RELIGION ET MORALE, AUJOURD'HUI

1 Jean 4, 7 à 12 - Psaume 14 - Marc 2, 23 à 28

Vous avez tous entendu cette phrase d’André Malraux : Le 21ème siècle sera religieux ou ne sera pas. Cette « prophétie » est, la plupart du temps, mentionnée par des croyants soucieux en ce qui concerne la pérennité de la religion, et qui essaient de se rassurer en rappelant, avec Malraux, que la religion n’est pas près de disparaître. Pour ma part, bien que croyant, j’en serais presque à craindre que Malraux ait raison et à espérer qu’il se trompe.

Car, quel est le visage de la religion à l’heure actuelle ?

Que ce soit en Irak, en Syrie, en Algérie, en Afghanistan, en Arabie, au Yémen, en Israël ou ailleurs, la religion est le siège et la manifestation de la volonté de puissance et de l’asservissement ; en un mot : de l’intégrisme. Si c’est cette religion-là qui doit remplir le 21ème siècle, je préfère que la religion disparaisse.

On a parlé, ces dernières décennies, de la perte du religieux. Depuis quelques années, ce recul est moins évident ; puisque l’intégrisme peut donner l’impression que la prophétie de Malraux va se réaliser. Mais qu'est-ce qui a failli disparaître ? La religion ou autre chose ? De quoi parlons-nous, lorsque nous évoquons la religion ?

Pour répondre à ces questions, il nous faut faire la différence entre la foi et la religion.

La foi et la religion vont la plupart du temps ensemble. Le principal de leur point commun est la croyance en Dieu ; mais la foi et la religion ne vivent pas cette croyance de la même façon, ou, en tous cas, ne mettent pas l’impact sur les mêmes conséquences de la croyance.

La foi poursuit la croyance dans la relation. Pour la foi, l’important est de vivre avec Dieu une relation d’amour, parce que Dieu aime l’être humain et l’accompagne. Cette relation se vit aussi avec le prochain, car Dieu aime et accompagne tous les hommes. Ceux-ci sont donc unis dans l’amour de Dieu.

La religion tire de la croyance : une loi. Sans doute parce qu’elle voit plus Dieu comme un juge que comme un Père. Cette loi morale doit démontrer, prouver la croyance. Cette morale est, dans certains cas, éminemment positive, et offre la possibilité d’aimer et d’accompagner le prochain. C’est pourquoi, dans les faits, il n’est pas toujours possible de faire la différence entre la foi et la religion. C’est une question d’état d’esprit : pour la foi, la morale est une relation dans laquelle le prochain est roi ; pour la religion, la même ( ?) morale est application d’une règle, et l’important est la loi et non le prochain. C’est ce qui différencie Jésus des Pharisiens.

Pour les Pharisiens, la religion est un ensemble de règles, de lois que l'individu doit appliquer obligatoirement, quitte à ce que l'homme en soit malheureux. L'important, pour eux, n'est pas l'être humain, mais la loi : l'homme est fait pour le sabbat, pour la loi. Leur religion n'est plus la foi, mais une loi. Une loi morale certes, mais une loi.

Pour Jésus, la religion c'est la foi, la relation, l'amour entre Dieu et l'homme, et entre les individus. L'être humain est plus important que la loi, la morale, le sabbat. La loi a été faite pour l'homme. Là est le critère qui différencie la religion-morale de la foi.

Il convient donc de savoir quelle est notre religion. Non pas de faire un choix entre christianisme, islam, judaïsme ou autre chose, mais entre la foi et la loi. Et aujourd'hui encore plus qu'hier, car, il n'y pas si longtemps, c'était les religieux qui donnaient l'exemple en ce qui concernait la morale. Il allait de soi que les incroyants étaient méchants et les religieux bons. Ou, en tous cas, on s'efforçait de le croire. Mais ce n'est plus évident maintenant. Les temps ont changé.

On ne peut nier que, dans le passé, et dans la majorité des cas, la religion a fait positivement évoluer la morale. En mettant au point des théories et des systèmes en vue de la préservation de la vie, la religion a développé l’intérêt pour l’individu. Même si, trop souvent, la puissance des sorciers, prêtres et autres chefs religieux, a poussé ces derniers à sacrifier des innocents pour le salut du collectif ou la sauvegarde de leur pouvoir.
Mais, au 9ème siècle de notre ère, par exemple, la création du mariage religieux par l’Eglise catholique répondait au souci du clergé de protéger la femme dans le cadre du mariage. A cette époque, c’était en effet la coutume franque qui s’exerçait, et dans laquelle l’homme pouvait répudier sa femme comme il le voulait. Ce droit coutumier rendait la situation de la femme très difficile. En créant le mariage chrétien indissoluble, l'Eglise a grandement amélioré le statut de la femme.

La religion a donc joué un rôle positif dans l’histoire, par le biais de la morale. Nul doute que ce lien entre morale et religion a conforté la légitimité de cette dernière aux yeux des populations. Les gens se doutaient bien que si la religion disparaissait, la morale s’éteindrait avec elle, et la société deviendrait invivable.

Aujourd’hui, la situation a changé. La conscience morale de l’humanité non croyante a rejoint la conscience religieuse, et, dans bien des cas même, la dépasse. Nous assistons à une dissociation entre religion et morale, peut-être pour la première fois de l’histoire moderne.
Ce ne sont plus les religieux qui sont à la pointe de la morale, mais des philosophes, des libres penseurs, des humanistes, des personnes qui n’ont pas besoin de croire en Dieu pour dire qu’il faut aimer son prochain. Et qui, non seulement le disent, mais qui le font. N’oublions pas que c’est la révolution française athée qui proclame les droits de l’homme.

Pendant ce temps, que fait la religion ? Elle remplit les journaux de massacres et de discours revanchards, elle multiplie les interdits qui asservissent l’individu au lieu de le libérer. La morale religieuse n’est plus la morale. Et vous voudriez que les gens soient religieux ! Il ne faut pas s’étonner si la religion est en perte de vitesse ; c’est ce monde là, le religieux, qui est le plus rétrograde et le plus aliénant.

Où est la solution ? Faut-il accepter la dissociation « religion-morale » ?
Pourquoi pas ? Pourquoi la morale serait-elle la chasse gardée de la religion ? Cette dissociation peut d’ailleurs nous permettre de retrouver la spécificité de la spiritualité. Si on enlève la morale à la religion, que reste-t-il ? S’il ne reste rien, la preuve est faite que cette religion ne se confondait pas avec la foi. La solution à la dissociation actuelle entre morale et religion réside justement dans une redécouverte et un retour à la foi.

La religion a considéré la morale comme un moyen de salut individuel, mais aussi collectif. Elle veut « sauver » la planète, quitte à asservir l’individu (ce peut aussi être une dérive d’une certaine écologie), mais surtout, quel est ce « salut » religieux ? Un « idéal » imposé par certains qui, par la religion, revendiquent le statut de prophète, de gurus ou de maîtres. Et que leur importe que les récalcitrants soient sacrifiés sur l’autel de leur gloire ? Leur loi est plus importante, à leurs yeux, que les personnes ; car elle est sensée sauver l’humanité tout entière. Voilà la religion !

La foi échappe à cette dérive, car elle trouve son idéal et sa morale dans la relation avec Dieu. La religion remplace Dieu par la loi, et par là même elle se fait Dieu. La foi ne veut rien d’autre que Dieu et ce qu’il produit en l’homme. C’est pourquoi elle n’a pas d’autre loi que l’amour, car Dieu est amour. Bien-aimés, aimons-nous les uns les autres ; car l’amour est de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu, dit l’apôtre Jean (1 Jean 4, 7).
Or, comment se manifeste l’amour ? Le verset 9 répond en disant qu’il a été manifesté par le don du Fils de Dieu. C’est ce témoignage qui nous dit ce qu’est l’amour. A savoir : le don de sa vie pour des hommes, des femmes et des enfants, et non pour des principes, des règles et des lois. Donner sa vie, ce n’est pas mourir pour une cause, mais vivre pour quelqu’un.

Lorsque la relation de foi n’existe plus, le véritable amour manifesté en Jésus-Christ est perdu de vue, et il est remplacé par les dérives religieuses dont nous venons de parler. C’est pourquoi il faut encore et toujours prêcher l’Evangile et rappeler l’amour de Dieu. Et placer l'individu au-dessus de la loi, en disant avec Jésus que le sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat (Marc 2, 28).

La religion peut disparaître, et, avec elle, son cortège d'horreurs. L'humanité n'en souffrirait pas, au contraire. Hélas - et Malraux l'avait pressenti - ce n'est pas le cas.
Par contre, si c’est la foi qui disparaît, c’est la loi de la jungle qui s’installe. Il semble que c'est ce qui se passe dans certaines régions du monde. Or, c'est dans ces régions-là que la religion est la plus florissante.
Il ne faut pas confondre la religion et la foi. Lorsque la foi disparaît, la religion est encore plus forte, et elle asservit l'homme, et Dieu ; car ce qui l'intéresse, ce n'est pas l'autre, mais la puissance de celui qui juge.

L’insensé dit en son cœur : Il n’y a point de Dieu ! Ils se sont corrompus, ils ont commis des actions abominables ; il n’en est aucun qui fasse le bien (Psaume 14, 1). Le Psaume 14 oppose la corruption et la croyance ; les intégrismes actuels nous montrent que les choses ne sont pas aussi nettes, car les plus méchants et les plus fous sont maintenant les plus croyants.
C’est pourquoi il est temps de différencier Foi et Croyance, Révélation de Dieu et Religions des hommes, Amour/don de soi et Loi/morale. Ce n’est que dans ce retour aux sources et cet éclaircissement que l’Evangile peut encore éclairer la conscience humaine et redresser le développement moral de l’humanité.