L'ECOLOGIE DE L'EVANGILE

1 Corinthiens 2, 6-16   ;   Marc 8, 31-38

Savez-vous combien une carpe peut pondre d'œufs ? De 40 000 à 2 millions par an, selon la taille de la carpe. Et vous savez pourquoi elle en pond autant ? Parce ces œufs, après éclosion, subissent une hécatombe colossale de la part des multiples prédateurs qui s'en nourrissent. Ce qui fait que peu de carpes, sur les millions d'œufs pondus, parviendront à l'âge adulte.
Même constat pour la plupart des insectes.

Un termite pond jusqu'à 10 millions d'œufs par an (20 000 par jour) ; parce que les termites ont aussi beaucoup de prédateurs, et parce que leur survie dépend du groupe qu'ils forment. Il faut donc qu'ils soient nombreux. Un termite seul n'a aucune chance de survie.
Ce qui n'est pas le cas de nombreux oiseaux de proie qui n'ont qu'un petit par an. Car si l'être humain ne s'en mêle pas, ils n'ont quasiment pas de prédateurs.
Certaines espèces ont ainsi privilégié le groupe à l'individu pour des raisons de préservation de l'espèce en question. C'est le cas des tortues marines, des saumons … etc. On peut même dire que la nature, dans certains cas, sacrifie l'individu pour préserver le groupe ; c'est comme si elle se disait : Quelle importance que des milliers de petites tortues à peine écloses soient dévorées par les mouettes, il en restera toujours quelques unes pour conserver l'espèce. On pourrait parler de drame, d'horreur ; à moins de faire taire tout sentiment et de n'utiliser que le terme de gaspillage, comme c'est le cas avec les spermatozoïdes. En effet, pour qu'un seul parvienne à l'ovule, des millions sont éjaculés. Qu'en est-il justement de l'espèce humaine ?

L'espèce, le groupe et l'individu
Peut-on bâtir une société sur le principe du sacrifice de l'individu au profit du groupe ?
Cela s'est fait pendant longtemps. Dans l'Egypte antique le sujet moyen du Pharaon n'avait pas d'importance ; sa mort ne changeait rien à l'histoire, ni au destin de la nation. Le garant de l'unité nationale et de la pérennité du groupe, c'était le roi ; c'est pourquoi, rien n'était plus important que la survie du Pharaon dans l'au-delà, car, c'était cette survie qui déterminait la venue d'un nouveau souverain (son fils) et, par là même, la survie de la nation égyptienne. C'est pourquoi tout était mis en œuvre pour construire les tombeaux des Pharaons propices à conserver les dépouilles des rois. Et si pour cela il fallait sacrifier des milliers d'ouvriers … où était le problème ?
De même, pratiquement tous les peuples (à un moment donné de leur histoire) ont réagit au malheur selon le principe du bouc émissaire. Lorsqu'un malheur frappait la communauté, il allait de soi que c'était parce qu'une règle, un interdit, une tradition n'avait pas été respectée. A moins que cela ne dépende que de la volonté divine. Quoi qu'il en soit, pour conjurer le malheur, il convenait de faire une offrande à Dieu (ou aux dieux). On sacrifiait alors un individu du groupe à la divinité en colère. On ne prenait pas un coupable au sens actuel du terme, mais plutôt celui qui était différent, qui tranchait dans le groupe, qui ne s'intégrait pas ; là était, à proprement parlé, sa "faute". C'était toujours le même principe qui s'appliquait : la prépondérance du groupe sur l'individu.
Et puis les mentalités ont évolué ; grâce, notamment, au message du Christ.

Jésus a valorisé l'individu par rapport au groupe.
Il l'a fait en écoutant et en donnant la parole aux faibles.
Le philosophe René Girard (dans son livre : Des choses cachées depuis la fondation du monde) déclare que ce qui change avec le christianisme, c'est que (pour la première fois dans l'histoire) les victimes réussirent à se faire entendre et à déclarer que le principe de la primauté du groupe sur l'individu n'était pas juste. Et pourquoi ont-ils défendu cette idée ? Parce que le maître l'avait fait avant eux. Oui ! Jésus écoute et donne la parole à tout le monde. Même les enfants qu'il cite en exemple ; à une époque où ils n'avaient le droit que de se taire.

Il l'a fait en guérissant les malades.
Ce n'est pas neutre de guérir les malades. Cela signifie que pour Jésus, la maladie n'était pas une malédiction et qu'il y avait donc la place pour venir en aide aux malheureux.
Il l'a fait en s'adressant à l'individu en particulier (Nicodème, la Samaritaine …) et non seulement à la foule et aux responsables.
Il l'a fait en défendant l'accusé (tel que la femme adultère, par exemple). A une époque où il suffisait d'être accusé pour être coupable et donc rejeté par tout le monde.
Il l'a fait en déclarant que la loi a été faite pour l'être humain et non l'être humain pour la loi (Marc 2, 27). En agissant conformément à cette déclaration, Jésus fonde la primauté de l'individu sur la loi. Ce qui est encore loin d'être le cas, partout dans le monde. Jésus a encore des siècles d'avance sur la société.
Il l'a fait en déclarant que le bon berger laisse le troupeau pour rechercher la brebis perdue. Ce qui renverse totalement les intérêts politiques et économiques qui s'appuient toujours sur le grand nombre et la majorité. Et ce qui (on l'a vu) s'oppose même au principe naturel de la survie du groupe.
Désormais le message chrétien prend (doit prendre !) en compte la valeur de l'individu en particulier.

Désormais, il n'est plus question :
- De prêcher l'uniformité.
- De rejeter la différence raciale, économique ou idéologique.
- De soumettre l'individu à la loi du groupe, de la majorité.
Je ne sais pas si vous vous rendez compte de la portée de l'Evangile. Dans une certaine mesure, il porte atteinte à la cohésion sociale. En effet, la société ne risque-t-elle pas de se déliter sous les coups de l'individualisme ? Si ce n'est que le message du Christ a pour base l'amour et qu'il n'y a plus que ce ciment pour maintenir la communion entre des individus libres et égaux.
J'adhère, personnellement, à 200 % à ce programme ; je me pose seulement deux questions :
- Est-il conforme à la nature, à l'ordre des choses ?
- Est-il viable ? N'est-ce pas une utopie que cet amour fraternel qui donne toute sa place à l'individu ?

Nature et Evangile
N'y a-t-il pas opposition entre nature et Evangile ?
On l'a vu, la nature n'hésite pas à sacrifier l'individu pour le groupe et, naturellement, l'être humain a longtemps vécu (et le fait encore souvent) conformément à ce modèle. Jésus nous propose, lui, le respect et l'amour du prochain.
Que dire de cette différence ? Si ce n'est que l'Evangile nous invite à dépasser l'ordre naturel des choses. L'apôtre Paul l'avait bien compris, lui qui, en 1 Cor 2, 14, oppose la nature à l'esprit ; comme en Romains 8 et Galates 5, où il fait la différence entre la chair et l'esprit.
Et je me pose alors la question de la légitimité du discours écologique en religion. La référence à la nature est sans doute préférable à la référence industrielle et économique ; mais pour le Nouveau Testament, la nature n'est pas la référence absolue. Il est vrai que dans la nature, il se passe des choses horribles ; c'est, la plupart du temps, la loi du plus fort qui s'y applique. La nature est sans pitié.
Le Christ nous invite à garder les yeux ouverts, à ne pas idéaliser (sous un effet de mode) tout ce qui est de l'ordre naturel.
Le Christ nous invite à dépasser la nature par l'esprit, à naître d'esprit. En 1 Cor 15, l'apôtre Paul parle de résurrection spirituelle.

Comment, alors, en tant que chrétien, accompagner le discours écologique ?
Pour répondre à cette question, permettez-moi d'analyser un peu ce discours.
Lorsqu'il est question de réchauffement climatique et de diminution d'émission de gaz à effet de serre, par exemple, c'est dans quel but ? Pour que la nature se porte mieux ? Pour que les espèces menacées ne disparaissent pas … etc. ?
Je ne discute pas le bien fondé de ces arguments, ni le danger réel — résultat d'une écologie malmenée —, ni la sincérité des écologistes. Je pose seulement cette question : de quoi avons-nous réellement peur ? De voir la nature souffrir, ou de souffrir avec elle ? De voir la nature disparaître, ou de disparaître nous-mêmes ?
Je suis étonné de ce qu'aucun argument (mais je ne les ai pas tous entendus) n'aille jusqu'au fond du problème ; à savoir que la nature souffre parce que non seulement l'être humain l'empoisonne, mais parce qu'il y a trop d'êtres humains sur la planète. On pourra, certes, limiter les dégâts en prenant quelques mesures (toujours entravées d'ailleurs par les intérêts économiques et politiques en jeu), mais les bientôt 10 milliards d'individus qui peuplent la terre la polluent par le fait même d'être là. Or, le programme qui nous est proposé consiste en mesures favorables à la survie de l'humanité. C'est cela, finalement, qui est en jeu ; le groupe passe encore et toujours avant la nature. Ce n'est pas la nature que l'on veut sauver, c'est nous-mêmes.

Que dit Jésus à ce sujet ?
On pourrait s'attendre à ce que les évangiles n'abordent pas la question. Il est vrai que les problèmes écologiques n'existaient pas à l'époque du Christ ; et pour cause : il n'y avait pas d'industries polluantes ; ou si peu. Et surtout, il n'y avait qu'environ 250 millions d'habitants sur la planète. Même en polluant tout ce qu'ils voulaient, ils n'auraient pas fait beaucoup de dégâts.
D'autre part, la seule référence biblique que Jésus aurait pu citer (et que certains citent encore) est celle-ci : Croissez et multipliez, remplissez la terre et soumettez-la (Genèse 1, 28). S'il y a un commandement que l'être humain a consciencieusement appliqué, c'est bien celui-là.
Or Jésus dit autre chose : Quiconque voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi et de la bonne nouvelle la sauvera (Marc 8, 35). Voilà le vrai discours, le vrai message écologique : Ne pas tenir à sa peau. Ne pas tout soumettre à la survie de l'espèce humaine. Seul Dieu sauve l'être humain.
Lorsque nous voulons sauver notre espèce, nous ne faisons qu'empoisonner la nature ; et, finalement, nous nous perdons avec elle.

Conclusion :
Mais, me direz-vous : il n'y a rien de plus naturel que l'instinct de survie ! En effet, tout animal possède cet instinct. Mais n'oubliez pas : Dieu nous invite à dépasser la nature, à être des hommes et des femmes spirituels et non animaux. Or comment cet esprit se manifeste-t-il ? Quel est le fruit de l'Esprit ? L'amour (Gal 5). Or qu'est-ce qu'aimer ? En Jean 15, Jésus répond : il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie. La voilà la solution, l'écologie de l'Evangile : accepter de donner sa vie par amour de la nature ! C'est peut-être cela être spirituel.
Chacun déclinera cette spiritualité en fonction de sa compréhension et de sa situation. Il n'y a pas de recettes toutes faites. Cependant, contrairement au discours écologique officiel, il semble bien que l'on ne puisse plus "faire de l'écologie" sans évoquer une limitation de la population mondiale et donc un contrôle des naissances. C'est porter atteinte au réflexe naturel de survie ; d'autant plus que réduire la population du monde implique de sortir du schéma économique consacré de la croissance, et donc de voir décroître notre niveau de vie. Donner sa vie se conjugue peut-être, à notre époque, avec réduire notre niveau de vie.

Comme nous le disions plus haut, l'écologie a pour but de sauver l'humanité. Encore une fois, toutes les avancées qu'elle propose dans ce sens sont intéressantes, mais si elle parvenait à trouver la solution et à opérer effectivement ce salut, ne serions-nous pas tentés de penser que nous nous sommes sauvés tous seuls, par notre science et notre maîtrise ? La question que pose la réflexion écologique par rapport à l'Evangile est donc fondamentalement religieuse, à savoir : Qu'est-ce qui sauve l'humanité et l'être en particulier ? Où se fonde notre espérance ? En nous ou en Dieu ? Dieu a montré la voie en donnant sa vie en Jésus-Christ. Que feront les chrétiens ?