DEMEURER EN CHRIST

Jean 15, 1 à 10 – 1 Jean 3, 18 à 24 – Matthieu 7, 15 à 20

Ces quelques versets de l'évangile selon Jean font partie du dernier entretien que Jésus a avec ses disciples avant sa passion. Son but est de préparer ses disciples aux événements qui vont suivre, et surtout de les former pour, qu'après sa mort, ils puissent poursuivre son œuvre. Avec pour objectif final : la gloire de Dieu. Or, comment Dieu est-il glorifié ? Jésus le déclare ici (v. 8) : Mon Père est glorifié en ceci : que vous portiez beaucoup de fruit et que vous soyez mes disciples. Les deux vont ensemble : le fruit manifeste l'état de disciple du Christ ;  Jésus le déclarait déjà en ce qui concerne le statut de vrais prophètes : C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez (Mat 7, 20). Mais qu'entend-il par fruit ?

Le fruit.

Remarquons, tout d'abord, que le terme est au singulier, en tous cas dans ce chapitre 15 de Jean, contrairement à Matthieu 7 où il est question des fruits des vrais prophètes.

Ici, à priori, un seul fruit est prévu. Lequel ? Le texte ne le dit pas ; mais on peut tenter de le découvrir. Cela nous fait penser, en tous cas, à l'épître aux Galates (5, 22) où l'apôtre Paul présente, sous l'appellation du fruit de l'Esprit, toute une série de vertus.

Le fruit ! C'est ce qui vient naturellement.

Jésus ne parle pas d'actes, d'œuvres ou de réalisations, ce qui impliquerait une volonté, des efforts, une entreprise, mais de « fruit ».

Le fruit est la conséquence naturelle de la vie. L'arbre fruitier ne fait pas d'efforts, ne se mentalise pas pour produire du fruit, c'est dans sa nature. De même, le disciple du Christ produit du fruit parce qu'il est chrétien, et non parce que c'est un devoir, une obligation. Il produit du fruit naturellement, en fonction de la nouvelle nature que le Seigneur a mise en lui. Autrement dit : être disciple et porter du fruit, ce n'est pas une question d'action, mais de nature. Le chrétien ne se contente pas de faire, il est.

D'autre part, le fruit, c'est ce qui donne la vie.

Dans sa propre espèce déjà, car c'est bien par les fruits que les végétaux se reproduisent, et donc entretiennent la vie de l'espèce.

Qui plus est, le fruit donne la vie à toutes celles et à tous ceux qui passent et mangent de ce fruit. Le fruit nourrit.

Dans les deux cas (reproduction et nourriture), le fruit disparaît, il est détruit pour donner sa vie. Comme le disait Jésus en parlant de sa mort (Jean 12, 24) : Si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il demeure seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. Là encore, le mot « fruit » est au singulier.

Nos fruits sont appelés à disparaître. Ne leur soyons donc pas plus attachés qu'au Seigneur.

Le fruit est ce qui est naturel et ce qui donne la vie. C'est ce qui est donc naturellement non égoïste, car l'égoïste ne donne pas, il prend.

Mais parler de nature non égoïste est contradictoire, car l'égoïsme est naturel. L'être humain pense d'abord à lui-même ; cela fait partie de l'instinct de survie.

Par l'image du fruit, Jésus propose donc une expérience nouvelle : le dépassement de l'instinct de survie, l'abolition de l'égoïsme naturel. Et, puisque cela est impossible naturellement, cette expérience implique un changement de nature. Jésus propose de passer d'un ordre naturel des choses à un nouvel état, par l'attachement à ce qui n'est pas naturel, à ce qui vient d'ailleurs : le Christ. C'est pourquoi Jésus dit : Demeurez en moi ! Que veut dire cette expression ?

Demeurer en Christ.

Pour expliquer cette expression, Jésus reste dans le domaine végétal, avec l'image du cep et des sarments de vigne, ou du tronc et des branches. Le cep (le tronc), c'est le Christ ; les sarments (les branches), ce sont les disciples. Les sarments reçoivent du cep : la sève ; c'est-à-dire la vie, l'énergie. Qu'est-ce que cette vie, cette énergie ? Dans la nature végétale, ce transfert de vie est physique ; comme par le sang dans le règne animal, l'énergie passe du tronc aux branches par la sève.

On se doute bien que, même s'il utilise une image agricole, Jésus parle spirituellement. D'ailleurs le chrétien n'est pas physiquement attaché au Christ comme la branche au tronc. Quel est donc ce transfert de vie de Jésus au chrétien ? Que signifie : demeurer en Christ ?

Dans un premier temps, je dirais que demeurer en Christ, c’est faire la différence entre la vie et l'existence.

Exister, c'est poursuivre les instincts, les habitudes de la nature initiale. Un animal existe. Lié par sa nature et ses instincts, il agit par habitude, sans se poser de questions. Sans même l'avoir choisi, son but est la survie et l'hégémonie de son espèce, il est programmé pour ça. Des êtres humains vivent, ou plutôt existent de cette manière. Dans sa 1ère lettre aux Corinthiens (2, 14), l'apôtre Paul utilise, pour qualifier ces personnes, l'expression : homme naturel.

A l’inverse, vivre implique la possibilité du choix et de la responsabilité personnelle, en fonction de découvertes, de nouvelles façons de voir et de réflexion. Or, la connaissance du Christ et de l'Evangile nous apporte une nouvelle orientation, une nouvelle direction, une nouvelle vision des choses. C'est comme une greffe : un élément extérieur à nous-mêmes nous est apporté. En l'adoptant, nous sommes rendus capables de créer un nouveau fruit, de vivre une nouvelle vie : la vraie vie, la vie spirituelle.

Vivre, c'est trouver la raison profonde, les valeurs qui font que le chrétien vit comme disciple du Christ, comme ayant un Dieu, et non par habitude, ou par instinct.

Demeurer en Christ, c'est recevoir une culture, dans tous les sens du terme. Une culture si profonde, qu'elle devient une seconde nature ; c'est-à-dire que les instincts même sont changés. Si, autrefois, le réflexe premier était la défense de soi, la survie, la sauvegarde de son pouvoir, de sa puissance et de son autorité personnelle, maintenant, le disciple pense d'abord au Maître et au prochain. Là encore, non par obligation, mais sans y penser, parce que sa nature a été changée, et que, naturellement, par réflexe, il s'oublie lui-même pour penser aux autres. En quelque sorte, le disciple est reprogrammé.

C'est une purification. C'est le terme qu'emploie Jésus au verset 2 : Tout sarment qui porte du fruit, le Père le purifie (c’est le terme grec katharizeau qui est employé, et qui signifie : purifier), pour qu'il porte encore plus de fruit.

Il faut bien voir de quoi Jésus parle ici, car le danger de la purification intégriste est réel. Les intégristes (et la chimie) voudraient nous faire croire que la purification consiste à être sans mélange ; c'est-à-dire tellement consacré à Dieu et à la religion que le pur est séparé des autres. Mais ces chrétiens là ne sont pas disciples du Christ, car le Maître a toujours été proche du prochain, parce qu'il l'aime. C'est, d'ailleurs, cela sa différence, sa pureté : il aime Dieu et le prochain, alors que le monde n'aime que lui-même. Le chrétien n'est pas pur en se séparant ; il est pur en aimant.

Jésus parle de purification dans le sens de tailler, d'émonder. En effet, la nouvelle culture que le Christ apporte conduit le disciple à laisser tomber les instincts égoïstes. C'est en ce sens, qu'il est taillé, émondé, purifié. Et c'est l'œuvre du Père, dit Jésus. Si nous voulons nous tailler nous-mêmes, nous risquons fort de ne pas enlever ce qu'il faut.

Demeurer en Christ, c'est être attaché au Christ, c'est adhérer à lui. Mais comment ? Intellectuellement ? Oui, mais pas seulement.

Au verset 4, Jésus dit : Demeurez en moi, comme moi en vous. Comment Jésus demeure-t-il en nous ? Essentiellement de deux façons :

Par son Esprit.  Au chapitre suivant (16, 13-14), Jésus dit aux disciples : quand l'Esprit de vérité viendra, … il me glorifiera, parce qu'il prendra de ce qui est en moi pour vous l'annoncer. C'est par l'Esprit saint que Jésus demeure en nous. Jean l'a écrit (1 Jean 3, 24), nous avons lu ce texte : Nous savons qu'il demeure en nous : par l'Esprit qu'il nous a donné.

D’autre part, Jésus demeure en nous par son amour. En Jean 15, 9 (nous avons aussi lu ce texte) Jésus déclare aux disciples : Comme le Père m'a aimé, moi aussi, je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour.

Ainsi, comme Jésus le fait pour nous, demeurer en lui consiste à recevoir son Esprit et son amour, et à rester dans cet esprit et cet amour, en conservant l'état d'esprit du Seigneur, en l'aimant comme il nous aime, et en vivant le commandement d'amour du Christ.

On ne reste pas attaché à quelqu'un que l'on n'aime pas. Tout au plus va-t-on vivre avec lui. On est alors à côté du cep, pas en lui.

La question que je nous pose est celle-ci : Aimons-nous Jésus ?

Je ne fais pas de sentiment en disant cela. Je n'attends pas une réponse dépendante de l'émotion, mais réfléchie, raisonnée, mûrie.  

Qu'en faisons-nous de cet homme ? Est-il  vraiment central,  déterminant dans nos vies ? Est-il le point d'ancrage, de référence ? Ses valeurs sont-elles nos valeurs, notre nouvelle nature, nos réflexes ? Ou bien  sommes-nous chrétiens parce que de famille et de tradition chrétienne … et protestante ?

Si nous sommes attachés au Christ, alors, ça se voit. Le fruit est présent. Ce fruit est directement lié à la façon dont Jésus demeure en nous. C'est le fruit de l'Esprit, et ce fruit, c'est l'amour. Ce n'est pas notre fruit, mais le sien. Nous ne sommes pas la source de vie. C'est lui, le cep, qui nous porte et nous nourrit.

Je suis le vrai cep, dit Jésus(Jean 15, 1).

Il y a d'autres ceps, d'autres troncs, d'autres philosophies, d'autres façons de voir la vie, d'autres points de référence et d'ancrage. Et nous pouvons opter pour d'autres valeurs en toute légitimité. Mais Jésus-Christ est le seul vrai cep ; c'est-à-dire celui qui vient de Dieu et non de l'homme.

Les autres maîtres, dont certains peuvent être intéressants, ne proposent que des améliorations de la nature humaine. Jésus est le seul à annoncer son remplacement : une mort et une résurrection, afin que les actes soient des fruits, et non des obligations.

Remplacement et non amélioration, afin que l'être humain reste libre ; c'est-à-dire qu'il vive en conformité avec sa nature, et non contre sa nature.

Mais cette nature est nouvelle, et elle n'est pas passagère ; elle demeure. C'est pourquoi Jésus nous dit : Demeurez en moi.