TOUT EST POSSIBLE A DIEU

Marc 10, 17-31  –  2 Rois 6, 32 à 7, 2  – Romains 3, 21 à 28

Imaginez que vous ayez vécu à l'époque de Jésus en Palestine ; où que vous le voyiez apparaître parmi nous : quelle question lui poseriez-vous ? Peut-être bien celle que cet homme lui pose dans ce récit de l'évangile : Que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ?
Question classique, typique, qui ressort chaque fois que l'être humain est placé dans un contexte religieux. Question qui illustre que l'homme est essentiellement intéressé par deux choses : l'immortalité et ses propres actions. Autrement dit, il est intéressé par lui-même. C'est la question de fond mise en exergue par ce récit.
L'homme riche a, cependant, une façon (chez Marc et Luc) de poser cette question qui permet de ne pas rester enfermé sur soi-même.

 

 L'homme riche demande à Jésus : Bon maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? Bon maître ... ! L'homme introduit sa question par ces deux mots, sans doute par respect, déférence, à l'égard de Jésus. Il reconnaît en lui un maître non seulement sage, mais bon.
Mais Jésus relève l'expression : Pourquoi me dis-tu bon ? Personne n'est bon, sinon Dieu seul. Tout est dit, Jésus pouvait s'arrêter là.
En effet, par cette réponse, Jésus enseigne que seul Dieu est bon. Par conséquent l'être humain doit regarder les œuvres de Dieu et non les siennes. Malgré tous ses efforts et la valeur de ses actions, l'être humain ne sera jamais quelqu'un de bon, puisque, dit Jésus, seul Dieu est bon. Autrement dit, la question : que dois-je faire ? n'a pas d'intérêt. La question à poser et  :  Que fait Dieu ?

D'autre part, la réponse de Jésus est un appel à l'homme riche pour qu'il reconnaisse, en Jésus, l'incarnation de Dieu. En effet, l'homme riche appelle Jésus bon ; or Jésus dit que seul Dieu est bon. Si l'homme riche croit à la bonté de Jésus, il doit reconnaître qu'il est Dieu.  Mais il est difficile de saisir toute la portée de cet enseignement en entendant une seule phrase. C'est pourquoi, Jésus pousse son raisonnement.

Jésus place l'homme devant la loi, en l'occurrence les 10 commandements.
Pourquoi ?
La démarche de Jésus est curieuse, puisque, d'après sa première réponse, il veut enseigner que les actions des hommes n'ont pas d'intérêt en ce qui concerne la vie éternelle. (En ce qui concerne la vie quotidienne, elles ont beaucoup d'importance, mais c'est un autre sujet).
Jésus veut amener cet homme à prendre conscience que l'obéissance à la loi ne lui apporte pas la satisfaction attendue. Dieu nous replace devant nos lois, nos principes, nos règles, nos interdits et nos traditions, et nous dit, en quelque sorte : Quand tu appliques tes principes et ta morale, qu'est-ce que ça donne ? Es-tu plus heureux ? Es-tu assuré d'avoir gagné le ciel ?

Jésus dit donc à l'homme riche : Tu connais les commandements …!
Que répond l'homme riche ? Maître, j'ai observé tout cela depuis mon plus jeune âge.
Réponse dangereuse, car elle pourrait l'amener à se reposer sur cette obéissance et à décréter qu'en vertu de sa fidélité, le salut lui est assuré. En d'autres termes, il aurait fait son salut par ses œuvres et deviendrait aussi légaliste, accusateur et méprisant pour les infidèles que l'étaient les docteurs de la loi.
Mais ce n'est pas le cas de l'homme riche, parce qu'il est là, posant à Jésus la question qui le traumatise ; ce que les docteurs de la loi, assurés de leur propre justice, ne font pas.
Malgré son obéissance à la loi, l'homme riche sait bien que quelque chose ne va pas. Quelque chose lui manque.

Jésus regarde l'homme riche et l'aime. Cet homme a compris que l'obéissance à la loi n'était pas la réponse à la question du salut. Cela ne veut pas dire que Dieu n'aime que ceux qui ont fait cette démarche ; Dieu aime tout être humain. Mais la barrière typiquement religieuse du salut par l'obéissance à la loi est tellement forte que ça vaut le coup de s'arrêter sur le cas de cet homme qui est sorti de ce carcan. Mais en est-il bien sorti ? La question se pose pour chacun. Tant la démangeaison du faire pour mériter est inscrite dans nos gènes. Tant nous sommes programmés par une culture qui veut nous inculquer que tout se paie, se monnaie, se mérite, et que l'on n'a rien gratuitement.
L'homme riche est-il sorti de ce piège ? Car sa question demeure, celle du début de l'entretien : Que dois-je faire ? Alors Jésus insiste et pose la conclusion que l'homme ne veut peut-être pas s'avouer : il te manque une chose, lui dit-il : va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres ... Puis viens et suis-moi.

Va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres ... Puis viens et suis-moi.
Pourquoi cet impact sur la question de la richesse ?
Parce que c'est le problème et le fléau majeur de l'humanité ? Peut-être ; encore que ça se discute.
Parce que c'est le problème de cet homme riche. Si Jésus s'était adressé à quelqu'un d'autre, il lui aurait parlé autrement. Il lui aurait peut-être dit veille, prie, n'aie pas peur, ne juge pas … etc. C'est une constante de la méthode de Jésus. Il s'adapte toujours aux personnes qu'il rencontre, parce qu'il considère que les gens sont plus importants que ses idées.
Il ne faut pas, de ce fait, vouloir appliquer la réponse de Jésus à l'homme riche à tout le monde. D'autant plus que la pauvreté n'est, pas plus qu'autre chose, le moyen par lequel l'être humain peut obtenir la vie éternelle. Elle peut même être, comme toute soi-disant bonne œuvre, une occasion de se glorifier aux dépends de ceux qui restent attachés à leurs richesses. La pauvreté n'est pas un moyen de salut, parce qu'il n'y a pas d'autres moyens de salut que l'amour de Dieu et sa grâce. Alors, pourquoi Jésus propose-t-il à cet homme de donner tous ses biens aux pauvres ? Parce que c'est justement quelque chose que ce riche ne parvient et ne parviendra pas à réaliser. C'est d'ailleurs ce qui se passe, il s'en va, tout triste, car il avait beaucoup de biens, dit Marc. Et ces biens qui bloquent l’homme riche ne sont pas que des valeurs monétaires, ce sont tous ses acquis, ses capacités, ses certitudes, ses intérêts, voire son obéissance.
Il s'en va tout triste, non seulement parce qu'il avait beaucoup de biens, mais parce qu'il est arrivé au stade de l'impossible pour lui ; et ce n'est jamais agréable d'être placé devant nos impossibilités.
Face à notre volonté de réaliser nous-mêmes notre salut, Dieu nous place devant l'impossibilité d'y arriver. Et ce peut être un commandement différent pour chacun. Ce sera l'argent, le sexe, la convoitise, la colère, ou bien d'autres domaines. Nous avons tous nos impossibles. A nous de les découvrir, nos impossibles, au lieu détaler nos possibles en voulant que tous aient les mêmes possibles que nous, et comme si tout l'Evangile était dans nos possibles. Quand nous étalons nos possibles, ce sont nos richesses que nous plaçons en avant. Et pas seulement nos richesses matérielles.

Dieu veut seulement que nous prenions conscience que cet impossible existe, et que malgré nos efforts, notre bonne volonté, et même notre conversion, nous ne serons jamais capables de faire notre salut en répondant à toutes les exigences de Dieu. C'est de l'ordre de l'impossible pour l'homme.

Jésus insiste sur l'impossibilité de l'homme à entrer dans le royaume en disant que c'est plus difficile qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille. Comment dire de façon plus catégorique l'impossibilité du salut par ses propres moyens ? Et les disciples se posent, alors la question : Qui peut être sauvé ? Voilà où ce récit nous conduit : à la prise de conscience que personne ne peut faire son salut.
Mais Jésus ne laisse pas les disciples sur ce constat pessimiste. Pour les humains, c'est impossible, dit-il, mais à Dieu, rien n'est impossible.
Il est impossible à l'être humain de faire quelque chose pour obtenir ou mériter le salut. Et peu importe le sens que l'on donne au mot salut. Mais à Dieu cela est possible. Dieu peut faire passer un chameau par le trou d'une aiguille ; de même, il peut faire entrer un riche dans son royaume. Et non seulement un riche, mais aussi un colérique, un ambitieux, un hypocrite, un pervers, un jaloux ... Nous sommes tous sur la liste de ceux qui entrent dans le royaume. Non parce que nous avons fait ce qu'il fallait pour ça. Mais parce que rien n'est impossible à Dieu.

C'est pourquoi il ne faut pas conclure (comme nous sommes souvent tentés de le faire) que, parce que l'homme riche est parti tout triste, il est perdu. Raisonner ainsi, c'est encore et toujours faire reposer le salut sur la capacité humaine à réaliser l'impossible. Et c'est désespérant. Comme vous et moi, et comme tout le monde, l'homme riche a une espérance. Cette espérance ne repose que sur la capacité de Dieu à réaliser l'impossible.

Quand l'homme riche s'est adressé à Jésus, il ne pensait qu'à lui-même ; à son immortalité et à ses capacités. Jésus l'a guidé pour qu'il cesse de se regarder et tourne son regard vers les autres. Leur donner ses biens, ses possibilités, ses capacités aurait été une façon de le faire. Jésus a aussi orienté son regard de l’homme riche vers Dieu. Pour cela il lui a permis de prendre conscience qu'il est impossible à l'être humain de parvenir au royaume de Dieu. Ce n'est qu'en se confiant en Dieu que cela est possible, car à Dieu tout est possible, même le salut de l'humanité.