LOI, PROPHETIE ET EVANGILE

Marc 9, 2 à 10 – Deutéronome 34  –  Romains 8, 31 à 39

Curieux texte que cette page de l'évangile selon Marc. Mais pas seulement de Marc, puisqu'on retrouve ce récit chez Matthieu et Luc.

Curieux texte, parce que c'est la seule fois, en dehors des apparitions de Jésus après sa résurrection, que Jésus a une apparence différente de la normale. Le verbe grec utilisé est metamorphoau, qui a donné métamorphoser, changer de forme. Et qui a été, ordinairement, traduit par transfigurer. Ce qui signifie (d'après le Petit Robert): Transformer en améliorant, en donnant un aspect glorieux. Pourquoi cette gloire soudaine ? Pourquoi cette apparence changée ? Et que viennent faire ici Moïse et Elie ? Que  s'est-il  passé sur le mont de la transfiguration ? Que veulent nous dire les évangélistes en nous rapportant un récit à ce point imagé ?

Les circonstances de l'événement.

Marc place cet épisode après un ensemble de faits :

   –   De nombreux miracles : Deux multiplications de pains pour la foule, la marche sur l'eau, plusieurs guérisons de malades, dont des démoniaques et une étrangère que Jésus a rencontrés en dehors des frontières d'Israël. Alors qu'il refuse de faire un miracle pour les pharisiens.

      Puis vient la confession de foi de Pierre qui reconnaît en Jésus le Christ, le Messie. Alors que la plupart des gens voit en lui Elie ou l'un des prophètes (8, 28).

      Enfin Marc rapporte la prédication de Jésus relative à la responsabilité de disciple. Responsabilité qui peut impliquer le sacrifice de soi (8, 31 ...). Une prédication qui se termine par l'évocation de la venue du Fils de l'homme dans la gloire de son Père (8, 38), et l'annonce que quelques-uns de ceux qui sont avec lui ne mourront pas, qu'ils n'aient vu le royaume de Dieu venir avec puissance (9, 1). C'est alors que, six jours plus tard, Jésus monte sur la montagne avec Pierre, Jacques et Jean.

Jésus apparaît changé, transfiguré, glorieux.

En elle-même, et en fonction du contexte, cette glorification de Jésus peut signifier plusieurs choses :

      L'approbation de Dieu en ce qui concerne l'œuvre du Christ. Parce que Jésus a bien rempli sa mission, il obtient la gloire.

     La transfiguration peut aussi s'appliquer à la venue du royaume de Dieu annoncée au verset précédent. Tout allait devenir glorieux ; Jésus étant l'archétype de cette glorification générale. On comprend alors que Pierre ait voulu profiter à fond de cet instant en souhaitant dresser des tentes. Ce qui sous-entend le désir que ce moment perdure.

      Enfin la transfiguration peut marquer l'apothéose, voire la fin du ministère de Jésus. Il est l'homme spirituel par excellence, et son corps rejoint son esprit dans cette glorification. La transfiguration, est-elle l'aboutissement de toute évolution spirituelle et chrétienne ? Le but du disciple, est-il l'obtention de la gloire, à l'image du Christ ? Et puis, Jésus, va-t-il maintenant retourner vers son Père, après avoir ainsi montré le chemin de la gloire à l'humanité ?

Si le ministère de Jésus s'arrête là, l'Evangile ne propose qu'une recherche de la gloire personnelle, à l'image de la majorité des religions et philosophies apportées par les hommes. Mais le récit continue.

Moïse et Elie apparaissent.

Marc ne dit pas si Moïse et Elie sont dans la gloire de Jésus.

On reste encore dans l'étrange, le fantastique. Etrange, car, si l'Ancien Testament raconte bien l'ascension d'Elie au ciel dans un char de feu, nulle part il n'est fait mention d'une ascension de Moïse. La fin du Deutéronome dit que Moïse a été enterré par Dieu dans la vallée au pied du mont Nébo, et ne parle pas d'une possible résurrection. Ce sont des apocalypses juives qui rapportent la résurrection et l'élévation de Moïse. L'une d'elles s'intitule d'ailleurs l'Assomption de Moïse. Elle date du début du premier siècle av. J-C. Elle est citée en Jude 9 qui parle de Dieu et du diable se disputant le corps de Moïse.

Marc dit que Moïse et Elie apparurent aux disciples. Pierre, Jacques et Jean ont vu les deux hommes ; sans que cela correspondent forcément à une réalité physique.

Pourquoi cette apparition ? Et pourquoi Moïse et Elie ?

Leur présence est significative, parce qu'ils représentent les deux origines du judaïsme : La loi (avec Moïse) et la prophétie (avec Elie).

On a souvent interprété la présence de Moïse et d'Elie comme le soutien apporté par la loi et la prophétie au message de Jésus. Il est vrai que Moïse, Elie et Jésus s'entretiennent un temps sur la montagne, aux regards des disciples. Historiquement, le christianisme est effectivement l'héritier du judaïsme. Les apôtres, et Jésus lui-même, citent abondamment la loi et les prophètes. Parfois pour s'opposer à leurs déclarations, mais on ne peut nier le lien historique, culturel.

Est-ce vrai sur le plan spirituel ? Que disent la loi et la prophétie ? Et qu'enseigne Jésus ?

Le message de la loi et des prophètes.

C'est à partir du 8ème siècle av. J-C que le message des prophètes s'affirme en Israël. Elie en avait été l'initiateur un siècle plus tôt, en prêchant la fidélité au Dieu d'Israël. Fidélité manifestée par le rejet des faux dieux.

A partir du 8ème siècle, les prophètes demandent toujours la fidélité, mais, tout en rejetant les faux dieux, ils préconisent une nouvelle forme de religiosité. Si, jusque-là, la religion était essentiellement une affaire de prêtres et de rites, elle devient maintenant une pratique morale. C'est par l'application de la justice (sociale et religieuse) que se manifeste désormais l'alliance avec Dieu. Le discours prophétique s'accompagne désormais des impératifs d'obéissance et de repentance, sans lesquelles, le jugement s'abattra sur Israël.

C'est à partir du 6ème siècle av. J-C que ce discours prophétique a été pleinement entendu. Car le jugement annoncé par les prophètes est venu, sous la forme de l'exil. Les israélites reconnaissent donc les inspirés comme des vrais prophètes et conservent leurs écrits.

Mais comment appliquer leur programme, conserver l'alliance, être fidèles ? Car il n'est plus question, maintenant, après l'exil, de reproduire l'infidélité des pères ; sinon le jugement de Dieu s'abattra sur Israël une nouvelle fois. L'élaboration de la loi va répondre à cette question.

Les Israélites du 6ème siècle av. J-C élaborent la loi, pour répondre au souci de fidélité et pour se donner un moyen de conserver l'alliance. Celle-ci devient alors synonyme de perfection légale et d'obéissance. Par sa fidélité à la loi, le Juif favorise l'épanouissement et la gloire d'Israël, alors que, par sa désobéissance, il amène le malheur sur le peuple. Du coup, la faute, le péché est mis en exergue et l'accusation devient l'un des principes du fonctionnement social. Avec toutes les conséquences que cela implique : peur, glorification de soi, mépris de l'autre, apparition de castes ...

On enseigne, bien sûr, que la loi, comme le message des prophètes, vient de Dieu ; par l'intermédiaire de Moïse. Mais, en fait, elle a sa source en l'homme et dans sa peur du jugement. La religion est une affaire humaine. Par sa fidélité, l'homme rejoint le ciel ou s'en sépare. Le salut est dépendant de l'obéissance.

La loi et les prophètes ont-ils leur place dans l'Evangile ?

Pierre le voudrait bien, puisqu'il propose de faire trois tentes : une pour Moïse, une pour Elie et une pour Jésus. La tente fait référence au sanctuaire du désert. La prière de Pierre correspond à la volonté de créer un temple, c'est-à-dire un lieu qui cloisonne Dieu, qui le fige, lui et son message. C'est ce que fait la loi, qui enferme Dieu dans des mots et des règlements ; alors qu'il est Esprit, et que c'est dans l'Esprit que se trouve la liberté (2 Cor 3, 17).

Et pourquoi Pierre veut-il dresser trois tentes ? Marc dit que les disciples ont peur et qu'ils ne savent pas que dire. Ils sont déboussolés les disciples ; tellement impressionnés par ce qui se passe. Et dans ce cas la parole qui sort vient du plus profond de soi, du subconscient, de la peur fondamentale.

Pierre a peur parce qu'il est dépassé, dominé par les événements. Et, en même temps, il a peur que tout ceci ne soit qu'une illusion et disparaisse. C'est pourquoi il veut fixer cet instant irréel en construisant quelque chose de matériel, de concret. C'est toujours cette démarche humaine qui n'accepte pas de vivre dans la confiance (la foi), et qui cherche à contrôler, à maîtriser les voies de Dieu. La peur recherche la sécurité, veut éviter les risques, tenir la tradition ; alors qu'être disciple, c'est savoir tout lâcher entre les mains de Dieu, c'est accepter de mourir pour renaître, c'est Pâques. Comme Jésus l'enseigne quelques versets plus haut : Celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de la bonne nouvelle la sauvera.

Alors non ! La requête de Pierre n'est pas retenue : la loi et les prophètes ne sont pas fondateurs de l'Evangile ; et Moïse et Elie disparaissent.

Le message de l'Evangile.

Jésus reste seul. C'est sur lui qu'est bâtie la nouvelle alliance, et sur une parole qui vient du ciel en cet instant : Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le !

C'est la même déclaration que lors du baptême de Jésus. Dieu confirme Jésus dans son ministère, et invite les hommes à l'écouter. Ce qui veut dire que son œuvre n'est pas finie ; Jésus a encore quelque chose à accomplir. La glorification n'est pas le but du christianisme, Jésus ira jusqu'au don de soi ; là est la vraie destinée du disciple.

La voix céleste proclame le fondement de l'alliance, à savoir l'amour de Dieu pour son Fils : Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ce Fils de Dieu est aussi le Fils de l'homme, Jésus le rappelle au verset 9. A travers le Fils de l'homme, Dieu aime toute l'humanité. Voilà le fondement de l'Evangile : non pas une religion humaine qui fait miroiter une gloire acquise par l'obéissance et les mérites, mais l'amour de Dieu pour tous, indépendamment de la dignité de chacun.

Au chapitre précédent (8, 27), Jésus posait une question aux disciples : Qui suis-je au dire des hommes ?

Les réponses des disciples montrent que les contemporains de Jésus avaient tendance à l'inclure parmi les prophètes. Jésus est vu comme un nouveau Jean-Baptiste, un nouvel Elie, ou un des prophètes. Si Jésus n'avait pas été si critique à l'égard de la loi, peut-être certains auraient-ils vu en lui un nouveau Moïse. Mais Jésus n'est pas seulement un prophète. Car un prophète n'est pas porteur du lien d'amour qui unit Dieu aux hommes, comme un Père à ses enfants.

La bonne réponse, à la question de Jésus, est celle de Pierre : Tu es le Christ, le Fils de Dieu.

Comme Jésus, et à travers lui, nous ne sommes pas que des porte-parole de Dieu et des observateurs de cette parole ; nous sommes aimés de Dieu. C'est cela l'essentiel. C'est cela l'Evangile.