LE PREMIER-NÉ SERA SAINT

Luc 2, 22 à 40 – Lévitique 12, 1 à 8  –  Exode 13, 1. 2. 12 à 15  –  Colossiens 1, 15 à 22 

Cet épisode des premiers jours de la vie de Jésus  — qui ne se trouve que dans l'évangile de Luc —  est connu essentiellement grâce à la rencontre de Joseph, Marie et Jésus avec Siméon et Anne au temple de Jérusalem.

Nous reviendrons sur cette rencontre, et notamment sur ce que Siméon déclare à cette occasion.

Mais je me suis demandé pourquoi Joseph, Marie et Jésus se sont rendus au temple ce jour-là. Le récit nous en donne les raisons et, par là même, donne à Jésus un statut qui a toute son importance dans sa relation à Dieu. Statut qui rejaillit sur notre relation personnelle à Dieu.

Pourquoi Joseph, Marie et Jésus viennent-ils au temple ?

Est-ce pour la circoncision de Jésus ?

On croit souvent que la circoncision de Jésus a été opérée lors de cette visite au temple, mais la circoncision a été faite plus tôt. Elle est mentionnée au verset 21 de ce chapitre 2, et a été accomplie huit jours après la naissance de Jésus, conformément à la loi.

Alors qu'ici, on se situe 33 jours après la naissance, pour une autre cérémonie.

Pour la purification !

La purification de quoi ? De qui ? La purification de la mère !

Pourquoi la mère a-t-elle besoin d'être purifiée ? Parce que l'accouchement s'accompagne d'une perte involontaire de sang. Or le sang (selon Lévitique 17, 11), c'est la vie. Il y a donc là quelque chose de dangereux, de mystérieux, de sacré : la femme perd de sa vie en donnant naissance, et cela est perçu comme une impureté. Un rite a donc paru nécessaire à la société sémite pour redonner à la femme, rendue impure par l'accouchement, une place dans le groupe.

Le rite consiste à offrir deux sacrifices au temple : Un agneau et une tourterelle ou un pigeon (ou bien deux tourterelles ou deux pigeons pour les pauvres), suivis d'un rite d'absolution, de pardon, opéré par le prêtre. Après quoi, la femme est purifiée.

Lorsque l'enfant qui vient de naître est le premier garçon de la famille, le rite de purification est encore plus élaboré. En effet, la loi de Moïse enseigne que tout enfant mâle premier-né appartient à Dieu. Exode 13, 2 présente ainsi la parole de Dieu : Consacre-moi tout premier-né, ouvrant le sein maternel, parmi les fils d'Israël, parmi les hommes comme parmi le bétail. Puis suit cette déclaration divine très forte : C'est à moi.

En vertu du fait que Dieu a fait mourir les premiers-nés d'Egypte, lors de l'Exode, afin de persuader Pharaon de laisser partir les Israélites, Dieu déclare que les premiers-nés sont à lui.

Selon cette possession que Dieu exerce sur tous premiers-nés, ceux-ci devraient être sacrifiés à Dieu, et donc mourir. Les premiers-nés des animaux purs (veau, agneau, chevreau) étaient sacrifiés. Dans certains cultes païens antiques, c'est ce qui se passait pour l'être humain, aussi. Mais en Israël, le premier-né humain était racheté par le sacrifice d'un animal de substitution, en l'occurrence, d'un mouton. Les premiers-nés des animaux impurs (ânes, chevaux …) étaient, eux aussi, remplacés par un mouton.

Le livre des Nombres présente une seconde possibilité de rachat (18, 16) : le sacrifice du mouton pouvait être remplacé par 5 sicles d'argent.

Tout ce rituel avait lieu un mois après la naissance de l'enfant.

Jésus étant le premier-né de Marie  —  Luc le dit clairement dans son évangile (2, 7), et sous-entend, par cette expression, qu'elle a eu d'autres enfants après Jésus  —  le rite de purification de Marie devait s'accompagner du sacrifice d'un mouton (en plus des deux pigeons pour la purification), ou de la taxe de 5 sicles d'argent. Or, le texte ne dit rien concernant ce rachat de Jésus à Dieu. Pourquoi ?

Parce que Jésus n'a pas été racheté à Dieu.

Ce qui signifie que, selon la loi juive, Jésus appartient à Dieu et non à ses parents. Et nous pensons, déjà, à la réponse de Jésus à Joseph  —  lorsque, 12 ans plus tard, Joseph et Marie le retrouveront dans le temple  —  Ne  fallait-il pas que je m'occupe des affaires de mon père ? (Luc 2, 49).

En vertu de cette possession de Dieu, Jésus lui est consacré. Toute sa vie, il agira pour et au nom de Dieu, comme d'autres premiers-nés d'Israël : Samson, Samuel, Jean-Baptiste …  Dont il n'est pas dit que les parents ont, eux non plus, racheté leurs fils à Dieu. On se souvient des paroles de Anne, la mère de Samuel, lorsqu'elle amena son fils au sanctuaire : C'est pour cet enfant que j'ai prié, et le Seigneur m'a concédé ce que je lui demandais. A mon tour, je le cède au Seigneur. Pour toute sa vie, il est cédé au Seigneur (1 Samuel 1, 27. 28). Et Samuel resta toute sa vie au service de Dieu.

Non racheté à Dieu, Jésus aurait dû être sacrifié. Mais, on l'a vu, la religion d'Israël n'admettait pas les sacrifices humains ; raison pour laquelle le rachat était prévu.

D'autre part, les cas de Samson, Samuel et Jean-Baptiste laissent supposer la possibilité de consécration active à Dieu : l'individu restant toute sa vie attaché au service de Dieu, sans pour autant passer par une mort pouvant être qualifiée de sacrificielle.

Mais Jésus connaîtra les deux : une vie tout entière dévouée au ministère divin, et une mort qui sera, plus tard, considérée comme sacrificielle. Jésus est, par excellence, l'homme consacré à Dieu. C'est ce que Siméon et Anne disent à leur tour.

Le message de Siméon.

Siméon est conduit par l'Esprit de Dieu. Luc mentionne trois fois l'Esprit à propos de Siméon :

   -    L'Esprit saint est sur lui (v. 25).

   -    L'Esprit saint lui a révélé qu'il ne mourrait pas avant d'avoir vu le Christ (v. 26).

   -    L'Esprit saint le pousse au temple (v. 27).

C'est donc sous l'inspiration de Dieu qu'il s'exprime.

Siméon reconnaît en l'enfant Jésus, le Seigneur attendu.

C'est plus étonnant que de le reconnaître adulte, après qu’il eut accompli quantité de miracles et délivré des messages de la part de Dieu.

Comment voir dans un enfant d'un mois le salut de Dieu  —  c'est l'expression que Siméon utilise au verset 30  —  alors que cet enfant n'a encore rien réalisé ?

La foi de Siméon ne repose pas sur la réflexion ou l'analyse des temps ou des textes, ni sur l'observation des centaines d'enfants portés au temple par leurs parents. Une telle étude comparative n'aurait donné aucune conclusion. Tous les enfants d'un mois venus au temple à l'occasion des rites de purification de leur mère se ressemblent.

A priori, Siméon ignore tout, aussi, des circonstances de la naissance de Jésus. En tous cas, Luc n'établit aucun lien entre cette naissance et la parole de Siméon.

Les prophéties messianiques de l'Ancien Testament annonçaient plutôt un Messie glorieux, puissant, bien né. Si Siméon s'était contenté de ces données, il n'aurait pas reconnu le Christ dans cet enfant pauvre. L'Esprit de Dieu va au delà de ce qui est écrit.

Le message de Siméon révèle que la consécration ne repose pas sur les qualités du consacré, mais sur le choix de Dieu. Même en ce qui concerne Jésus, sinon Siméon n'aurait pu le reconnaître qu'à la fin de son ministère, voire sur la croix ou après sa résurrection.

Dans la Bible, tous les hommes et toutes les femmes consacrés à Dieu l'ont été de part la volonté divine, et non en vertu de leur choix personnel. Selon les Ecritures, on ne choisit pas Dieu, c'est Dieu qui nous choisit. C'est une facette de la grâce.

C'est la raison pour laquelle l'Eglise réformée ne consacre personne au ministère. Qui est-elle pour commander Dieu en désignant  tel ou  tel  individu au service divin ? L'Eglise ne peut que reconnaître que Dieu a, lui-même, consacré certaines et certains à une fonction ou un service particulier. Nous lui appartenons. Dieu ne nous appartient pas.

En conclusion, je citerai deux versets :

Tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur (Luc 2, 23). Littéralement : Tout mâle ouvrant la matrice sera appelé saint pour le Seigneur. Etre consacré, c'est être saint, c'est-à-dire, à part. Or seul Dieu peut mettre quelqu'un à part. Si nous nous en mêlons, nous risquons fort d'agir en fonction de critères humains et souvent irrecevables, tout en créant des séparations et des divisions contraires à l'Evangile.

Jésus est le premier-né de toute créature (Col 1, 15) et le premier-né d'entre les morts (v. 18).

Jésus est donc un homme à part, saint, réservé à Dieu. Pour quoi ? Dans quel but ? Pour deux raisons citées dans ce chapitre 1 de l'épître aux Colossiens :

Pour tout réconcilier, par lui, sur la terre et dans les cieux (v. 20). A la fois homme et Dieu, Jésus est le lien parfait entre l'humain et le divin.

Pour vous faire paraître devant Dieu saints (v. 22). C'est-à-dire, à part, nous aussi. Pourtant, nous ne sommes pas le premier-né. Dans sa lettre aux Romains, l'apôtre Paul dit que Jésus est le premier-né d'une multitude de frères (8, 29). En Jésus-Christ nous avons été intégrés à la famille de Dieu, et, par là même, Dieu nous met à part, il fait de nous des saints. Non parce que nous l'avons voulu, choisi ou mérité, mais parce que lui, nous a aimés et choisis.