LA LOI AVEC LA GRÂCE

Romains 3, 21 à 31 - Deutéronome 30, 15 à 20 - Matthieu 5, 17 à 37    

Ce 31 octobre 2014, nous fêtons le 497ème anniversaire de la proclamation des 95 thèses de Luther contre les indulgences.  Cela signifie que dans 3 ans nous fêterons le 500ème anniversaire du début de la Réforme protestante. Ce sera l'occasion de redécouvrir Martin Luther. Les médias en parleront, bien sûr ; et comme toujours ils ne manqueront pas d'évoquer les erreurs de Luther. Les médias aiment bien critiquer, c'est à la mode ; ou ils encensent, ou ils démolissent, parce que le public aime le spectaculaire, et les extrêmes.

Il est vrai que Luther a commis des erreurs : on peut citer ses réactions antisémites et son appui aux nobles et aux seigneurs dans l'écrasement de la révolte des paysans. Et face à ces vieux démons, beaucoup de protestants se sentent parfois gênés et souhaiteraient pouvoir défendre le réformateur. Mais il ne faut pas tomber dans l'illuminisme, Luther était un homme de son temps, avec ses fautes et ses erreurs. Les protestants ne vénèrent pas les réformateurs ; il n'y a pas de dogme d'infaillibilité dans le protestantisme. Les protestants reconnaissent et critiquent, eux-mêmes, les mauvais côtés des réformateurs.

Il ne faut, cependant, pas oublier la formidable révolution théologique que Luther a apportée. Cette révolution a pour base, entre autres, ce texte de l'Epître aux Romains qui vient d'être lu :

Maintenant, sans la loi est manifestée la justice de Dieu  Rom 3, 21.

Comment s'obtient alors la justice ?

De tous temps on a cru que la justice s'obtenait par l'obéissance à la loi ; et qu'en vertu de cette obéissance on était perdu ou sauvé, déclaré pécheur ou juste. Que ce soit sur le plan civil ou religieux. L'obéissance à la loi civile classe l'individu parmi les bons citoyens, et lui permet de vivre en société, sans être inquiété par la "justice". Le respect des lois religieuses intègre le croyant au sein de la communauté des fidèles, et lui permet d'espérer (croit-on) en un salut éternel. Dans de nombreuses cultures, encore, la loi civile se confond avec la loi religieuse ; ce qui signifie qu'il n'est pas possible d'être un bon citoyen sans être croyant et fidèle à la religion officielle.

Cette notion de justice émanant de l'obéissance à la loi est aussi répandue que le genre humain. Jésus, lui-même, n'a-t-il pas dit qu'il n'était pas venu abolir la loi, mais l'accomplir   (Mat 5, 17) ? Et lorsqu'il commente la loi, il place la barre très haut, mettant la colère au niveau du meurtre, et la convoitise au rang de l'adultère ; et demandant aux hommes d'aimer leurs ennemis, ce que Moïse n'a jamais demandé. Et les chrétiens ont saisi cette nouvelle interprétation de la loi comme un moyen de salut, faisant de l'Evangile, et de bien d'autres commandements de leur invention, une loi obligatoire. C'est le travers dans lequel se trouvait l'Eglise à l'époque de Luther : tous les aspects de la vie étaient régis par des règles auxquelles il fallait se soumettre si l'on ne voulait pas subir la condamnation des pouvoirs civils et religieux.

C'est l'erreur dans laquelle est tombée Thomas Müntzer, ce luthérien de la première heure qui voulait contraindre les Allemands à se convertir au luthéranisme. C'est son intransigeance contre le pape, les images et autres manifestations du catholicisme qui a conduit les paysans à la guerre sainte contre les pouvoirs en place. Et c'est moins parce que Luther a eu peur de cette révolution, que parce qu'elle reposait sur une fausse compréhension de l'Evangile, qu'il ne l'a pas soutenue. Or cette fausse compréhension, consiste à faire de l'Evangile une loi, une loi à imposer au nom de Dieu. C'est ce que vivait le catholicisme de l'époque. L'ancien prêtre catholique Müntzer avait changé d'étiquette, il avait pris le nom de "luthérien", mais en fait il était resté catholique.

Luther a retrouvé, dans l'Ecriture, les notions de grâce et de salut par la foi.

La justice de Dieu s'obtient par la foi en Jésus-Christ, dit Paul aux Romains (3, 22). En accord avec l'apôtre Paul, Luther a prêché le salut par la foi seule, disant que ce n'est pas parce que Jésus n'a pas aboli la loi que celle-ci est un moyen de salut. S'il avait été donnée une loi qui puisse procurer la vie, la justice viendrait réellement de la loi, dit Paul aux Galates (3, 21) ; mais ce n'est pas le cas.

En Romains 3, 28, l'apôtre est très clair : l'être humain est justifié par la foi, en dehors des œuvres de la loi. La loi n'a jamais procuré la justice et ne le fera jamais. C'est vrai aussi dans le domaine civil, car la vraie justice implique la pensée et l'état d'esprit, or aucune loi ne contrôle la pensée.

Alors, à quoi sert la loi ?

On peut trouver quantités de raisons à la présence de la loi.

  1. La loi (par exemple) permet aux hommes de vivre ensemble, comme le code de la route, les lois judiciaires, ou les six derniers commandements du Décalogue.
  2. La loi permet à l'individu de se situer dans la société, de se structurer, en évitant la confusion avec les autres, par l'interdit de l'inceste ou par la liberté d'expression (par exemple).
  3. La loi biblique permet à l'individu de se situer en évitant la confusion avec Dieu. Car il est dangereux de se prendre pour Dieu. Dangereux pour soi-même et pour la société. Les dictatures le manifestent. Eviter la confusion entre Dieu et l'être humain est le but des 4 premiers commandements du Décalogue. En quelque sorte Dieu y déclare : Moi seul t'ai libéré, tu n'auras pas d'emprise sur moi, ni par l'imaginaire (l'idole), ni par le langage (prendre le nom de Dieu en vain), ni par les œuvres (le sabbat). Le commandement du repos est donné pour enseigner que la valeur et la dignité de l'individu ne reposent pas sur ses œuvres. Lorsqu'on se présente à Dieu, c'est les mains vides, non à travers la médiation de nos actions. Et, par là même, lorsqu'on vient à Dieu, c'est en repos.

La loi est utile. Elle structure l'existence. Dans une certaine mesure, elle révèle nos erreurs et nous conduit à les éviter. Elle oriente nos vies. C'est pourquoi Jésus la commente et ne l'abolit pas. Mais elle ne permet pas d'obtenir la justice et le salut. Il fallait, et il faut encore, que ce soit redit.

L'être humain aime naturellement les extrêmes. On le disait en ce qui concerne les médias.

Ou le salut est par grâce, et alors il faut abolir la loi ; ou la justice s'obtient par l'obéissance à la loi, et il faut contraindre tout le monde à l'appliquer ! L'Evangile, lui, maintient le salut par grâce et le rôle de la loi. Les deux, la grâce et la loi, doivent demeurer ensemble. C'est dans cette apparente contradiction que se trouve la vérité. En fait, cette contradiction n'existe que pour celles et ceux qui veulent se sauver eux-mêmes par leur obéissance. Car, pour celui qui entre dans l'esprit de la grâce, il n'y a aucun problème à appliquer la loi sans en attendre autre chose qu'une société qui fonctionne harmonieusement.

Le but de la double présence de la loi et de la grâce est encore de conduire le chrétien à une obéissance et un service sans intérêt. En effet, le Seigneur nous invite à vivre la loi sans espérer en retirer une quelconque bénédiction, ni même la vie éternelle. Il nous propose donc d'être chrétien et d'agir comme tels sans intérêt personnel.

L'obéissance à la loi n'est pas utile, en priorité, à celui qui l'observe, elle ne le sauve pas. Obéir à la loi est utile au prochain et à la société en général. C'est pourquoi la loi est vécue dans l'amour. C'est à cela que nous invite l'Evangile : obéir et servir ; non pour soi, mais pour les autres.

Est-ce trop demander ?

A vues humaines, sans doute ; et cet idéal nous ramènera toujours à notre indignité. Car utiliser la loi comme moyen de salut nous faire courir deux dangers :

    –  Celui du désespoir lorsque je prends conscience que je ne parviens pas à pratiquer idéalement la loi. Ce qui est toujours le cas.

    –  Le risque de l'orgueil si je pense être un observateur parfait. Auquel cas, d'ailleurs, je deviens imbuvable.

Par contre, lorsqu'on a fait l'expérience de l'amour et de la grâce de Dieu, l'oubli de soi et l'amour du prochain peuvent devenir une seconde nature.

En fait, en nous sauvant par grâce et en vertu de son seul amour, Jésus-Christ nous a libérés du souci de notre salut personnel pour que nous puissions aimer jusqu'au don de nous-mêmes, sans le frein du calcul.