C'EST MOI QUI FERAI PAÎTRE MON TROUPEAU

Jean 10, 7 à 21 – Ezéchiel 34, 1 à 16

Il est évident que, lorsque Jésus prononce ces mots, il a en tête la prophétie d'Ezéchiel. Les mêmes références sont reprises : le troupeau, le berger, les faux bergers (mercenaires ou employés, selon les traductions). Les portraits de ces faux bergers sont très similaires, entre les deux textes ; nous y reviendrons.

Quels sont les contextes de ces deux passages ? Et comment  Jésus  interprète-t-il la prophétie d'Ezéchiel ?

Ezéchiel et les faux bergers.

Voyons, tout d’abord, le contexte.

C'est au 6ème siècle av. J-C qu'Ezéchiel prophétise à Babylone. Il fait partie des exilés d'Israël emmenés en Mésopotamie par le roi de Babylone : Nabuchodonosor.

Une question lancinante se pose pour les Israélites : Qu'est-ce qui s'est passé pour que nous soyons ainsi exilés loin de chez nous ? Comment se fait-il qu'Israël n'existe plus en tant que nation ? Avec le risque que le peuple même disparaisse. Car si les Israélites ne reviennent jamais en Judée (ce qui, à ce moment là, peut sembler plus que probable), les Hébreux seront dispersés pour toujours et perdront leur identité ; et ce sera la fin de l'alliance et du plan de Dieu.

Comment Dieu a-t-il pu permettre ce drame ? A moins qu'il l'ait voulu, ayant délibérément abandonné son peuple.

Ezéchiel a une réponse à ces questions : Dieu n'a pas voulu l'exil d'Israël. La faute est à Israël lui-même, et, tout particulièrement, à ses chefs, à ses bergers.

Ezéchiel prophétise contre les bergers.

Ezéchiel constate la situation : Mon troupeau est dispersé, dit Dieu (34, 6). Or, lorsqu'un troupeau est dispersé, c'est que le berger a mal fait son travail. En effet, une brebis ne se sent bien qu'en troupeau. Seule, elle a peur, ne mange plus, fait n'importe quoi ; elle est perdue. Le berger qui connaît les moutons travaille sans cesse à les rassembler. En quoi les bergers d'Israël ont-ils mal accompli leur tâche ?

Ezéchiel fait quantité de reproches aux bergers d'Israël :

Au lieu de faire paître le troupeau, ils se sont nourris eux-mêmes, sur le dos des moutons (34, 2-3).

Ils n'ont pas pris soin des faibles, des malades et des blessés.

Ils n'ont pas cherché la brebis égarée.

Ils ont dominé le troupeau avec force et rudesse (34, 4).

En un mot, les bergers d'Israël ont été égoïstes, ils n'ont pensé qu'à eux-mêmes et à leurs avantages, ils ne prenaient aucun soin du troupeau (34, 8).

Que fera donc Dieu ? Et c'est là la prophétie :

Dieu reprendra son troupeau aux mains des bergers.

Il rassemblera ses moutons, il les ramènera en Judée, il les fera paître dans un bon pâturage, il ramènera la brebis perdue, il soignera le mouton malade, il guidera son troupeau avec justice.

C'est l'annonce d'une bonne nouvelle. Avec cette déclaration centrale du Seigneur : C'est moi qui ferai paître mon troupeau (34, 15).

Qu'est-ce que Jésus a fait de ce message ?

Jésus et la fonction de berger.

Dans quelles circonstances, Jésus parle-t-il du berger ?

Le contexte du message de Jésus est rappelé à la fin de cette parabole du bon berger, lorsqu'aux versets 19-21 il est écrit, qu'à cause des paroles de Jésus, les Juifs sont divisés.

Certains considèrent que Jésus est possédé. D'autres font remarquer qu'un démon n'ouvre pas les yeux des aveugles. Cette dernière allusion nous ramène au chapitre précédent qui raconte la guérison de l'aveugle de naissance. Chapitre dont la plus grande partie relate les accusations que les docteurs de la loi font peser sur l'infirme guéri et ses parents, afin de nier la guérison opérée par Jésus. Les chefs religieux sont donc présentés comme de mauvais bergers qui font souffrir les brebis au lieu de les soulager.

Le contexte est donc polémique. Il se poursuit, d'ailleurs, dans la 2ème partie du chapitre 10 : Jésus est menacé d'être lapidé (v. 31) pour avoir dit : Moi et le Père, nous sommes un (v. 30).

On a donc un double débat : Jésus critique la façon dont les chefs religieux accomplissent leur fonction de berger ; et les docteurs critiquent le discours de Jésus relatif à son unité avec Dieu.

La parabole du bon berger répond à ce conflit.

Quels sont les thèmes fondamentaux de cette parabole ?

Comme Ezéchiel, Jésus critique les faux bergers :

Ils s'enfuient devant le danger (le loup) en abandonnant les moutons (10, 12).

Jésus traite, indirectement, les bergers de voleurs (10, 10). Une façon de dire qu'ils profitent des brebis, qu'ils s'enrichissent à leurs dépens.

Il dit qu'ils n'ont pas le souci des moutons (10, 13). Jésus reprend les termes même d'Ezéchiel.

Ces faux bergers n'ont donc aucune légitimité ;  il faut les rejeter, en tant que bergers.

Une expression revient constamment dans la bouche de Jésus : C'est moi qui suis

C'est moi qui suis la porte des moutons (10, 7).

C'est moi qui suis le bon berger (10, 11 et 14).

C'est moi qui me défais de ma vie (10, 17 et 18).

Cette expression est choisie, voulue. Elle implique deux notions :

Dire je suis établit (dans la pensée juive) un lien entre la personne qui parle et Dieu ; car Je suis est le nom de Dieu tel qu'il est présenté en Exode 3. Quand Jésus dit je suis, c'est une autre façon de dire : Moi et le Père, nous sommes un.

D’autre part, si Jésus insiste sur ce Moi, je suis, c'est par opposition avec ceux qui ne sont pas. Jésus dit, en raccourci, les chefs religieux ne sont pas de vrais bergers, Moi, je suis le bon berger. Jésus se présente, ici, comme le seul vrai berger, le bon berger.

Le message est clair : Jésus est le seul berger.

Sur quoi repose cette déclaration ? Ou quelle est l'œuvre exclusive du bon berger ?

Il donne la vie aux moutons (10, 10) ; en les guidant vers de bons pâturages.

Il connaît ses moutons (10, 14) ; et ses moutons le connaissent. Cette connaissance n'est pas intellectuelle, mais expérimentale. Jésus connaît ses enfants, non parce qu'il les a étudiés, mais parce qu'il vit avec eux. Il assume tout ce qui fait leur vie : leurs problèmes sont ses problèmes, leurs questions et leurs révoltes sont au centre de ses préoccupations. En un mot, il s'est oublié lui-même pour se consacrer aux autres. Il aime ses brebis.

Jésus connaît ses moutons comme il connaît le Père. Il partage donc, aussi, totalement la condition et la pensée du Père. La communion est totale entre le Père et le Fils.

Jésus se défait de sa vie pour ses moutons. Il le dit 5 fois ; c'est dire l'importance de la déclaration. C'est la raison essentielle pour laquelle Jésus est le bon berger. Les faux bergers sont justement incapables de le faire : ils ne pensent qu'à eux ; ils n'aiment pas les brebis.

C'est un acte volontaire, de la part de Jésus : Personne ne m'enlève la vie, dit Jésus, c'est moi qui m'en défais de moi-même.

C'est l'une des caractéristiques de l'évangile selon Jean, par rapport aux évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc). Dans ces 3 évangiles, Jésus est contraint, ballotté, dominé par ceux qui l'accusent. Ce sont les hommes qui le font mourir. Chez Jean, Jésus reste maître de la situation en toute occasion, même sur la croix. C'est dans cet évangile que la mort de Jésus apparaît le plus comme un sacrifice. Jésus n'est pas la victime d'une fatalité historique, il donne sa vie.

Pourquoi Jean insiste-t-il sur cet aspect du ministère de Jésus ? Parce qu'il veut témoigner de la divinité de Jésus. Or, personne ne peut contraindre Dieu. Jésus, en tant que Dieu est le maître et le Seigneur ; rien ne peut se faire sans qu'il l'ait voulu.

Si Jésus est le seul berger, personne ne peut l'être à sa place, ou à sa suite ; son rôle est exclusif. Tout autre berger sera forcément faux, qu'il soit chef politique ou religieux, prêtre ou pasteur. Même si l'un d'entre eux donne sa vie, ce ne sera jamais le sacrifice qui donne La vie. Il n'existe qu'un seul martyr : le Christ.

Jésus est Le bon berger, le seul, l'unique.

Cette conception fonde les principes de l'unique médiation du Christ et de l'abolition du clergé. Ce que, dans le protestantisme on appelle : le sacerdoce universel. Tous les chrétiens sont prêtres, parce qu’en fait, il n'y a qu'un seul prêtre : Jésus.

Après avoir critiqué les faux bergers de son temps, Ezéchiel annonçait la venue du vrai berger. Ce vrai berger, c'est Dieu lui-même. Par le prophète, Dieu prononce ces mots : C'est moi qui ferai paître mon troupeau.

Par la parabole du bon berger, Jésus répond à la prophétie d'Ezéchiel. Le berger attendu, c'est lui : Jésus, le Christ. On comprend alors pourquoi Jean insiste tant sur la divinité de Jésus. Ezéchiel annonçait la venue de Dieu, seul vrai berger capable de répondre aux besoins de ses enfants. Jésus est ce berger :

Parce qu'il n'est pas un docteur parmi d'autres.

Parce qu'il n'est pas un pasteur parmi d'autres.

Parce qu'il n'est pas un maître, un sage parmi d'autres.

Parce qu'il est Dieu.

C'est lui le seul bon berger qui fait paître son troupeau.