CE QUE DIEU A DECLARE PUR

Actes 10, 9b à 16 et 28 à 29a – Deutéronome 10, 12 à 19 – Galates 3, 6 à 9

Un choix de survie

La toute jeune Eglise chrétienne est déjà en crise. Elle doit faire le choix le plus important de son histoire. Un choix qui implique sa survie.

L'Eglise chrétienne est née à Jérusalem. Sa naissance a été merveilleuse. L'Esprit Saint est descendu sur les disciples et des milliers de personnes ont répondu à leur prédication.

Les premiers chrétiens, en attendant le retour de Jésus, partagent leurs biens et organisent l'Eglise. Quand les persécutions commencent, les disciples tiennent bon. Mais la nouvelle Eglise commence à se sentir à l'étroit à Jérusalem.

La barrière

Dans la Palestine de l'époque se dresse une barrière immatérielle entre les personnes. 

C'est la barrière qui sépare les Juifs des Païens. Ils cohabitent en ayant le moins de contacts possibles entre eux. La plupart du temps ils s'ignorent.

Ils ne se touchent jamais, ne se rendent pas visite, ne partagent aucune nourriture ni boisson. Leurs contacts sont la plupart du temps très désagréables : collecte d'impôts, corvées, maintien de l'ordre, répression des rébellions.

L'occupant romain a pour lui la force et le droit qu'il s'est octroyé en tant que pourvoyeur de progrès et civilisation. Pour le Romain, le Juif est un barbare primitif et sa religion un amas de superstitions venues du fond des âges.

Pour le Juif, le Romain est un incirconcis. Un idolâtre, un mangeur de vermine. En plus de ça, il occupe la Terre Sainte.

Ces deux peuples, pourtant habitant les mêmes villes, parcourant les mêmes routes, faisant leurs achats au même marché, mangeant le même blé, le même raisin et le même poisson, sont condamnés à ne jamais se parler, jamais se comprendre, jamais s'aimer…

La Loi

Cette barrière invisible mais infranchissable s'appelle LOI. Bien entendu, je ne parle pas d'un code législatif, je parle de la Torah tout entière. Car les Juifs ne font pas les distinctions que nous faisons aujourd'hui, code civil, code pénal, loi coutumière. Les Romains comprendraient peut-être ce langage, mais pas les Juifs. Le Juif a reçu l'héritage de Moïse, le Pentateuque. Ces livres donnent un sens à sa vie, lui disent comment se comporter, quoi penser de l'humanité et du monde. Tout est loi pour le Juif : l'espace, le temps, la nourriture, le travail, la procréation, l'éducation. Il s'efforce d'accomplir les directives divines le mieux possible. Les docteurs et scribes sont là pour l'aider, ajoutant leurs propres directives à celles de Moïse.

On ne discute pas la loi. Elle est l'expression de la volonté de Dieu.

Volonté de Dieu ?

La loi de Moïse est-elle vraiment la transcription de la volonté de Dieu ? Dieu veut-il vraiment toutes ces observances prescrites dans le Pentateuque ?

L'interminable et tatillonne description des cérémonies. Les sacrifices qui sont une véritable hécatombe de bétail. La mort des premiers-nés Egyptiens et le pillage de leurs biens. La conquête de la Terre Promise au détriment de ses habitants…

Et tant d'autres faits qui nous laissent mal à l'aise quand nous lisons la Bible.

Mais rassurez-vous, frères et sœurs, la Bible n'est pas un monolithe. Vouloir gommer les contradictions du texte c'est rendre la Bible lettre morte. Et s'il y a un courant, il y a un contre-courant dans la pensée biblique.

Et si les lois de séparation sont sévères, il y a une tradition d'accueil de l'étranger dans l'Ancien Testament. Cette phrase qui revient souvent : soyez bienveillants envers les étrangers parce que vous-mêmes vous avez été étrangers en Egypte. Et des exemples : Naaman le lépreux, Raab, Ruth, les Ninivites qui se repentent…

L'Ancien Testament est ainsi parsemé de points lumineux qui annoncent déjà la révélation complète et pleine de Dieu en Jésus-Christ.

Le salut vient des Juifs

Dieu est le même au temps de Moïse et maintenant. Dieu est toujours le même, mais les hommes changent. Et Dieu s'adapte à leur mentalité. Il a parlé au peuple à la nuque raide, abruti par la servitude et la vie dure du désert. Ce peuple a adapté la parole de Dieu à sa culture.

Ce qui est intéressant, chez le peuple d'Israël, c'est le monothéisme. Un seul peuple et un seul Dieu. Le dialogue peut s'établir. Le peuple connaît le Dieu qui le sauve. S'il y a plusieurs dieux, comment connaître celui qui sauve ? Comment établir une relation avec lui ?

Dieu a donc choisi un peuple qu'il a préservé à travers les aléas de l'histoire. Il a envoyé son Fils vivre parmi ce peuple. Le salut vient des Juifs, dit Jésus à la Samaritaine. Oui, le salut vient des Juifs, mais est-il destiné aux Juifs seulement ? Voilà la question qui se pose à la jeune Eglise de Jérusalem.

De lourds fardeaux

La question de l'entrée des Païens dans le peuple juif a déjà été posée et résolue.

Si un Païen veut devenir juif, il doit se soumettre à toutes les exigences de la loi : circoncision, purification, sabbat, fêtes, nourriture, sacrifices. En adoptant la religion juive, le Païen change radicalement sa façon de vivre et se sépare de sa famille, de son travail, de ses amis et de ses coreligionnaires.

La jeune Eglise de Jérusalem, composée de Juifs, pense comme cela. A-t-elle tort ou raison ?

Je suis sûre que la question taraudait les apôtres, du moins certains d'entre eux. Ces exigences ne cadraient pas avec l'enseignement de Jésus. L'équation était faussée.

Ils attachent de lourds fardeaux sur les épaules des hommes, et ils ne lèvent pas le doigt pour les aider, dit Jésus (Mat 23,4).

L'Eglise chrétienne va-t-elle continuer à attacher de pesants fardeaux sur les épaules de ceux qui se convertissent ?

Le choix de Pierre

L'équation est faussée mais un nouvel élément va la rendre juste. C'est le Saint Esprit. Oui, le Saint Esprit ce ne sont pas seulement quelques jolies langues de feu sur les apôtres !

L'Esprit va donc saisir l'apôtre Pierre en prière sur la terrasse. Pierre prie et Pierre a faim. La faim dans le langage biblique n'est pas seulement une question d'appétit. C'est une question de manque. Que manque-t-il à Pierre ? Une réponse satisfaisante au problème de l'Eglise.

Cette réponse vient sous la forme d'un immense tissu qui descend du ciel. D'aucuns appellent cela une nappe. Je préfère dire une tente. Les quatre coins de la tente se posent. A l'intérieur toutes sortes d'animaux, des quadrupèdes, des reptiles et des oiseaux.

Vous l'avez peut-être remarqué, nous trouvons ici deux clins d'œil à l'Ancien Testament : cette énumération d'animaux fait penser à celle de la Genèse et la tente rappelle le tabernacle dans le désert. Comme souvent dans les songes et visions, ces animaux sont symboliques. La vision concerne les êtres humains, les êtres humains que Dieu a créés et qu'il souhaite faire entrer dans son Eglise. Pierre, tu as faim ? Mange. Ta faim est spirituelle ? Voici de la nourriture spirituelle pour toi. Mais les habitudes sont tenaces et Pierre a du mal à obéir. L'ordre est répété encore deux fois, puis le tissu repart au ciel.

Pierre n'a pas le temps de digérer sa vision. Voici que l'Esprit lui signifie qu'il faut la mettre en pratique tout de suite.

Alors il fait entrer les trois Romains qui se trouvent à sa porte et leur donne l'hospitalité.

Les Romains entrent chez Pierre. Le mur de séparation des peuples est en train de tomber. Les Romains vont manger et dormir avec les Juifs !

Le centurion

Le lendemain Pierre persiste dans sa démarche. Il se rend chez le patron des trois Romains, le centurion Corneille.

Corneille n'a rien pour plaire aux Juifs. Non seulement il est païen, mais en plus il est centurion ! Il fait partie des forces d'oppression qui occupent la Terre Sainte.

D'un autre côté Corneille a tout pour plaire : il est déjà converti : écoutez ce que le livre des Actes dit à son propos : il est pieux, il craint Dieu, il fait de bonnes œuvres, il invoque Dieu à tout moment.

Corneille est-il païen, ou pas ? Selon la loi juive il l'est, car il n'observe pas les lois juives et il n'est pas circoncis. Mais selon les critères du christianisme il n'est pas païen, puisqu'il adore Dieu.

Pierre accepte cet homme comme un membre de l'Eglise chrétienne. Il entre dans sa maison, mange avec lui, dort sous son toit, parle à sa famille et à ces amis. Il ne peut que constater la conversion de cette famille, car l'Esprit de Dieu descend sur les païens réunis. Ils sont prêts à recevoir le baptême.

Le choix de Pierre se résume à accepter l'évidence ou partir en courant en claquant la porte. Mais cette dernière solution le ferait résister au Saint Esprit.

Par l'action du Saint Esprit le mur de séparation entre Juifs et Païens est définitivement démoli. Il ne reste qu'à le faire accepter aux dirigeants de l'Eglise.

Pierre sait que cela va être difficile, mais déjà se profile à l'horizon un puissant défenseur de l'entrée des païens dans l'Eglise : Paul, qui vient de se convertir.

La porte est ouverte

Corneille n'était pas un cas isolé. Des milliers de païens piaffaient aux portes des synagogues, se contentant des miettes que les Juifs voulaient bien leur laisser. Le christianisme va récolter cette moisson déjà mûre.

Oui, en Jésus-Christ les païens peuvent  venir à Dieu en toute confiance, tels qu'ils sont, sans l'épreuve de la circoncision, sans se séparer de leur famille et de leurs amis, sans perdre leur travail. Au contraire. Chaque converti amène d'autres et l'Eglise ne finit pas de grandir.

Cela ne se fera pas sans heurts et problèmes, mais l'Eglise n'en a-t-elle pas toujours eu ?

Notre regard sur l'autre

Mais en quoi cela nous concerne, ce problème de l'Eglise primitive ?

Nous, avec 2000 ans de christianisme derrière nous, n'avons pas de barrières entre nous et les autres êtres humains.

Nous pouvons aller chez les indiens d'Amazonie, leur serrer la main, leur faire la bise, et nous asseoir avec eux autour du feu pour déguster quelques araignées grillées. Aucune loi de notre Eglise ne nous en empêche, au contraire. Oui, nous pouvons nous lier avec tous les êtres humains, les toucher, dormir sous leur toit et partager leur nourriture.

Cela paraît simple, mais cela ne l'est pas.

Car nous ne considérons pas toujours avec bienveillance l'autre, celui qui est différent.

Nous nous plaignons des étrangers, nous ne les comprenons pas et nous les critiquons. Nous n'entretenons pas de vraies relations avec eux.

Aller vers l'altérité pose un problème aujourd'hui comme hier. Les barrières entre êtres humains ne sont pas les mêmes qu'il y a 2000 ans mais nous ne cessons pas d'en dresser.

Et il est toujours aussi difficile d'aimer le prochain.

Se perdre ou garder ses acquis

Vous pensez que Pierre a été félicité de sa démarche ? Relisez le livre des Actes. Pierre a été déconsidéré et sévèrement rappelé à l'ordre. Les dirigeants de l'Eglise de Jérusalem ont pris beaucoup de temps et beaucoup négocié l'entrée des païens dans l'Eglise. Ils voulaient garder encore quelques petits morceaux de loi. Demander aux païens de s'abstenir du sang, de la viande sacrifiée aux idoles, alors que de son côté Paul, le fer de lance du christianisme, disait : mangez tout ce qui se vend au marché, le problème des nourritures et des fêtes, c'est un problème de faibles.

Qui sont aujourd'hui les faibles du christianisme, frères et sœurs ?

Ce sont ceux qui mettent les pratiques au-dessus de l'amour. Ceux qui dressent des barrières. Ceux qui posent des fardeaux sur les autres. Ceux qui ne veulent pas mettre leur façon de vivre et leurs acquis en question.

Pierre a accepté de se perdre pour abattre le mur de séparation entre Juifs et Païens.

Nous sommes appelés à faire de même, pour que l'humanité tout entière puisse fraterniser sous le regard du même Dieu.

Car il vaut mieux se perdre en aimant son prochain que préserver son identité derrière un mur de séparation.