QU'AS-TU FAIT DE TON FRERE ?

Matthieu 25, 31-46 ; Genèse 4, 1-12  ;  Jacques 1, 22-27

On a souvent utilisé ce texte pour parler du jugement, car tel est le cadre de la parabole.
Jésus raconte une histoire de jugement afin que ses auditeurs soient conscients de la gravité du sujet. Il est vrai que l'être humain n'est intéressé, bien souvent, que lorsque son salut est en jeu.

 

Jésus use de pédagogie pour éveiller l'intérêt de ceux qui l'écoutent.

Or, en prenant le texte à la lettre, on a imaginé un jugement dernier au cours duquel le Christ
séparerait les bons des méchants. Or ceci n'est que le cadre de la parabole. Et ce n'est qu'une
parabole, c'est-à-dire une image. La preuve en est que ce sont des brebis et des chèvres qui sont
jugées ; pas des personnes.
Le récit proposé n'a pas été raconté pour dire comment se déroulerait le jugement dernier, mais
c'est une illustration qui a pour but d'enseigner un message. Et ce message émane d'arguments
utilisés pour faire le tri entre les brebis et les boucs (ou les chèvres).
C'est ce qu'il faut considérer dans l'histoire racontée par Jésus.

Le message de la parabole est contenu dans le verset 40. C'est une parole du roi introduite par
l'expression : En vérité, je vous le déclare. Expression qui annonce une déclaration importante.
C'est donc là que l'on trouve le thème de la parabole.

Ce message correspond donc à cette déclaration : Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus
petits, qui sont mes frères, c'est à moi que l'avez fait !
C'est l'affirmation de l'identité qui existe entre Jésus-Christ et le prochain, et donc entre Dieu et le
prochain. Ce qui ne veut pas dire que les êtres humains sont Dieu, car c'est en vérité que le roi
s'exprime, ce n'est pas la réalité. Mais Dieu veut voir les choses ainsi. Pour lui, tout être humain est
aussi important que son Fils, et il veut que nous prenions conscience que le prochain est aussi
important que Dieu. Pourquoi ?
Pour que la religion ne soit pas désincarnée.
La religion, ce n'est pas un ensemble d'idées, mais une pratique. Une relation avec Dieu, certes ;
mais aussi avec le prochain.
Dieu veut que nous prenions conscience que le prochain est aussi important que Dieu, pour que
l'être humain ne soit pas sacrifié sur l'autel des idées, des doctrines, des dogmes et des principes.
Car l'homme religieux est souvent tenté de faire, soi-disant, pour Dieu ce qu'il devrait faire pour
son prochain. Ce phénomène existe au sein de toutes les religions. Jésus cite le cas du corban
(Marc 7, 10-13) qui consistait à donner au temple (à Dieu) ce qui revenait aux parents. Jésus
condamne cette attitude. Pour lui, le temple, les rites, la religion, passent après le prochain, et
notamment la famille.
L'homme religieux est souvent tenté, aussi, de rejeter la société pour se réfugier dans la solitude,
l'ascèse, la contemplation ou ... la mission. Au mépris de ses responsabilités envers ses proches.
Non que le mysticisme ou un certain activisme soient mauvais en eux-mêmes, mais le prochain doit
toujours être le premier réflexe du croyant.
Enfin, l'homme religieux est souvent tenté de faire plus et mieux que ce que Dieu demande. Parce
qu'il veut en remontrer aux autres et à Dieu, pour se convaincre qu'il est particulièrement fidèle et
méritant ou pour s'attirer les bénédictions d'en haut.
C'est la porte ouverte à l'intégrisme où ce n'est pas la volonté de Dieu, mais celle de l'homme qui
est accomplie, et où l'on fait des choses pour Dieu, mais contre l'homme. C'est alors que l'on sépare
Dieu des êtres humains. C'est l'œuvre du péché qui est division. Alors que l'action du Christ a pour
but d'amener la divinité et l'humanité à la communion. C'est pourquoi Jésus est, à la fois, Dieu et
homme. Jésus est ce lien, ce lieu de rencontre, l'échelle de Jacob, le chemin qui relie Dieu aux êtres
humains. C'est pourquoi le prochain, c'est lui.

Chaque fois que notre religion, tant doctrinale que pratique, tend à dissocier et à séparer le
prochain du Christ, nous ne sommes pas ses disciples.
Voilà pourquoi il est dangereux de dire : Je fais cela pour Dieu ! En oubliant de vivre aussi pour les
hommes et les femmes. C'est parfois une expression qui permet, en toute bonne conscience, de
ne pas aimer le prochain.
Pour Jésus, il est impossible de dissocier Dieu du prochain, car c'est en servant les hommes que l'on
sert Dieu.
Que signifie : Faire quelque chose pour Dieu ? Dieu a-t-il besoin de nous ? C'est le prochain qui a
besoin. C'est le message de ce texte.

Caïn attaqua son frère Abel et le tua (Genèse 4, 8).

On a souvent fait de cet acte de Caïn, une action antireligieuse. En quelque sorte, Caïn aurait tué
son frère parce qu'il ne croyait pas en Dieu. Pour ma part, Caïn a tué Abel parce qu'il avait une
certaine croyance en Dieu, et parce que cette croyance s'opposait à la façon dont Dieu se révélait.
Pour Caïn, ce Dieu favorable à une offrande plutôt qu'à une autre n'est pas compréhensible. Il est
vrai que le texte ne dit pas pourquoi Dieu a préféré l'offrande d'Abel à celle de Caïn.
Lui, Caïn, est plutôt en accord avec une "politique" du mérite et du donnant-donnant. Lorsqu'on est
amené à calculer pour savoir ce qu'on gagne et ce qu'on perd, alors, là, on peut compter sur lui ; il
répond "présent" ! Mais quand il est question de grâce divine, et qu'en vertu de cette grâce tout le
monde reçoit la même chose (le même cadeau) à la fin. Alors, là, Caïn ne comprend plus ; et plutôt
que d'avoir à renier sa façon de voir et sa "justice", il préfère tuer. Car il faut l'éliminer cet
empêcheur de réfléchir en rond qui fait croire que Dieu ne fait pas de différence entre les
croyances !
Caïn a tué Abel, parce que, pour lui, Dieu prime toujours sur le prochain. Sa religion est
désincarnée. Sa foi est un ensemble de doctrines, d'idées et de principes sur lesquels il ne
tergiverse pas. Car, s'il discute sur la foi, il risque de la perdre, cette foi.

C'est aussi pour ces raisons que les hommes ont éliminé Jésus. Ce dernier faisait trop de cas des
individus, et notamment des individus peu recommandables : tels que les publicains et les
prostituées ; les ... étrangers aussi.

Il y a deux classes d'individus dans cette parabole de Mat 25, 31-46 : les brebis et les boucs (ou les
chèvres). Il n'est pas dit que les boucs ont été moins pieux que les brebis, qu'ils n'ont pas eu une
saine doctrine, qu'ils ont donné moins d'offrande, qu'ils ont pactisé avec le monde, qu'ils étaient
malhonnêtes ou immoraux. Non ! Le jugement revu et corrigé par Jésus ne tranche rien en ces
domaines.
Par contre, il est dit que les boucs n'ont pas assisté les petits, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas aimé.
C'est l'amour qui fait toute la différence et qui triomphe du jugement (Jacques 2, 13)

G. Carayon