-à-dire ce qui est écrit dans les chapitres qui précèdent ou suivent directement le texte qui fait l’objet de notre méditation.

Romains 4
Après avoir parlé (au chap. 3) du pardon et de la justification des hommes par Dieu, l'apôtre Paul prend l'exemple d'Abraham. Il pose la question (v. 10) : A quel moment Abraham a-t-il été justifié par Dieu ? Avant ou après sa circoncision ? Ou, autrement dit : Avant qu'il connaisse et pratique la loi, ou alors qu'il lui obéissait ? La réponse est : Abraham a été justifié alors qu'il n'était pas circoncis (v. 10). Ainsi, conclut l'apôtre, ce n'est pas par l'observation de la loi que l'on est justifié, mais par la foi au don de Dieu. Comme Abraham qui crut en Dieu, alors que Dieu n'avait parlé au patriarche ni de la circoncision ni de la loi.
Abraham est donc le père de tous ceux qui sont justifiés par la foi seule. C'est-à-dire de nous aussi, si nous avons la foi d'Abraham.
Voilà, en gros, la teneur du chapitre 4 des Romains.

Au début du chapitre 5 (v. 1-11), Paul insiste sur l'idée qu'il n'est pas nécessaire d'être parfait pour être sauvé. En effet, dit-il : Jésus est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs (v. 8). Personne ne peut donc se glorifier d'être particulièrement méritant ou sans péché. Et si tel était le cas, cela ne changerait rien, de toute façon, à notre relation avec Dieu, puisque Dieu accueille tout le monde. C'est pourquoi la suite du chapitre ne parle pas d'un peuple particulier, mais de l'humanité tout entière. Paul ne parle donc plus d'Abraham, père du peuple élu, mais d'Adam, père de toute l'humanité.

Adam et l'humanité.

Par Adam, le péché est entré dans le monde.
Cette parole fait allusion à l'acte d'Adam qui, en Genèse 3, mange le fruit de l'arbre de la connaissance. Cet acte est appelé faute et désobéissance par l'apôtre, aux versets 15, 17 et 19. Cette faute entraînant une volonté et un état de séparation entre l'être humain et Dieu. C'est cela le péché : vivre sans Dieu. Cela apparaît déjà dans l'état d'esprit qui accompagne le geste d'Adam : il mange le fruit pour avoir la connaissance et ainsi être Dieu. C'est ce que dit le tentateur, en Gen 3, 5 : Dieu sait que le jour où vous mangerez de ce fruit, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux possédant la connaissance de ce qui est bon ou mauvais.
Or, être Dieu c'est pouvoir vivre sans Dieu. C'est le contraire de la relation. C'est l'opposé de la foi.
C'est ce qui, pour Paul, caractérise l'humanité tout entière, par la faute d'Adam. C'est ce qu'écrit l'apôtre au verset 12 du chapitre 5 des Romains : Comme par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu'ainsi la mort a passé à tous les hommes d’ailleurs tous ont péché.
Comment comprendre cette phrase ?
Tous les chrétiens ne l'ont pas comprise de la même façon.
Cela dépend de la traduction des mots εφ ' ω, à la fin du verset 12. Je répète donc cette phrase sans traduire ces deux mots : Comme par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et qu'ainsi la mort a passé à tous les hommes εφ ' ω tous ont péché.
C'est une expression très vague qui peut se traduire littéralement par : du fait que ou en ce que ; pour donner : Par un seul homme le péché est entré dans le monde, en ce que tous ont péché.
La T.O.B traduit : la mort a atteint tous les hommes : d'ailleurs tous ont péché …
L'imprécision de la phrase n'a pas satisfait les théologiens qui l'ont interprétée de deux façons différentes, selon leurs théologies respectives :
Par un seul homme le péché est entré dans le monde, en lui (Adam) tous ont péché.
C'est la traduction catholique depuis Augustin.
C'est cette traduction qui fonde le dogme du péché originel que le catholicisme doit à Augustin.
Pour Augustin, la mort est la punition du péché. L'apôtre Paul va dans le même sens, puisqu'on a la même idée en Rom 6, 23 : le salaire du péché, c'est la mort. Or même les nouveaux nés meurent parfois, sans pour autant avoir commis une faute qui puisse justifier cette mort.
Tout être humain est donc porteur, à la naissance, d'un péché originel qui entraîne la mort du genre humain. Ce péché originel, c'est la faute d'Adam.
Cette traduction accentue la dimension collective de l'humanité confrontée au péché. Dimension essentielle dans ce passage. On y reviendra.
Mais nous avons une autre traduction possible :
Par un seul homme le péché est entré dans le monde, parce que tous ont péché.
Cette traduction voudrait dire que les hommes meurent parce qu'ils ont personnellement péché, et non parce qu'ils sont coupables de la faute d'un ancêtre.
Cette interprétation semble plus logique et plus juste que la précédente, mais elle ne répond pas au problème de la mort des innocents. Pour cela il faudrait dissocier le péché de la souffrance et de la mort, comme le fait Jésus au sujet de l'aveugle de naissance, en disant que sa cécité n'a aucun lien avec un quelconque péché (Jean 9, 3). Mais cette traduction supprime le caractère collectif de l'humanité face au problème du péché et de la mort. D'après cette interprétation, chacun supporterait, la conséquence de ses propres fautes.
Ce qui conduirait à croire que le salut est aussi dépendant de l'action personnelle. Or, c'est justement la conclusion que Paul veut éviter.
Et puis dans la réalité, c'est souvent faux. Nous subissons aussi les conséquences des fautes des autres. Il n'y a pas de justice en ce domaine. En ce qui concerne les rapports fautes/conséquences, les choses ne sont ni claires, ni logiques. Les fautes n'ont pas toujours de conséquences, et celles-ci s'exercent sans raison.
C'est peut-être la raison du choix de l'expression vague εφ ' ω, par l'apôtre. Car l'intérêt du texte n'est pas dans la recherche des causes du malheur des hommes. Ici Paul rejoint Jésus en Jean 9.

L'apôtre veut seulement rappeler que tous les êtres humains sont indissociablement unis dans leur histoire et leur destinée : ils sont tous mortels.
Or, pour rappeler que tous les êtres humains sont indissociablement unis dans leur destin, il les rassemble tous en un seul : Adam, l'ancêtre commun. On ne peut en tirer des conclusions telles que l'héritage d'une culpabilité. C'est faire dire au texte ce qu'il ne dit pas. Tout au plus peut-on dire, au regard de la réalité des hommes, que ceux-ci semblent naturellement égoïstes et désireux de faire leur propre loi. Adam étant le signe de cette nature.
D’ailleurs, pourquoi utiliser ce personnage biblique ?
Parce que cela permet à Paul d'introduire une autre personne : le Christ. Adam est le type de celui qui devait venir (v. 14).

Jésus-Christ et l'humanité.

Comme par une seule faute une condamnation est sur tous les hommes, par un seul acte de justice une vie juste est sur tous les hommes (Rom 5, 18).
Cette phrase est l'idée de base de ce passage.
Le texte compare et oppose ainsi, sans cesse, Adam et Jésus, car l'idée de l'apôtre est que, de même que toute l'humanité est unie en Adam, dans le péché et la mort, elle est unie en Christ, dans la justification et la vie. Si Paul parle d'Adam, ce n'est que pour parler du Christ. Adam n'est là que pour exprimer quelque chose du Christ. Il n'a sa place dans les Ecritures, selon Paul, que pour cela. Il est le point de départ d'une humanité déchue. Paul ne le souligne que pour mieux montrer que Jésus est le point de départ d'une nouvelle humanité.

Cette nouvelle humanité, juste, n'est pas le résultat des actions justes des hommes. C'est pourquoi Paul ne veut pas dire que le péché et la mort sont les conséquences des fautes de chacun, mais de la faute d'un seul : Adam.En effet, la thèse de l'apôtre est que cette nouvelle humanité, juste, n'est pas le résultat des actions justes des hommes, mais de l'action juste d'un seul : Christ. Tous sont mis au bénéfice de l'acte du Christ, exactement comme toute l'humanité est dépendante de la faute d'Adam.

Si l'apôtre a présenté le péché comme universel, c'est pour déclarer que le salut l'est aussi.
De même que tous sont pécheurs en Adam, tous sont sauvés en Christ ; personne n'y échappe.

On peut donc dire que, d'après ce texte, Paul prêche un salut universel : à savoir que, pour lui, tout le monde est sauvé en Christ, sinon, cela signifie que certains peuvent se targuer de ne pas être pécheurs, ce qui, pour Paul, est impossible. Pour l'apôtre, il est tout autant impossible d'être sauvé sans le Christ.

G. Carayon