LA FEMME ET LE PAIN ROMPU

1 Samuel 25, 2 à 8, 14 à 19, 32 à 35  – Marc 8, 1 à 10  – Luc 24, 13 à 35

La fraction du pain permet de reconnaître celui (ou celle) qui l’accomplit. Jésus est reconnu par les disciples d’Emmaüs, au moment où il rompt le pain et le donne aux disciples. C'est qu’on ne donne pas le pain n’importe comment.

Traditionnellement, et en Europe, ce sont les hommes qui donnent le pain. Les plus anciens se souviennent de ces débuts de repas où le chef de famille (comme on disait), le père donc, sortait la miche de pain et la découpait. Mais ce geste était traditionnel seulement dans notre continent. Dans une majorité de régions du monde, ce n’est pas l’homme qui donne à manger, mais la femme. Et cela est plus conforme à l’histoire, car nous pensons maintenant que c’est la femme qui a inventé l’agriculture. L’homme, lui, aurait créé l’élevage, parce qu’il avait des liens avec les animaux par le biais de la chasse. Quand la question de la maîtrise des approvisionnements s’est posée, l’homme a naturellement pensé à élever des animaux. La chasse est, en effet, aléatoire.

La femme a inventé l’agriculture pour une question de qualité de sang. Le sang de l’homme est un sang de mort : lorsqu’il le fait couler, c’est qu’il donne la mort, à la guerre, à la chasse ou par les sacrifices. Le sang de la femme est un sang de vie : lorsqu’elle le perd, c’est qu’elle ne donne pas la vie. Le sang de Jésus est aussi un sang de vie, avec la différence que quand Jésus donne son sang, il donne aussi sa vie. Jésus joue un rôle de femme, en distribuant la cène. Car dans les Ecritures aussi, ce sont des femmes qui nourrissent, telles Marthe, Ruth …

Ces femmes sont des signes du Christ.

Une femme de l’Ancien Testament a particulièrement retenu notre attention : il s’agit d’Abigaïl. Ses qualités font ressortir des caractéristiques de Jésus. Seulement, voilà, Abigaïl est mariée à un certain Nabal.

Qui est Nabal ?

Nabal est riche : il possède de grands pâturages et des milliers de têtes de bétail. Il est dur et méchant. Autoritaire, il ne supporte pas la contradiction. Ses actions vont de paire avec ses idées. L'important, pour lui, c'est d'être fort, de commander …  C'est ça être un homme !

Il est assez facile de faire un tel portrait, c'est celui de l'homme naturel. Mais le cas de Nabal est un peu extrême, même si trop d'hommes lui ressemblent. Il est tellement difficile à gérer que ses serviteurs n'osent plus lui parler ; il passe pour fou.

Qui est Abigaïl ?

C'est une femme belle et pleine de bon sens (ce qui souligne la stupidité de la dureté de Nabal). Son mari n'a aucun reproche à lui faire, mais il en trouve sûrement quand même. Trouver des défauts chez les autres, c'est une façon de se donner de l'autorité.

L'épisode rapporté dans ce chapitre 25 du 1er livre de Samuel présente Abigaïl discrète et efficace, habituée qu'elle est à se soumettre et à arrondir tous les angles. Cependant elle doit souffrir de cette situation. Le portrait qu'elle fait de son mari montre sa lucidité : visiblement, si elle l'aimait au début de leur union (ce qui reste à prouver ; car, à l'époque, on ne demandait pas aux jeunes filles d'aimer leur futur mari, les mariages étaient, d'ordinaire, des arrangements entre familles). Mais, même si ces époux s’aimaient au début de leur mariage, Nabal avait tué cet amour par sa dureté. C'est peut-être la raison pour laquelle Nabal et Abigaïl n'ont pas d'enfants.

C’est alors que David intervient dans l'histoire de ce couple.

David est dans une situation précaire : il est recherché par le roi Saül qui le considère comme un rival pour le trône. Il est sans ressource et se cache dans le désert. Mais David a charge d'âmes : ses partisans sont avec lui : le texte parle de 600 hommes, plus les femmes et les enfants. Il faut nourrir toutes ces personnes. Alors David envoie quelques hommes mendier chez Nabal. Il le fait pour 3 raisons : D’abord Nabal a les moyens, puis c'est la fête chez Nabal à ce moment-là, pour la tonte de ses moutons (et la loi de Moïse prescrivait de penser aux pauvres dans de telles occasions (Deut 15, 11), enfin, David a rendu service aux troupeaux de Nabal : il les a protégés des voleurs.

Sollicité par David, Nabal répond ; et quelle est la réponse de Nabal ? La voici telle qu’on la trouve en 1 Sam 25, 10-11 : Qui est David et qui est le fils de Jessé ? Il y a aujourd’hui beaucoup d’esclaves qui s’évadent de chez leur maître. Et je prendrais de mon pain, de mon eau, de ma viande, que j’ai fait abattre pour mes tondeurs, pour les donner à des gens venus je ne sais d’où ! 

La réponse de Nabal fait ressortir son souci de l'autorité. Pour lui, David n'est qu'un serviteur en fuite. Or Nabal respecte l'autorité du roi en place, parce que c'est lui qui règne. David a donc tort. Nabal, lui, est de la race des maîtres, il ne va donc pas aider un serviteur.

La réponse de Nabal montre son avarice. Il dit : Je ne vais pas donner mon pain, mon eau, mon bétail que j'ai tué pour mes tondeurs. La seule personne qui l'intéresse, c'est lui-même.

Alors, lorsque ses hommes lui rapportent la réponse de Nabal, David réagit, il décide de punir Nabal, et cette punition comprend la mort de ce qui lui appartient. Mais quelqu'un va intercéder pour éviter le massacre.

L'intercession d'Abigaïl.

Les serviteurs de Nabal sont témoins de la rencontre entre les hommes de David et leur maître. Ils avertissent Abigaïl de la tournure des événements. Le récit raconte qu’ils préfèrent s'adresser à Abigaïl qu'à Nabal. Ce n'est sans doute pas la première fois qu'Abigaïl joue ce rôle d'intermédiaire.

Abigaïl est une femme de bon sens et d'action. Ce n'est pas parce qu'elle est soumise qu'elle ne prend pas d'initiative. Il y a des situations où il faut agir pour le mieux, et de façon secrète, car il n'est pas toujours possible (ni raisonnable) de tout dire.

Il semble évident, de toutes  manières, que la solution ne se trouve pas auprès de Nabal.

En plus du rôle d’intermédiaire, l’intercession d’Abigaïl comprend plusieurs facettes :

Elle apporte à manger à la troupe de David. En ce sens elle répond à la prière initiale de David : Que mes garçons trouvent chez toi un accueil favorable, car nous sommes venus un jour de fête ! Donne, je te prie, ce que tu peux donner à tes serviteurs et à ton fils David. (1 Sam 25, 8). Cette prière était une demande de salut. Ce salut est, ici, symbolisé par le repas, la nourriture. Nourriture physique, signe de la nourriture spirituelle. Abigaïl rend possible la communion au lieu de l'affrontement. Elle désamorce les conflits et permet la réconciliation symbolisée par le repas. Pour permettre cette communion, elle se déplace, elle n'attend pas l'arrivée de David et de ses hommes, elle va au-devant de David. Abigaïl est le signe du Christ qui vient vers nous sans attendre que l'on vienne à lui ; et qui nous offre son repas, signe de communion et de salut.

Autre facette de l’intercession d’Abigaïl : elle s'humilie devant David. Elle tombe à ses pieds, elle intercède pour Nabal en prenant sa faute (ce sont ses premiers mots : A moi la faute, mon seigneur), et elle demande pardon (v. 28). Ce qui ne l'empêche pas de dire la vérité : d’une part, elle n'était pas au courant de la situation. Autrement dit, ce n'est pas elle qui a reçu les émissaires de David. Celui-ci ne doit donc pas mettre tout le monde dans le même sac. D’autre part, Nabal est comme son nom (c’est-à-dire : fou). Il faut donc le traiter comme tel, ou encore l'ignorer dans cette histoire. C'est le risque que courent finalement ceux qui se prennent pour les maîtres. Les choses importantes se passent sans eux.

L’intercession d’Abigaïl sauve Nabal et sa maison. Là encore, elle est le signe du Christ. D’ailleurs David reconnaît l'action de Dieu à travers Abigaïl. Il lui dit : Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël, qui t'a envoyée à ma rencontre en ce jour ! Béni soit ton discernement, et bénie sois-tu, toi qui m'a empêché en ce jour de verser le sang et d'assurer moi-même mon propre salut (v. 32. 33).

Il ressort de cette réponse que l’être humain n’a aucun intérêt à s’occuper lui-même de son salut, car ce salut humain ne serait que conflits et oppositions supplémentaires. David parle de sang versé. Il vaut donc mieux que l’être humain, se confie dans l’action et l’intercession d’un sauveur.

David accepte l'intercession d'Abigaïl, et il lui donne la paix qu'elle ramènera dans sa maison. Mais apporter la paix à Nabal implique de le mettre au courant de son péché, de l'intercession et du salut, sans cela il reste dans sa colère et son péché. Mais comment le faire ? Et la question est aussi pour nous, car nous avons, nous aussi, reçu mandat d'apporter la paix.

Enfin, dans le cadre de son intercession, Abigaïl avertit Nabal. Au moment voulu. Pas en public. Pas dans l'ivresse et la folie ; car lorsque Abigaïl revient chez elle, elle trouve Nabal en train de festoyer et ivre. Il faut parfois attendre que l'orage passe. La prédication de l'Evangile implique de l'intelligence. Et Abigaïl est intelligente.

C'est le matin suivant, quand l'ivresse s'est dissipée, qu'Abigaïl raconte tout à Nabal. Le cœur de Nabal devient comme une pierre. Cette expression peut se comprendre de deux façons :

Il a une crise cardiaque, parce qu'il n'a pas supporté la révélation.

Il refuse de se repentir. Son cœur est comme une pierre face à l'appel de Dieu, et ceci est spirituellement mortel pour lui.

Les deux sens ne s'excluent pas forcément.

Dix jours après, Nabal meurt.

Quand David apprend la nouvelle de la mort de Nabal, il loue Dieu, car, dit-il, Dieu fait bien les choses : il tire un bien d'un mal. Finalement David est heureux de ce que Dieu a jugé sans que lui, David, soit impliqué.

Cette histoire se termine par un mariage, car Abigaïl accepte la demande de David. C'est l'image de la communion entre Dieu et ses enfants.

C'est une belle histoire ; mais qui aurait pu se terminer autrement, si Abigaïl avait agi comme Nabal, pour se venger de lui en le méprisant, le ridiculisant ou en souhaitant son malheur.

Cette histoire illustre le fait que Dieu est à l'œuvre partout (y compris dans les foyers), et que nous pouvons être les instruments de cette action, comme Abigaïl qui joue le rôle du Christ.

Jésus a été reconnu par les disciples d’Emmaüs, alors qu’il rompait le pain. Car il ne donnait pas du pain n’importe comment. De même Abigaïl n’a pas fait charger ses ânes de pains, de vin, de raisins secs et de gâteaux de figues, par quelqu’un d’autre ; elle a fait elle-même le déplacement, car le message qu’elle a prononcé à cette occasion était important. Elle, non plus, n’a pas donné n’importe comment.

Comment donnons-nous ? Peut-on nous reconnaître dans notre façon de donner ? Peut-on nous reconnaître dans notre façon d’aimer ?