IL EST BON DE DOUTER

Matthieu 28, 16 à 20 – Genèse 3, 1 à 7 – Jean 13, 12 à 20

L’évangile selon Matthieu s’achève par cette ultime rencontre entre Jésus et les disciples. Ce texte est un concentré des dernières paroles du Christ, ainsi qu’un résumé des attitudes humaines face à l’Evangile. C’est sur ce point que nous nous arrêterons tout d’abord, avant de considérer les paroles que Jésus adresse aux disciples.

Comment se comportent les disciples quelques jours après la résurrection de Jésus ?

Matthieu cite trois attitudes des disciples :

« Ils sont allés en Galilée sur la montagne que Jésus avait désignée ».  Cette phrase fait référence à la parole de l’ange aux femmes, le matin de la résurrection (Mat 28, 7) : « il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez ». La qualité des disciples présentée ici est l’obéissance. Jésus leur a fait dire d’aller en Galilée ; ils y vont

« Quand ils le virent, ils se prosternèrent ». Les disciples adorent Jésus.

« Ils eurent des doutes ». Cette dernière phrase est traduite de différentes manières, selon les conceptions des traducteurs en ce qui concerne le doute :

   – Beaucoup de traductions, gênées par ce doute des disciples cherchent à amoindrir la généralité du doute en traduisant par : « certains eurent des doutes » ; mais rien ne permet de limiter le « oi » (ceux-ci) des disciples en « certains ». Il n’y a guère que la Traduction Œcuménique de la Bible (TOB) pour inclure (comme le dit le texte) tous les disciples dans le doute en traduisant : « mais ils eurent des doutes ».

   – D’autre part, la particule «  » ne doit pas être systématiquement traduite par « mais ». Cette particule exprime aussi la progression (qui plus est, ou : bien plus), ou la transition (or). Elle peut même être traduite par « : », comme pour donner une explication. Ainsi le texte ne veut pas forcément indiquer une opposition entre l’adoration des disciples et le doute qui les habite. On peut légitimement considérer que le texte veut indiquer une progression ou une explication entre l’adoration des disciples et le doute. C’est un peu comme si on nous disait que c’est parce que les disciples doutent qu’ils adorent Jésus ; nous y reviendrons.

Quoi qu’il en soit, nous avons là, trois points qui définissent le disciple : l’obéissance, l’adoration, le doute. Certains disciples n’ont qu’une ou deux de ces attitudes : il en est qui n’obéissent pas, d’autres n’adorent pas. Enfin, quelques-uns doutent, comme dans le cas des disciples ; ou, au contraire, ne doutent pas.

La question du doute.

Il va de soi qu’un disciple obéisse et adore, surtout dans le cadre religieux qui nous occupe ; sinon, où serait la qualité du disciple. Le disciple est avant tout quelqu’un qui suit son maître et accomplit sa volonté.

Mais le doute des disciples est problématique, d’autant plus que Jésus va les envoyer en mission et qu’il ne sera plus là pour les conduire et les surveiller.

Que le Christ confie son œuvre à des hommes qui lui obéissent et qui l’adorent, c’est normal.

Mais qu’il ne profite pas de l’occasion pour reprendre et corriger ceux qui doutent, ça c’est surprenant. Parce que le texte ne mentionne aucune leçon de Jésus à ce propos. Il ne fait pas de différences entre les disciples et envoie en mission ceux qui doutent comme ceux qui ne doutent pas. A condition, d’ailleurs (et nous venons de  le voir), que le texte ne présente pas un doute systématique des disciples.

Qu’aurions-nous fait à la place de Jésus ?

J’ai l’impression que l’on aurait plutôt confié notre œuvre à ceux qui n’obéissent et n’adorent pas toujours qu’à ceux qui doutent. C’est d’ailleurs le choix classiquement religieux ; car, si la religion demande l’adoration et surtout l’obéissance aux fidèles, elle ne tolère pas le doute. Car le doute sous-entend l’incompréhension, l’absence de foi, et donc le manque d’engagement.

Pourtant le doute ne s’oppose pas à la foi.

Le doute fait référence aux capacités humaines de compréhension et d’adhésion. Si je ne suis pas très sûr d’avoir compris, ou si je ne fais pas confiance, j’aurais des réticences à m’engager, certes, mais en aucun cas je ne pourrais être fanatique ou intégriste.

Ne pas douter : c’est être sûr de soi, c’est être convaincu, mais pas forcément converti. Savez-vous pourquoi les intégristes sont redoutables ? Justement, parce qu’ils ne doutent pas.

D’ordinaire, nous lisons Mat 28, 16-20 en opérant une sélection entre ce qui est positif : l’obéissance et l’adoration, et le négatif : le doute. Mais le texte ne fait pas cette distinction : le doute y est aussi positif que l’obéissance et l’adoration.

Avoir la foi, ce n’est pas être sûr de soi, c’est être sûr de Dieu ; c’est savoir que l’on n’a rien compris et que l’on se trompe tout le temps, mais que Dieu, lui, sait ce que j’ignore, et qu’il agit avec sagesse et amour, même si je ne saisis pas sa démarche.

Avoir la foi, c’est douter sans cesse de ce que je crois, car seul Dieu est la vérité. Finalement, ce n’est pas très important ce que je crois. Ce qui est important, c’est ce que Dieu croit.

Avoir la foi, ce n’est pas me regarder et disséquer les croyances et les dogmes que je partage, pour en convaincre les autres. Avoir la foi, c’est regarder à Dieu et lui faire confiance. Ainsi, non seulement le doute ne s’oppose pas à la foi, mais il l’accompagne ; sinon la foi n’est pas la foi, mais du fanatisme.

Le doute conduit à l’obéissance et à l’adoration. Les disciples obéissent et adorent Jésus, non seulement malgré leurs doutes, mais parce qu’ils doutent. S’ils étaient sûrs d’eux et croyaient avoir tout compris, ils n’accepteraient aucun ordre et s’adoreraient eux-mêmes. C’est parce qu’ils sont dépassés par l’événement de la résurrection et ne la comprennent pas, qu’ils se sentent tout petits et adorent.

Le doute est une forme d’humilité. Il permet de ne pas revendiquer le pouvoir, mais de le laisser à celui que l’on adore. C’est pourquoi Jésus dit aux disciples : Toute autorité m’a été donnée dans le ciel et sur la terre.

C’est la raison pour laquelle Jésus ne reproche pas aux disciples leur doute, mais, au contraire, les envoie en mission. S’ils étaient trop sûrs d’eux, les envoyer en mission eut été dangereux.

Jésus envoie les disciples en mission.

Ils ont pour tâche de faire des gens de toutes les nations des disciples : c’est-à-dire des personnes qui croient, qui adorent et qui obéissent ; mais qui doutent aussi, sinon elles vont croire leurs propres paroles, raisonnements et actions. Car il est question de faire des disciples. Or le disciple n’est pas plus grand que son maître ; il n’est pas le maître ; il n’est pas sûr de lui, il est sûr du maître.

Les disciples ont pour tâche d’enseigner les nations.

Le doute ne s’oppose donc pas à la connaissance et à une démarche intellectuelle. Les vrais savants le savent bien : toute véritable démarche scientifique s’accompagne du doute systématique. En théologie c’est encore plus vrai, puisque la matière à étudier n’est pas humaine. L’approfondissement de  l’Evangile nous rappelle sans cesse notre finitude et nous conduit à l’humilité. Plus on découvre l’amour de Dieu et plus on se reconnaît disciple.

Ce n’est pas facile de partir en mission lorsque l’on doute. Mais le Seigneur n’attend pas que nous ayons tout compris avant de nous envoyer, car personne ne serait prêt, et ceux qui penseraient l’être ne le seraient pas.

La mission fait elle-même partie de l’apprentissage. La relation avec Dieu dans la prédication, la découverte du prochain et de ses préoccupations, sont des écoles de vie, d’humilité, d’ouverture et de tolérance.

C’est pourquoi il faut faire confiance à la parole du Seigneur et oser témoigner, même (ou surtout) si l’on doute ; on ne sera jamais capable. C’est pourquoi Jésus promet de nous accompagner tous les jours.

Jésus est retourné au Père, mais son autorité et sa présence restent entières. Il est avec nous « tous les jours, jusqu’à la fin du monde ».

Si cette promesse était conditionnelle, on pourrait en douter. C’est-à-dire si elle dépendait de nos certitudes, de notre engagement ou de notre pouvoir. Mais Jésus ne nous propose pas d’être sûrs de nous, mais de lui.

Sa promesse repose sur ce qu’il est et sur ce qu’il fait. Alors nous pouvons être confiants, il est là.

Jésus est avec nous parce qu’il le dit, non parce que nous croyons !