RECONNAISSANCE DE MINISTERE DU CONSEIL PRESBYTERAL

Actes 27, 14 à 44

Notre époque a la manie de la commémoration. Nous sommes submergés par le devoir de mémoire. Le centenaire de la bataille de Verdun, les 80 ans du Front populaire, les 950 ans de l’invasion de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant.
Dans quelques semaines, nous fêterons un bicentenaire, celui du naufrage de la Méduse, immortalisé par une toile de Géricault que l’on peut encore admirer au Louvre.
Cette frégate voguait vers l’Afrique avec à son bord 400 passagers qui allaient reprendre pied au Sénégal, colonie restituée à la France après 1815. Le capitaine, un ancien émigré un peu alcoolique, n’avait pas embarqué depuis plus de 20 ans. Faute de savoir lire une carte marine, le 2 juillet 1816, il échoua son bâtiment sur un banc de sable au large des côtes de Mauritanie. Une tempête se leva. Il fallut alors évacuer le navire qui prenait l’eau. On s’entassa dans quelques chaloupes et il fallut en plus construire un radeau pour 150 personnes.

Ce fut le début de la tragédie.

Car de manière accidentelle ou intentionnelle, les amarres entre le radeau et les chaloupes furent très vite rompues. L’embarcation de fortune se mit à dériver au gré des courants. Les naufragés firent l’expérience de la promiscuité, de la faim, de la soif. On en vint aux mains. Les plus faibles furent jetés dans une mer infestée de requins. Il y eut même des actes de cannibalisme.
Quinze jours plus tard, quand un brick de la marine royale repéra la planche fantôme, il ne restait plus à bord que quinze moribonds couverts de plaies, brûlés par le soleil. Oui le naufrage de la Méduse avait viré au cauchemar.

La Bible n’ignore pas les récits de tempêtes et de naufrages. A cet égard, le livre des Actes des apôtres nous livre un compte-rendu extrêmement développé des mésaventures de Paul.
Aujourd’hui encore, ce chapitre 27 des Actes reste un document essentiel pour l’histoire de la navigation dans l’Antiquité. Il est riche de détails météorologiques et contient de précieux renseignements d’ordre nautique et technologique. Il s’inscrit dans la relation du voyage qui mène Paul de Césarée maritime en Palestine jusqu’à Rome où en tant que citoyen il doit comparaître devant le tribunal de l’empereur.

Paul embarque sur un cargo mixte chargé de blé destiné au ravitaillement de la capitale de l’empire. Mais le navire embarque aussi 276 passagers.
Bien sûr l’armateur a pris un risque. On est fin octobre. De novembre à mai, en Méditerranée, les tempêtes sont nombreuses et la navigation qui présente alors un réel danger, fortement déconseillée. Comme on dit, la mer est fermée. Mais qu’importe, les affaires sont les affaires, alors en dépit des avertissements de Paul, on décide de hisser les voiles. Et ce qui devait arriver arriva. Au large de la Crête, la tempête fond par surprise. En un instant le bateau se trouve pris dans un typhon de force 10. Le ciel et la terre se confondent. Le navire est maintenant à la merci des éléments, balloté et battu par les flots. Des murailles d’eau s’abattent sur le cargo qui cesse d’être dirigeable. En dépit des efforts de l’équipage rapidement terrassé par le mal de mer, rien ne semble pouvoir freiner sa course folle.
L’impuissance des hommes face à la force terrifiante de l’air et de l’eau est en passe d’anéantir tout espoir de survie. Nous avions finalement perdu toute espérance d’être sauvés écrit l’auteur des Actes.

C’est alors que Paul se dresse. Il prend la parole et son intervention fait basculer le récit. En effet finalement alors que le bateau commence à se disloquer, tous les passagers se retrouvent à l’eau avant de parvenir à terre sains et saufs. Le naufrage s’achève en sauvetage.

Ce récit a bien sûr une valeur symbolique : la traversée, la tempête, le naufrage, voilà des métaphores, des images de la vie, tant individuelle que sociale. Et ici le personnage de Paul a lui aussi valeur d’exemple et de symbole.
Paul s’est embarqué apparemment pour aller rendre des comptes à la justice des hommes : à Jérusalem on l’a accusé d’être un perturbateur de l’ordre public.
Mais il a la conviction que ce périple s’inscrit dans le projet de Dieu. Il faut qu’il aille à Rome pour présenter à l’Eglise de Dieu sa conception de l’Evangile, pour porter aux romains l’authentique parole de Dieu que rien ne peut entraver, ni les pouvoirs humains, ni les forces de la nature. C’est ce qui le pousse au péril de la mer.
Et voilà que la tempête arrive. Le projet est contrarié, mis à l’épreuve. Or il n’y a pas d’apparition du Christ ressuscité qui apaiserait les flots déchaînés comme sur le lac de Tibériade. Dieu lui-même se tait. Il ne provoque ni ne détermine les événements. Il est en retrait de sa création et il n’interfère pas avec elle. Il respecte les choix des hommes et il laisse faire la nature.
Dieu n’intervient pas dans l’histoire et dans le monde. Le miracle divin ne se produit pas. Paul lui-même n’a aucun pouvoir surnaturel qui lui permettrait de dominer les éléments en furie. Mais il a la foi. Il a confiance en son Dieu. Ce Dieu dont Paul confesse qu’il est présent dans l’événement aux côtés de son fidèle, présent donc au cœur même de la tempête.

C’est alors que le véritable miracle se produit. Parce qu’il a confiance en Dieu, Paul peut prendre la parole. Il parle pour dénoncer l’imprudence de ceux qui ont voulu prendre la mer en dépit des risques.
Il parle pour exhorter ses compagnons et chasser la peur.
Il encourage les uns et les autres en les invitant à manger pour prendre des forces.
Il les rassemble pour une tâche commune, celle du sauvetage.
Paul devient alors l’élément fédérateur de ce petit groupe en désarroi. Sa parole fait autorité alors que l’armateur, le pilote, le centurion, qui jusque-là menaient les choses, semblent avoir complètement disparu. Et les païens embarqués avec Paul voient bien que l’autorité dont il fait preuve lui vient d’un autre, tant la paix qu’il rayonne dans la tempête n’a pas son origine dans ce qui est de l’homme.

Oui, frères et sœurs, Paul est bien la figure dominante de ce récit qui met en valeur la profondeur de sa foi, la sagacité de ses propos, la justesse de ses analyses, ce récit qui souligne encore la prudence de son jugement, sa force de caractère, la résolution de son courage.
Ce sont d’ailleurs les mêmes qualités qui sont attendues de conseillers presbytéraux dans l’exercice de leur ministère collégial de conduite et de direction de l’Eglise.
Nos communautés sont sans doute elles aussi de petites barques engagées dans des navigations qui ne sont pas nécessairement de tout repos. La traversée de la tempête est une expérience d’humanité et de foi. Elle est aussi une expérience d’Eglise à vivre dans la confiance.
Grâce à son action, tous les compagnons de Paul ont été sauvés, tous sont demeurés dans l’unité scellée autour d’un grand repas partagé après que l’apôtre eut pris du pain et l’eut rompu en rendant grâce au Dieu créateur et sauveur.
Luc nous rappelle qu’en mer, comme dans la vie, tout est possible, la perdition comme le sauvetage. Ce jour-là, la mer n’a pas voulu. Le voyage s’est soldé par une issue heureuse, grâce au dynamisme d’un témoin du Christ.

C’est pour chacun d’entre nous une invitation à monter ou à rester dans la barque, unis les uns aux autres, non pas seulement par notre volonté propre, d’accord sur un projet humain, mais parce que nous y sommes convoqués par Jésus. C’est lui qui nous rassemble en un seul corps, en un seul équipage.
C’est lui qui accompagne tout homme, même dans les heures horribles de la tempête, au fil de la traversée.
C’est lui qui nous mène sur l’autre rive, cette rive où il nous attendra et dont il est l’unique Seigneur.

A lui soit la gloire d’éternité en éternité.