FAIRE UNE CONFIANCE AVEUGLE

Hébreux 11, 1 à 19

Faire une confiance aveugle

Cette expression, qui fait partie du langage courant m‘est venue à l'esprit à la lecture de ce texte.

C'est une expression du langage courant, mais finalement, assez peu utilisée.
De quoi, ou à qui dirions-nous que que faisons une confiance aveugle ? A la science, au progrès en général, à la médecine, ... ? Je n'ose dire : aux médias ou bien aux hommes politiques ou à nos dirigeants Peut-être à certains de nos proches, de nos amis, à des membres de notre famille...

Mais c'est d‘une confiance, absolue et nécessaire dont nous parle ce passage de l'épître aux Hébreux. A travers les exemples d‘Abraham, de Noé, de Sara, l'auteur nous parle de personnes qui ont su avoir une confiance aveugle en Dieu. L'expression la plus juste serait d‘ailleurs de dire qu'ils ont placé une confiance aveugle en Dieu.

L'épître aux Hébreux n'est pas à proprement parlé une épître : il ne s'agit pas d‘une lettre qui aurait été adressée à une communauté précise, que le furent les épîtres que Paul a pu adresser aux communautés de Corinthe ou de Rome.
Il s'agit plutôt d‘un discours, dont la force et la beauté du langage ont poussé ses auditeurs à le retranscrire afin de pouvoir le faire circuler.
Pour l‘auteur de ce discours, ces auditeurs étaient sur une mauvaise voie. Il s'agissait de leur rappeler l'importance du témoignage et de la promesse. Pour eux, comme pour nous d'ailleurs aujourd'hui, l'heure n'est plus à la passivité. Le salut, obtenu par le Christ doit se manifester dans la vie du croyant ; il nous lance dans une dynamique de la foi, une dynamique dont le moteur ou plutôt le carburant, est l'espérance.
La dynamique de la foi, c'est le lien que nous entretenons avec Dieu, grâce à sa Parole. Le premier et le dernier mot lui appartiennent. La foi est notre élan vital.

Alors, arrêtons-nous un moment sur ce mot : "foi".
Le début du passage que nous partageons aujourd'hui, en propose une définition d‘une grande poésie : "la foi est une manière de posséder déjà ce que l'on espère, un moyen de connaître des réalités que l'on ne voit pas".
On trouve un bel écho à cette définition dans l'épître aux Romains, dans laquelle Paul dit lui-même : "Car nous avons été sauvés, mais c'est en espérance. Or, voir ce que l'on espère n'est plus espérer : ce que l'on voit, comment l'espérer encore ?"
La foi est mise en rapport avec l'espérance ; elle se tend vers l'avenir et vers l‘invisible. L'auteur de l'épître aux Hébreux s‘appuie sur le caractère paradoxal de la foi qui possède sans tenir, qui connait sans voir.

A la racine du mot "foi" on trouve un lien symbolique, un trio édificateur : on noue ensemble : confiance-foi-fidélité.
Les mots latins "fidelis" (fidèle), "fides" (foi) et "foedus" (pacte, accord, alliance) proviennent d'une même racine indo-européenne "beidh" qui a donné le grec "pistis" et qui suggère à la foi l'idée de confiance et celle d'obligation.
Le philosophe Hobbes, définissait quant à lui, la croyance comme "une passion produite par la croyance ou la foi que nous avons en celui de qui nous attendons ou espérons du bien". Il poursuit : "elle est si dégagée d'incertitude que, dans cette croyance, nous ne prenons point d'autre route pour obtenir ce bien."

Faire confiance, serait transmettre des pouvoirs discrétionnaires au dépositaire de la confiance, sans demander ensuite des comptes sur la manière dont il s'est acquitté de l'engagement pris.
Fidélité, confiance, et promesse fonctionnent de concert : la confiance reçue demande en retour la fidélité, de même que la fidélité donnée alimente la confiance.
ll est très évocateur de noter que c'est le mot foi qui est à l'origine du mot "fiançailles" ; dans les fiançailles il est littéralement question de remettre sa foi en quelqu'un. Dans la foi, le croyant noue des fiançailles avec Dieu, c'est l‘alliance de Dieu à son peuple, dans la promesse et la fidélité.
Pour le dire autrement : avoir confiance en Dieu, c'est avoir la foi ; avoir la foi, c'est le savoir fidèle ; le savoir fidèle, c'est jouir d'une assurance totale, c'est apprendre soi-même à être fidèle et digne de confiance.
Car il ne s'agit pas seulement de la foi que nous plaçons en Dieu mais aussi de la foi que Dieu place en nous.

Au verset 6 de notre passage, il est écrit "Dieu récompense ceux qui le cherchent". Dieu, à l'origine du monde, est aussi à l‘origine de l'existence de chacun d'entre nous. Il nous a voulu, nous a nommé avant même que nous paraissions parmi nos semblables. Et Dieu place sa confiance en nous.
Je reprendrai l'image des fiançailles, celle du lien que se tisse entre deux personnes.
On peut dire que Dieu lance une corde en direction de chacun de nous. Ceux qui le cherchent trouveront peut-être assez rapidement cette corde et s'en saisiront, d'autres la découvriront par hasard, pour d'autres elle restera cachée. Peu importe, elle est tendue en direction de chacun.
Pour celui qui s'en saisit se noue alors le lien entre Dieu et lui ; chacun tient un bout de la corde. Et pour l‘homme, sa vie, alors attachée à Dieu par la foi, voit son centre de gravité se déplacer. Nous ne sommes plus dans le ici et maintenant, dans le tout de suite et dans le visible. Nous sommes dans l‘avenir, je le dirais en deux mots dans "l'à venir" et dans l"invisible.

Cette corde lancée par Dieu prend la forme de sa Parole, c'est dans sa Parole qu'il se révèle aux hommes. Et il s'agit là aussi d'une preuve de la confiance qu'il place en nous. Je ferai appel ici aux démarches, relativement récentes, du linguiste Jacobson. Celui-ci définit le langage selon une triade : émetteur, récepteur et message. L'émetteur est celui qui parle, le récepteur est la personne à laquelle il s'adresse et le message est formé de l'ensemble des mots prononcés.

Or, dès l'instant ou l'émetteur commence à parler, il livre littéralement ses mots au récepteur, il ne sait pas ce que son interlocuteur va en faire, ni même comment il va les recevoir. C'est que fait Dieu avec nous, par sa Parole il s'adresse à nous, nous faisant confiance sur la façon de laquelle nous allons recevoir son message et le laisser faire écho en nous. Dieu nous parle sans cesse, il nous livre sa Parole, mais il la laisse cheminer vers nous et y prendre racine, ou pas, selon notre
capacité du moment à l'accueillir et à la faire germer. Mais Dieu agit avec confiance.

L'auteur de cette épître nous exhorte à recevoir cette parole et à aller plus loin, à la traduire en acte. Comme Noé dont le texte nous dit "qu'il a été divinement averti de ce que l'on ne voyait pas encore... et qui bâtit une arche pour le salut de sa maison". Noé a reçu le témoignage que Dieu plaçait sa confiance en lui et il a agit en fidélité à cette confiance.

Comme les autres personnages dont il est fait mention dans le texte, la confiance partagée avec Dieu amène à un déplacement. J'ai parlé toute à l'heure du déplacement du centre de gravité de la vie du croyant, mais il s'agit aussi d'un véritable déplacement géographique.

En réponse à sa confiance, à sa foi, Noé bâtit une arche qui va voguer au gré des flots pendant 40 jours et 40 nuits. Nul instrument de navigation à bord, seulement la confiance en l'avenir, à la promesse faite par Dieu : ils rejoindront la terre ferme.
Il en est de même pour Abraham : la promesse que Dieu lui a faite l'enjoint à quitter ses terres.

"Par la foi, répondant à l'appel, Abraham obéit et partit pour un pays qu'il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait." C'est le verset 8 de notre texte.
Comme Noé qui navigue sans instrument de navigation, Abraham se met en route, sans carte, sans même savoir ou il allait. Dans un pays qu'il allait recevoir, mais qu‘il n‘avait pas encore reçu !
Sa confiance est dans ce qui reste invisible au moment où il se met en route. Il agit sur la base d'une promesse dont la réalisation appartient au futur. Une fois son périple terminé, Abraham, et les siens, qu‘il a entrainé à sa suite, ne sont pas encore dans un pays qui leur est donné. Ils y habitent sous des tentes, avec "d‘autres héritiers de la promesse". Cette promesse les mets dans une situation précaire, temporaire. La promesse à laquelle ils se réfèrent dépasse le temps de la vie
humaine. Pour le moment, ils sont en transit, simplement assurés d'être à l'endroit que Dieu leur a assigné.

Et c'est parce que la fidélité est une dynamique ; elle ne peut exister que si l'on s‘efforce d'habiter et de séjourner dans un lieu de transit, dans l'espace du va-et-vient de la rencontre. Si l'on est ancré, installé, implanté quelque part, on peut considérer que la promesse est réalisée, dès lors, on ne conserve plus l'espace nécessaire pour continuer à recevoir la parole de Dieu et à vivre.

D'ailleurs, le texte nous le dit bien : "c'est selon la foi que tous ceux-là sont morts, sans avoir obtenu les choses promises; cependant, ils les ont vues et saluées de loin ; reconnaissant publiquement qu'ils étaient étrangers et résidents temporaires sur la terre." La promesse ultime que la foi recèle, c‘est que, justement, tout ne se joue pas dans le visible de nos vies. Que la promesse appelle à un autre lieu, une autre temporalité, une attente dernière, eschatologique dans laquelle nous pouvons avancer en confiance puisque Dieu lui-même a placé sa confiance en nous.

Je finirai avec une phrase de la philosophe italienne Michela Marzano, qui a beaucoup travaillé sur le couple et dont l'analyse éclaire le couple que chaque croyant forme avec Dieu, uni par l'alliance de la foi. Michela Marzano dit : "Faire confiance à l'autre et accepter la différence. S'ouvrir et laisser advenir. Composer avec les déchirures du temps, s'émerveiller encore et à nouveau des mêmes gestes. Signifier à l'autre sa disponibilité et son accueil sans l'obliger à remplir une place déjà construite."

C'est ce que Dieu et le croyant font dans le couple qu'ils forment.