JESUS, DIEU AVEC NOUS DANS L'ANGOISSE

Marc 14, 32 à 42 – Psaume 22, 1 à 22 – 2 Corinthiens 5, 11 à 21

C'est peut-être le pire moment de la vie de Jésus. Encore que sur la croix …

C'est, en tous cas, à cette occasion, au jardin de Gethsémané, que les évangiles nous présentent Jésus dans une angoisse totale, une angoisse telle que Luc dit que Jésus a transpiré du sang. Pourquoi est-il angoissé à ce point ? N'est-il pas gênant pour ses disciples que nous sommes d'avoir un maître si marqué par les circonstances de la vie ? Bien sûr, Jésus va au-devant de la mort, et, placés dans les mêmes circonstances, nous serions tout aussi angoissés. Mais on aurait pu s'attendre, de la part d'un maître spirituel, à plus de maîtrise, de constance, de force face à l'adversité.

Inconsciemment influencés par la pensée grecque, nous faisons la comparaison entre ce Jésus et Socrate qui, condamné à boire la ciguë, ose regarder la mort en face, disant à ses disciples que celle-ci est une libération. Et c'est l'image du sage stoïque, ou du héros de nos histoires enfantines, que nous opposons à ce Jésus défait par l'angoisse.

Quelle est donc cette angoisse ? Jésus ne sait-il pas, ou a-t-il oublié qu'il est Fils de Dieu et qu'il ressuscitera ? Cette angoisse est-elle la même que la nôtre ? Qu'est-ce qui nous angoisse, d'ailleurs ? Qu'est-ce qui nous fait peur ?

Qu’est-ce que l'angoisse humaine ?  Quelles sont ses causes [1] ?

La cause profonde de l'angoisse humaine est la peur fondamentale de mourir, de disparaître. C'est l'instinct de survie qui est en jeu. Nous parlons de la mort personnelle, bien sûr, mais aussi celle de la nature, de la planète tout entière. On assiste ici à un élargissement de la peur personnelle. Les préoccupations écologiques sont l'écho actuel de cette angoisse millénaire.

La deuxième cause de l’angoisse est la culpabilité.

De part la culture dont il fait partie et l'éducation qu'il a reçue, l'individu se sent fautif, indigne, voire pécheur, impur, selon le vocabulaire de sa culture religieuse.

Son innocence est perdue, il en souffre, et il craint le châtiment. Ce châtiment étant la mort, conséquence du péché, ou des souffrances éternelles pour ceux qui continuent à nier la mort.

La Bible et la culture judéo-chrétienne se font les porte-parole de ce courant. La loi et la responsabilité humaine du mal y sont tellement développées que la Bible enseigne que tout être humain est fondamentalement pécheur. Et le catholicisme de Saint Augustin est allé jusqu'à enseigner que les êtres humains naissent pécheurs.

A certaines époques, le sentiment de culpabilité a été particulièrement présent : au Moyen Age, notamment, très marqué par l'emprise du péché. A l'heure actuelle, ce sentiment touche moins. L'éducation moderne et la psychanalyse s'efforcent de déculpabiliser les individus. L'homme moderne occidental se sent plus victime que coupable ; il parle plus de ses droits que de ses devoirs. Est-ce un avantage ?

Il est peut-être moins coupable, mais pas moins angoissé. La culpabilité n'est donc pas le seul facteur d'angoisse.

Un autre facteur d’angoisse est ce qu’André Gounelle appelle : l'absurde.

C'est un des problèmes majeurs de notre époque. L'être humain (et le monde avec lui) manque de sens. Il ne sait pas pourquoi il vit et le monde lui paraît sans raison. Au point qu'à la première difficulté, l'individu n'a plus les ressources et les raisons pour faire face. Pourquoi lutter et se battre quand le monde n'a plus de sens ?

Ce sentiment est accentué par l'effondrement des valeurs morales et religieuses traditionnelles qui donnaient un sens à l'existence. Il en résulte un vide. Le monde est déboussolé, et on ne sait plus à quoi se raccrocher.

Enfin le professeur Gounelle parle d’une dernière cause d’angoisse : l'aliénation sociale.

L'être humain se sent pris dans un système économique et politique dans lequel il n'est pas maître de son destin. Il a le sentiment d'être le rouage d'une machine, d'être un esclave. Or, l'occidental aspire à la liberté.

Jésus a-t-il connu ces angoisses ?

Certainement, puisqu'il est homme et que ces angoisses sont inhérentes à la nature humaine. C'est pourquoi il a justement apporté des réponses à ces questions :

A la peur de la mort et du néant, Jésus répond par la promesse de la vie éternelle. Il le dit à Nicodème (Jean 3) : Dieu a donné son Fils afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle. Vie éternelle pour soi-même, mais aussi pour la nature tout entière, puisque les Ecritures parlent de nouveaux cieux et de nouvelle terre (Apoc 21, 1).

Face au péché et à la culpabilité, Jésus annonce le pardon.

Pour répondre à l'absence de sens de l'existence et à l'absurdité de la vie, Jésus montre le chemin. Il nous éclaire, nous donne une direction, une orientation. La vie trouve un sens dans l'amour et le don. Ne penser qu'à soi n'a effectivement pas de sens.

Enfin, pour contrer le sentiment d'être enfermé dans un système aliénant, sans issue et sans but, les Ecritures apportent l'espérance de la liberté. L'Evangile est capable de renverser une société injuste pour en construire une nouvelle où la justice habitera. Dieu a bien libéré son peuple de l'esclavage !

Jésus a enseigné les réponses aux angoisses humaines. Il les connaît donc. Mais la connaissance intellectuelle ne suffit pas, encore faut-il vivre ce que l'on sait ; c'est-à-dire, y croire, y adhérer. C'est ce qui se passe ici, dans le jardin de Gethsémané. Comme dans notre expérience personnelle, la nature humaine de Jésus veut préserver sa vie et, par là même, s'oppose à la volonté de Dieu. Comme le dit l'épître aux Hébreux (5, 8), Jésus a appris l'obéissance par ce qu'il a souffert. Il parvient à dépasser l'instinct de conservation (et donc l'angoisse) par la confiance, disant à Dieu : Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. D'ailleurs Jésus n'a pas pour but de conserver sa vie, au contraire il la donne, il n'a donc pas peur qu'on lui prenne la vie.

Il semble, qu'après ce temps de prière et de méditation commencé dans l'angoisse, il ait retrouvé la sérénité. Il fait face à ceux qui viennent l'arrêter, et devant le Sanhédrin, Pilate, les soldats et la foule, il apparaît stoïque et maître de ses émotions. Jusqu'à la croix et … l'ultime angoisse.

L'angoisse ultime.

Sur la croix Jésus crie : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? (Marc 15, 34).

Que veut dire ce cri ? Pourquoi Jésus le pousse-t-il ?

Ce cri exprime l'angoisse suprême, l'angoisse vraie. Non pas la peur de mourir, d'être coupable, de l'absurde ou de l'aliénation. Peurs que Jésus a dépassées par la confiance, le don, le pardon, l'amour et l'espérance. Mais une autre angoisse. Ce qui signifie que la mort, la culpabilité, l'aliénation et la quête du sens ne constituent pas les seules angoisses de l'existence ; puisque Jésus, après avoir accepté la volonté de Dieu et la mort est encore angoissé sur la croix.

Quand on a enlevé et vaincu tous ces facteurs de stress, que reste-t-il ? Quelle est cette angoisse ? L’expression utilisée par Jésus (et reprise du psaume 22, verset 1) le dit clairement : c’est l'angoisse d'être sans Dieu.

La Passion du Christ, c'est d'être sans Dieu ; ou, en tous cas, de le croire. Car la question se pose : Dieu a-t-il abandonné Jésus, ou Jésus croit-il que Dieu l'a abandonné ? Pour Jésus, subjectivement, cela revient au même, car c'est ce que nous croyons qui nous fait vivre ou mourir. Nous n'avons pas accès à la réalité de toutes choses, et notamment à celle de Dieu. C'est ce que nous croyons qui nous libère ou nous angoisse.

Ce que le texte nous permet de dire, c'est que Jésus, à cet instant précis, a cru que Dieu n'était pas là.

L'angoisse ultime, c'est croire être abandonné de Dieu.

Que serait être abandonné de Dieu ?

Ce serait croire que Dieu se détourne non seulement du péché, mais aussi du pécheur. Et qu'est-ce qui pourrait nous amener à croire ça ? Une théologie typiquement religieuse qui nous ferait croire en un Dieu juste et moral, mais pas amour. Un Dieu qui a des principes et qui accorde plus d'importance à la loi qu'aux personnes. Un Dieu juge qui ne s'intéresse aux humains que pour éplucher leurs vies et leur faire rendre des comptes. Un Dieu calculateur qui attend des offrandes, des prières, des louanges et des sacrifices pour accorder des bénédictions, son pardon et son salut.

Pourquoi un tel Dieu interviendrait-il pour libérer l'individu de l'angoisse ? A cause de sa justice, un tel Dieu ne sauverait que celui ou celle qui serait juste, en règle, sans faute. Le malheur et l'angoisse apparaîtraient alors comme un jugement et une punition de Dieu.

Voilà le message de la religion inventée par les hommes, où Dieu s'allie au mal et à l'angoisse pour donner un sens au monde et à la vie. Mais selon cette religion  —  et c'est la religion à laquelle la majorité de l'humanité adhère  —  la vie ne trouve son sens que dans le jugement.

Comment, alors, ne pas être angoissé ? Comment ne pas croire que Dieu n'est plus là quand le malheur frappe ? En tous cas, qu'il n'accompagne pas le malheureux, puisque c'est lui, l'artisan même de ce malheur et de cette angoisse. Et nous sommes encore tellement prisonniers de cette religion, quand nous disons : Qu'ai-je fait au bon Dieu pour mériter ça ? Quand nous considérons que ce n'est que justice lorsque quelqu'un souffre. Quand nous pensons que la dépression, par exemple, n'est pas une maladie, mais une faute.

Jésus aussi a connu ce sentiment d'abandon, parce que sa souffrance était trop grande, parce que l'emprise de la méchanceté humaine prenait toute la place, parce que Dieu ne répondait pas, comme le dit le verset 3 du psaume 22 : Le jour, j’appelle, et tu ne réponds pas, mon Dieu. Et parce qu'il ne répondait pas, il pouvait alors passer pour un Dieu juge et calculateur, qui regarde de loin et compte les points.

Jésus est tellement humain à cet instant. Ces questions sont tellement les nôtres.

Mais Dieu n'a pas abandonné Jésus. L'apôtre Paul écrit aux Corinthiens (2ème épître 5, 19) que Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même.

Alors, pourquoi Dieu n'a-t-il pas délivré Jésus de la croix ?

Parce que cette délivrance semblerait reposer sur la vertu de Jésus. Parce que c'est lui, et parce qu'il a vécu une vie exemplaire, il est délivré de l'angoisse ?! Celui ou celle qui n'aurait pas la même vertu ne pourrait rien espérer de Dieu ? Dieu ne peut pas faire de différence entre Jésus et les autres, sinon la présence de Dieu est rendue dépendante de l'obéissance de l'homme et non de l'amour de Dieu, sinon le salut vient de la fidélité de l’être humain et non de l’amour de Dieu. C'est pourquoi, même si Dieu est là, il ne peut pas se manifester, et l'homme souffrant et angoissé se sent abandonné.

Dieu n’a pas délivré Jésus de la croix, parce que Dieu ne répond pas à toutes les demandes de délivrance.

Si Dieu délivrait toujours, on serait : soit chrétien par intérêt, pour que nos prières soient exaucées ; et on enfermerait Dieu dans nos calculs. Soit pas chrétien du tout, puisque Dieu répondrait de toutes façons.

Jésus n'est pas délivré, parce que nous ne sommes pas toujours délivrés.

On a voulu faire de Jésus un homme spécial par nature. En fait, il est comme nous, son angoisse est la principale manifestation de son humanité. Jésus a connu l'angoisse comme nous la connaissons ; c'est pourquoi, ne culpabilisons pas à cause du décalage qui existe entre ce que l'on croit et ce que l'on vit, la foi de Jésus ne lui a pas évité l'angoisse.

La différence de Jésus tient non à l'absence d'angoisse chez lui, mais à la façon dont il vit l'angoisse, et au message qu'il tient face à l'angoisse.

Jésus et l'angoisse.

Si Jésus est humain comme nous, que faire de son angoisse semblable à la nôtre ?

Nous est-elle racontée que pour nous donner un exemple supplémentaire de ce que nous vivons tous ? Si c'était le cas, cette expérience ne nous apporterait rien de nouveau.

L'angoisse de Jésus nous est racontée pour révéler qu'il n'est pas un surhomme qui échappe à l'angoisse, et que le salut ne dépend pas de notre capacité à être des héros qui résistent à l'angoisse.

Mais l'Evangile a un autre message lié à l'angoisse du Christ.

Le génie théologique (ou l'inspiration) de Jésus de Nazareth est de croire et d'enseigner que l'homme n'est pas seul à vivre cette angoisse, puisque lui, Jésus, la vit aussi ; et qu'il est dans le Père, et que le Père est en lui (Jean 14, 10).

Si le père s'est incarné dans le Fils, et que le Fils connaît l'angoisse humaine, cela signifie que Dieu vit aussi l'angoisse de l'homme. Ce que l'être humain vit, Dieu le vit en lui et avec lui. C'est le fondement de l'incarnation et de l'Evangile.

Par amour, Jésus partage tout de la nature humaine.

Il en vit aussi l'angoisse existentielle, y compris l'enfer de l'absence de Dieu. Lorsque Dieu se tait, qu'il ne répond pas aux prières. Lorsque la foi semble vide, inutile, une erreur. C'est cela l'enfer, cette absence de Dieu. Jésus nous y accompagne, par amour pour nous, parce qu'on ne laisse pas seul celui ou celle qu'on aime, pour que dans l'angoisse même, nous sachions que Dieu ne nous abandonne pas.

Jésus a vécue l’angoisse aussi, pour nous dire, en tant que Fils de Dieu et incarnation du Père, que le Père nous aime et ne nous abandonnera jamais, même lorsque l'on croit qu'il n'est pas là. Dieu est plus grand que notre foi.

Nous sommes confrontés à l'angoisse. Cela fait partie de notre nature humaine.

L'angoisse de la mort, du sens de la vie, de notre finitude, de notre faiblesse qui nous conduit sur des chemins que nous ne voulons pas fouler. Et l'angoisse suprême, celle de l'absence de Dieu dans nos vies.

Nous n'avons pas les réponses, les solutions, car ces réponses théoriques ne font pas taire l'angoisse.

Nous n'avons pas les réponses, car la réponse à l'angoisse, ce n'est pas une idée, c'est une personne. De même qu'un enfant n'est pas rassuré par une démonstration, mais par la présence de la personne qui l'aime et en qui il a confiance.

La réponse à l'angoisse, c'est la présence de Dieu avec nous, dans l'angoisse. Voilà pourquoi Jésus nous est présenté aussi angoissé, car il vaut mieux être dans l'angoisse avec Dieu que d'avoir toutes les réponses, seul.

L'angoisse est naturelle.  Ni la faute, ni la mort, ni la quête du sens, ni l'aliénation ne nous seront épargnées. La foi ne supprime pas les problèmes.

La question est de savoir si nous allons vivre l’angoisse seuls ou accompagnés. Nous n'avons pas d'autres réponses que de croire que Dieu est là, en Jésus, dans l'angoisse. Nous n'aurons jamais de preuves de la présence de Dieu. Nous ne pourrons jamais que croire, mais c'est cette foi qui atténue l'angoisse. Comme l'amour, l'angoisse se partage. C'est pourquoi, Dieu qui est amour, a partagé notre angoisse.



[1] Selon André Gounelle