DETRUISEZ CE TEMPLE

Jean 2, 13 à 22  – Esaïe 1, 1 à 15  –  Hébreux 10, 1 à 10     

L'énergie, la fougue, voire la colère de Jésus étonnent dans ce texte. Lui d'habitude si doux, si retenu, comment en vient-il à chasser les vendeurs du temple avec violence ? Même s'il n'est pas dit qu'il ait utilisé le fouet qu'il s'était fabriqué. Fallait-il que la cause soit importante pour agir de la sorte. Et pourquoi dans le temple, le lieu saint d'Israël ? C'est forcément créer le scandale. Jésus reprend-il, ici, le message d'Esaïe ? Mais que disait Esaïe ?

Esaïe prêchait : Dieu ne veut plus vos sacrifices et vos fêtes. C'est étonnant, puisque c'est Moïse qui les avait institués. Or Esaïe ne nie pas le prophétisme de Moïse.

Pourquoi Dieu ne veut-il pas les sacrifices et les fêtes ?

Parce que ces sacrifices et ces fêtes ne sont pas célébrés selon les règles ? Ce n'est pas l'idée du prophète.

Parce que Dieu a changé sa loi ? Il n'y a rien de cela non plus chez Esaïe.

Parce que Dieu ne peut voir le crime s'associer aux solennités. Esaïe ne s'oppose pas aux principes du culte et du système sacrificiel ; de même qu'il ne supprime pas les prières et les offrandes, dont il parle aussi.

Le problème ne vient pas des cérémonies religieuses, mais des Israélites. Leurs mains sont pleines de sang (v. 15). Ils vivent dans l'injustice puis viennent offrir leurs sacrifices comme si de rien n'était. A moins qu'ils ne comptent sur ces sacrifices pour effacer leurs fautes ; se donnant ainsi le moyen d'obtenir un pardon automatique pour tous leurs péchés et, par là même, d'exploiter le prochain en toute impunité. C'est le principe même du paganisme, et du salut par les œuvres, qui est un commerce établi par l'être humain dans sa relation avec Dieu. On comprend que le prophète ait réagi à cette situation.

Jésus a-t-il la même démarche qu'Esaïe ?

Jésus ne fait aucune allusion à un quelconque désordre dans le temple. En ce sens il rejoint Esaïe qui ne parlait pas du déroulement des cérémonies. L'intervention de Jésus n'est pas légale et policière, comme s'il venait mettre de l'ordre dans le temple. Auquel cas il aurait échoué, car son intervention a plutôt aggravé le désordre.

Jésus ne critique pas ses contemporains sur le plan moral, en leur reprochant quelques fautes envers le prochain. C'est la grande différence entre Jésus et Esaïe.

On a voulu parfois donner à l'intervention de Jésus une portée morale, en insistant sur le terme trafic du verset 16. Car ce mot a, en français, un côté péjoratif qui pourrait laisser supposer des fraudes dans le marché aux animaux pour les sacrifices qui se déroulait dans les annexes du temple. Jésus n'aurait rien fait d'autre, alors, que de prêcher l'honnêteté. Ce qui amoindrit considérablement son message.

En fait, le terme grec emporion (pour trafic) veut tout simplement dire commerce, sans connotation péjorative.

Jésus oppose la maison de son Père à une maison de commerce et, par là même, Dieu à un commerçant. Non dans le sens que le commerce est une mauvaise chose, mais que Dieu ne tolère aucun marchandage dans ses relations avec les êtres humains.

Il faut savoir que ce n’est pas dans le sanctuaire même que Jésus chasse les vendeurs. Seuls les prêtres avaient le droit d’entrer dans les lieux saint et très saint du sanctuaire. Le marché aux bestiaux se tenait dans des annexes du temple. Les fidèles venaient y acheter les animaux qu’ils allaient offrir en sacrifice pour le pardon de leurs péchés. Cette pratique, conforme à la loi de Moïse, remplissait les caisses du temple et introduisait les Israélites dans la logique d’un pardon et d’un salut acquis par un sacrifice … Et par l’argent !

Jésus, lui, prêche le Père et son amour. Or, considérer le salut comme un produit à acheter ou à mériter dénature l'image de Dieu.

On ne vient pas à Dieu en payant ses bienfaits.

On ne vient pas à Dieu avec des sacrifices.

Jésus va plus loin qu'Esaïe. Le prophète s'était limité à l'aspect moral, ne voulant pas que le culte cautionne l'injustice. Jésus porte atteinte au principe même du sacrifice religieux. Il fallait s'attendre à ce qu'il y ait des réactions.

Les Juifs demandent à Jésus : Quel signe (ou miracle) nous montres-tu pour agir de la sorte ?

C'est la question parallèle à celle que l'on trouve dans les synoptiques (Mat 21, 23) où, dans le temple aussi, les chefs religieux demandent à Jésus : Par quelle autorité fais-tu ces choses ? Car la possibilité de faire un miracle (un signe) exprime un pouvoir, une autorité.

Les Juifs situent le problème sur le plan du pouvoir et de l'autorité. Pour eux, remettre en cause les sacrifices c'est ne pas respecter l'honneur et l'autorité de Dieu. Si Jésus se le permet, il doit, par un miracle, authentifier le pouvoir qui lui permet d'agir ainsi. A priori, en effet, multiplier les rites et les sacrifices à l'adresse de Dieu accentue sa grandeur. Selon la piété classique, plus la "personne" à laquelle on s'adresse détient d'autorité et plus il convient de marquer cette autorité en augmentant le décorum, en développant la liturgie, en multipliant les gestes d'adoration ou de respect. Cette conception se vérifie aussi dans les rapports humains. C'est le raisonnement du ritualiste. Ce n'est pas celui de Jésus. Pour lui, le sacrifice porte atteinte à l'honneur de Dieu, comme tout ce qui servirait à acheter ou à mériter sa grâce. Car en payant les bienfaits de Dieu, l'être humain se place à son niveau, il ne lui doit plus rien, il est indépendant, il se fait Dieu.

Mais ce n'est pas tant l'honneur de Dieu que Jésus veut défendre. C'est pourquoi il répond.

Mais comme d'habitude Jésus semble ne pas répondre. Il dit : Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai (v. 19).

Les Juifs, qui restent attachés à la notion de signe d'autorité, comprennent que Jésus se déclare capable de reconstruire le temple de Jérusalem en 3 jours. Ce qui légitimerait sa critique du culte actuel. Mais comme les chefs juifs mettent en doute la capacité de Jésus de rebâtir, en 3 jours, un bâtiment qui a demandé 46 ans de travaux, ils nient, par là, son autorité en matière religieuse.

Si, en accord avec le texte, on interprète la parole de Jésus comme faisant allusion à sa résurrection, on peut comprendre sa réponse dans le sens : Par ma résurrection, je vous montrerai mon autorité, et vous saurez, alors, que j'ai le droit d'agir ainsi. Mais Jésus ne parle pas de ses droits, il n'est pas prisonnier de l'autorité. Sa réponse dépasse la notion de pouvoir. La réponse de Jésus révèle l'amour de Dieu.

Détruisez ce temple ...

Est-ce une hypothèse ?  Si vous détruisez ce temple.

Est-ce une prophétie ? Quand vous détruirez ce temple.

Ou une invitation ? Allez-y, détruisez ce temple !

Peut-être les 3 à la fois ! Les interprétations ne s’excluent pas.

Cette réponse de Jésus signifie (et peu importe comment on l’interprète) qu’il fait plus qu’envisager cette fin, non seulement pour le temple (dont Jésus va, à plusieurs reprises, prophétiser la ruine), mais pour lui-même, le temple de son corps (selon le commentaire de Jean, au verset 21).

Dans tous les cas, la réponse de Jésus implique qu'il ne résistera pas à la destruction de lui-même. A aucun moment, Jésus ne prévoit une réaction de sa part pour sauver le temple ou lui-même. De même, Dieu n’interviendra pas pour sauver le temple ou son fils. Jésus accepte de disparaître. Si sacrifice il y a, il est fait par Dieu et non par l'homme. C'est Dieu qui se donne et non l'être humain qui marchande. C'est cela l'amour : accepter de mourir pour que le prochain vive. La destruction du temple en est une bonne image. Pourquoi ?

Parce qu’à l'époque, un dieu se manifeste dans son temple. C'est aussi vrai pour les Juifs et le temple de Jérusalem. S'il n'a plus de temple, il n'est plus adoré, et s'il n'est plus adoré, il n'est plus dieu, il est mort. C'est la faiblesse du ritualisme. Si le culte est un geste, Dieu est dépendant des attitudes des hommes.

Selon la pensée humaine, en chassant les vendeurs du temple, Jésus porte atteinte aux sacrifices, donc au culte, à l'adoration due à Dieu, et donc à Dieu lui-même. Jésus joue sur cette interprétation humaine. Pourquoi ? Pour révéler que Dieu ne s'achète pas, mais se donne. Comme Dieu accepte de voir son culte disparaître, il est prêt à mourir. Il est même venu pour ça. Et Jésus accomplit des signes porteurs de ce message. Les vendeurs chassés sont le signe du don de Dieu à travers la disparition même de son culte.

Dieu n'a que faire des honneurs, de l'autorité et de la puissance que les hommes veulent lui donner. Sa seule gloire, c'est son amour.

Le voilà, le vrai miracle : Dieu accepte de mourir avec son temple. C'est le seul Dieu à l'accepter, et à le vouloir.

Il ressuscite ce Dieu, mais sans temple. Ou plutôt avec un temple spirituel, l'Eglise, son corps. Dans lequel (si on avait compris la leçon) on ne devrait plus être prisonnier des rites, mais offrir un culte spirituel.

Les gestes accomplis dans l'Eglise, tels que la Cène, ne sont pas des sacrifices, des monnaies d'échange pour obtenir des faveurs de Dieu, mais des signes du seul sacrifice vrai, celui qui est accompli par Dieu et que l'être humain ne pourra jamais reproduire ou racheter. Le culte ne montre pas les actions des hommes, mais raconte ce que Dieu fait.