FANATIQUE OU REFLECHI ?

Luc 14, 25 à 33  – Actes 17, 10 à 15  – Matthieu 16, 1 à 4

Le contexte littéraire de ce texte  —  c'est-à-dire les versets qui précèdent ce passage dans le chapitre 14 de l'évangile de Luc  —  est entièrement consacré au thème de l'invitation.

Au début du chapitre, Jésus est invité chez un des chefs des Pharisiens ; et, au cours du repas, Jésus prononce trois paroles dépendantes de ce contexte :

   −   La recommandation à prendre la dernière place lorsque l'on est invité.

   −   L'encouragement à inviter des nécessiteux plutôt que ses amis.

   −   Et puis : la parabole de l'invitation au festin, où tous les invités déclinent l'invitation, et où ils sont remplacés par les pauvres et les malheureux.

Il est clair que, par ces mots, Jésus fait des reproches aux Pharisiens présents qui se placent au-dessus du commun des mortels, et qui ne se mélangent pas avec ceux qui ne sont pas des leurs.

Et puis, à partir du verset 25, le décor change : on n'est plus chez les Pharisiens, mais sur les routes, et de grandes foules suivent Jésus. Le groupe n'est plus le même : il n'est plus composé de chefs religieux imbus d'eux-mêmes et promenant des regards accusateurs sur tout ce qui ne leur ressemble pas … et qui, de ce fait, ne suivent pas Jésus.

La foule, elle, n'a pas forcément d'idée bien arrêtée en ce qui concerne Jésus, mais cependant elle le suit. Jésus sera-t-il donc moins critique à son égard qu'envers les Pharisiens ? Pas vraiment, car les paroles qu'il adresse à ces gens sont dures.

Jésus se retourne vers la foule et lui dit (dans la version œcuménique) :

Si quelqu'un vient à moi, sans me préférer à son père, à sa mère, à sa femme, à ses enfants, à ses frères et à ses sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple. Et quiconque ne porte pas sa croix, et ne me suit pas, ne peut être mon disciple.

Cette parole est forte. Elle est tellement intransigeante que je me suis demandé si le texte avait bien été traduit. Je suis donc allé vérifier si le texte original grec disait bien cela ; et je me suis rendu compte qu'il y avait bien une "erreur" de traduction, mais pas dans le sens qu'on attendrait. Le texte ne dit pas : Si quelqu'un vient à moi, sans me préférer à son père, à sa mère … etc. Mais : Si quelqu'un vient à moi, sans haïr son père, sa mère … etc.

C'est le verbe misew qui est employé et qui signifie haïr, détester. Les traductions françaises diffèrent d'ailleurs à ce sujet :

Segond reste fidèle au sens littéral et traduit misséau par haïr, alors que la dernière révision traduit par détester.

La traduction œcuménique tient compte d'une particularité de la langue et de la pensée hébraïques, car, même si le texte du Nouveau Testament a été écrit en grec, la pensée des auteurs est fortement marquée par l'hébreu et l'A.T. Il est d’ailleurs étonnant que Luc, qui était grec, ait écrit en fonction de la pensée hébraïque. Cela peut s’expliquer par le fait qu’il écrive bel et bien les paroles même de Jésus qui, lui, était hébreu.

Or, l'hébreu ne connaît pas le comparatif. Pour dire que l'on préfère une personne à une autre, on dit qu'on aime l'une et que l'on déteste l'autre. D'où cette déclaration de Dieu en Malachie 1, 2. 3 et en Romains 9, 13 : J'ai aimé Jacob et j'ai haï Esaü.

Mais, malgré la forme, c'est bien une comparaison qui veut être établie, C'est pourquoi la TOB traduit par préférer.

On a donc deux possibilités :

  1. L'analyse de la pensée et de la grammaire hébraïques, pour faire ressortir le comparatif là où il n'est pas exprimé en clair. Ce qui atténue la dureté de la parole du Christ. Pour Jésus, préférer quelqu’un ne pousserait pas à  haïr d’autres personnes. D’ailleurs Jésus nous commande d’aimer notre prochain.
  2. S’en tenir au sens littéral :

Mais alors, l'enseignement de Jésus prend des accents de fanatisme. Le choix du chrétien devenant draconien : Jésus ou la famille ! Et l'on pense à ces gurus exaltés qui divisent les familles au nom d'une "vérité" quelconque.

Jésus serait-il jusqu'au-boutiste ?Car il mentionne la croix, qu'il invite à porter pour le suivre.

Or, porter sa croix, c'est tout ou rien. Car la croix n'est pas qu'un instrument de torture duquel on détacherait le condamné quand il aurait souffert un moment. La croix est un instrument de mort.

Porter sa croix signifie :

  1. Mourir à tout ce qui ne constitue pas le service de Dieu ; et pour lequel on s'engage totalement.
  2. Accepter de voir disparaître une affection pour que Dieu la remplace par une autre.
  3. Renoncer aux biens, aux choses, parce que le Christ prend toute la place.
  4. Ne plus tenir à nos projets, parce que le Maître en a de nouveaux pour nous.

C'est ça, mourir à soi-même. C'est ça, être disciple du Christ et le suivre.

Mais, s'en tenir au texte littéral, n'est-ce pas faire dire au texte plus qu'il ne dit ?

Comment comprendre ces paroles de Jésus ?

En poursuivant la lecture, car Jésus raconte deux paraboles pour illustrer son propos.

Les deux paraboles :

  1. La première présente un homme qui fait des plans pour construire une tour, qui s'assoit, étudie et calcule pour savoir s'il a les moyens de la construire cette tour. Car le risque est de commencer la construction et de ne pas pouvoir la finir.
  2. Le deuxième exemple est celui d'un roi qui part en guerre et qui, lui aussi, s'assoit pour étudier son plan de bataille, et voir si, avec 10 000 hommes, il peut en vaincre 20 000. Si ce n'est pas le cas, il change de tactique et demande la paix.
  1. Que nous enseignent ces paraboles ? Que lorsqu'on entreprend, c'est pour aller jusqu'au bout de l'action. Car il faut l'achever la tour, une fois commencée ; il faut la gagner la guerre, ou la paix. Jésus n'omet pas de citer la remarque des moqueurs à l'égard de celui qui commence sans finir : Cet homme a commencé à construire, et il n'a pas été capable d'achever …

On retrouve l'idée déjà présente dans ce passage ;  à savoir que suivre Jésus ce n'est pas pour un temps et seulement dans certaines circonstances. Jésus parle à la foule qui le suit pour les miracles, les pains et les poissons. Ou encore pour le spectacle, la nouveauté, ou l'impression de vivre enfin quelque chose de palpitant, et il lui dit que cet engagement est sérieux, définitif … et implique des sacrifices.

Jésus demande-t-il donc un engagement proche du fanatisme ? Non ! Car les personnages des paraboles ne sont pas fanatiques, mais sages.

Vous savez ce que font les fanatiques qui entreprennent ? Que ce soit une construction ou autre chose, mais surtout une guerre. Les fanatiques foncent. Ils ne s'assoient pas pour réfléchir et calculer. Car, pour eux le calcul et la réflexion s'assimilent à un manque de foi. Ils sont tellement sûrs que Dieu et avec eux, et qu'avec une poignée d'hommes ils battront des armées entières, qu'ils s'engagent sans réfléchir. Pour eux, envisager l'échec, c'est tomber dans le doute (et donc ne pas avoir la foi), trahir la cause, ne pas être fidèle.

Il n'est donc pas question de s'asseoir et de réfléchir.

Qu'est-ce que cela implique en ce qui concerne le fait de suivre Jésus ?

Car c'est de cela dont il est question.

Jésus commence son discours par ces mots : Si quelqu'un vient à moi …  Et il termine par : il ne peut être mon disciple. Cette question nous est donc posée : Comment suivons-nous Jésus ?

Jésus ne demande pas une fidélité, un attachement aveugle.

Raison pour laquelle il ne berce pas la foule d'illusions. Contrairement aux chefs religieux qui ont souvent fait miroiter des paradis invérifiables aux yeux de leurs adeptes.

Jésus ne prend pas la foule au piège, mais il la prend au sérieux. Il lui dit qu'être disciple du Christ, c'est difficile, exigeant, cela comporte des risques, même celui de la croix.

Jésus s'attend (et souhaite) qu'avant de devenir ses disciples, les personnes s'assoient, réfléchissent et étudient : qu'elles laissent la place au doute, qu'elles envisagent que Jésus soit un faux messie, qu'elles ne se rendent pas dépendantes des miracles, contrairement aux Pharisiens qui demandaient un miracle pour croire. Car le fanatisme se nourrit des émotions créées par les miracles. Les émotions gênent, en effet, le plein exercice du jugement.

Jésus attend que ses disciples fassent reposer leur engagement sur une étude approfondie, comme les Juifs de la ville de Bérée.

Jésus veut des disciples non fanatiques, mais sages.

Cet enseignement de Jésus lutte contre deux tendances : la superficialité et l'obsession.

La superficialité, c’est l’apanage de la foule. Car, plus que jamais, on veut embrasser le maximum de disciplines, d'activités, de connaissances …  A l'heure actuelle, les sollicitations ne manquent pas. On touche à tout et on se disperse. On veut tout faire et on ne peut tout faire sérieusement. Le résultat, c'est souvent le stress, l'agressivité, les problèmes de santé et de rapports humains. Jésus nous dit, ici : Sachez choisir, vous engager, placez vos préférences, ne faites, peut-être, qu'une chose, mais faites la bien. Alors vous serez heureux dans votre activité ; surtout si elle consiste à suivre Jésus.

L'obsession, le fanatisme est représenté, ici, par le légalisme des Pharisiens.

Jésus s'y oppose en présentant un constructeur de tour et un roi qui s'assoient pour réfléchir, et qui sont prêts à changer d'idée (ce que le fanatique ne fait pas).

Le disciple du Christ est un sage qui n'hésite pas à remettre en cause ses traditions, ses raisons et ses buts. Il est prêt à renoncer à tous ses biens (selon la conclusion même de Jésus (v. 33).

Or, les biens ne sont pas que matériels. Ce sont aussi : les idées toutes faites, les traditions établies, les dogmes évidents, les conclusions trop hâtives, les décisions prises sous le coup de l'émotion.

Tout ceci doit pouvoir être remis en cause. C'est la possibilité de la conversion. Le disciple du Christ est plus un converti qu'un convaincu.