UNE PLACE AUX MALHEUREUX

Marc 10, 46 à 52 – Romains 12, 9 à 16   

Bartimée est au bord du chemin. Il est aveugle et il mendie. Sans doute est-il là depuis longtemps ; un aveugle ne bouge pas beaucoup. Les gens le connaissent bien. La preuve en est que son nom est venu jusqu’à nous par l’intermédiaire de Marc. Or Jésus a guéri beaucoup de personnes dont on ne connaît pas les noms.
Les gens donnent sans doute une pièce de temps en temps à l'aveugle. Bartimée est leur pauvre. Il fait partie du décor, mais rien que du décor ; on ne s’arrête pas pour lui parler ; on ne lui demande pas ce qu’il pense des choses, de la vie. Il pourrait être muet, ça ne changerait rien.

Jésus passe sur le chemin. Ce pourrait être un voyageur comme un autre, mais Bartimée le connaît. Il n’est pas sourd Bartimée ; on ne l’écoute pas, mais lui il écoute. Il a entendu parler de ce Jésus qui guérit ; et il entend dire que c’est lui qui passe en ce moment.
Alors Bartimée appelle Jésus. Fils de David, Jésus, aie compassion de moi !
Appeler Jésus Fils de David, c’est reconnaître son messianisme. Est-ce la raison pour laquelle on veut le faire taire ? Parce que c’est ce que la foule fait.
Oui, on veut le faire taire Bartimée !

Pourquoi veut-on faire taire les malheureux, les infirmes ?

  — Parce qu’ils dérangent.
Tout était en ordre, réglé. Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples, une foule le suivait : image classique du maître suivi de ses disciples … Et voilà que quelqu’un se met à crier. Ça fait désordre. C'est un peu comme lorsqu'un enfant crie dans le temple, pendant la prédication … Mais les infirmes et les malheureux ne dérangent pas que pour ça.
Les malheureux dérangent parce qu’ils ne sont pas comme tout le monde. C’est lié au désordre. L'être humain n’est à l’aise que dans une certaine uniformité. C’est la raison pour laquelle on côtoie essentiellement des gens qui nous ressemblent. Dans un cadre inhabituel et en compagnie de personnes différentes de nous-mêmes, on ne sait que dire, ni comment se tenir. C’est un des restes de notre animalité ; l’animal aussi se méfie de la nouveauté et de ce qui ne lui ressemble pas.
Il faut un minimum de connaissance de l’autre pour parler de ce qui l’intéresse. Si on ne fait pas l'effort de le connaître, on ne pourra jamais communiquer. Ils sont rares, ceux qui d’emblée se tournent vers les nouveaux et les accueillent, non pour les étouffer, mais pour leur donner la parole. Il s’en trouve heureusement parmi nous ; mais il nous faut sans cesse être en éveil, car le danger est grand de rester entre nous et de laisser à l’écart celui que l’on juge différent, surtout s’il souffre.

  — On veut faire taire les malheureux, parce qu’on supporte difficilement la souffrance, le malheur d’autrui. Et cela pour plusieurs raisons :
• Parce qu’on ne souffre peut-être pas nous-mêmes, au moment de la rencontre ; la souffrance de l’autre apparaît alors comme une injustice.
• On fuit la souffrance, parce que le malheur des autres fait référence, d’une certaine manière, à notre propre souffrance passée ou future. On préfère avoir devant les yeux l’image du bonheur. Mais c’est mettre de côté tout un pan de la vie, de la société ; et, par là même, ceux qui s’y trouvent. C’est ainsi que la société se divise et que naissent les ghettos ; les gens se rassemblant par affinités. Des bandes de lépreux à la cour des miracles, ce phénomène a toujours existé, hélas, dans l’histoire.
• On est mal à l'aise face au malheur, parce qu’on aimerait pouvoir faire quelque chose : arranger la situation, guérir, soulager ... etc. Mais on ne peut pas toujours faire ce que l’on voudrait, et on n'aime pas prendre conscience de notre incapacité.
On sait bien que la pièce habituelle ne suffit pas, et que ce n’est pas forcément ce que le malheureux attend, d’ailleurs. Mais savons-nous ce qu’il veut, le lui avons-nous demandé ? C’est là que le Christ nous donne une leçon.

Jésus s’arrête.
Il y a tellement de choses dans cette attitude.
Les gens qui faisaient taire Bartimée auraient pressé le pas, eux ; et nous avec, peut-être.
Jésus s'arrête et lance un appel à la foule : Appelez-le (v. 49). C’est extraordinaire cette façon d’enrôler les autres pour les rendre positifs ; alors que deux secondes auparavant ces mêmes personnes faisaient taire l’aveugle.
Jésus aurait pu s’avancer tout seul vers Bartimée, sans impliquer la foule ; mais il partage l’amour qui l’habite, il conduit à la communion.
Jésus implique la foule, et voilà que maintenant on appelle l’aveugle, en lui disant : Prends courage, lève-toi, il t’appelle. Quel retournement de situation ! Comme il fait meilleur, tout à coup, dans cette foule !
 
Jésus parle à l’aveugle, et il le fait parler.
Il le fait par une question toute simple qui ne demande aucune étude de psychologie, mais seulement de l’intérêt pour l’autre. Que veux-tu que je te fasse ?
On ne le lui a peut-être jamais demandé, à Bartimée. Avait-on peur de ne pas pouvoir répondre à la demande ? Ou plutôt de la nouvelle relation qui allait s’établir ?
De quoi avons-nous peur lorsque nous hésitons à entrer en contact avec les malheureux ? De ne pas être à la hauteur des besoins, ou de ne pas savoir comment vivre cette nouvelle relation ?

Les malheureux ne demandent pas forcément des miracles. Et s’ils l’attendent et qu’on ne peut pas le réaliser, ce n’est pas si grave, ils n’auront rien perdu.
Ce qu’ils souhaitent, en tous cas, c’est qu’on leur donne la parole ; c’est-à-dire une place, tout simplement. Ils y ont droit, comme tout le monde. C’est ce que Jésus fait pour Bartimée. Et lorsqu’un aveugle a les yeux de tous ceux qui l’aiment et le servent, il n’est plus tout à fait aveugle. C’est la même chose pour les jambes ou les bras du paralysé ; ou la présence d’un ami pour celui qui souffre de solitude.

Le but de l’Evangile, ce n’est pas le miracle, c’est l’amour.
Ce n'est pas le miracle, car le miracle pourrait bien être aussi une façon d’éviter le dialogue et le partage. Le miracle pourrait n'être qu’une pièce de monnaie et répondre au raisonnement suivant : je règle le problème du malheureux et ainsi je n’ai pas besoin de rester en relation avec lui.

Jésus est celui qui se réjouit avec ceux qui se réjouissent et qui pleure avec ceux qui pleurent. Il ne cherche pas à expliquer le malheur, ni à régler tous les problèmes. Il est là, tout simplement, et par là même, il fait une place aux autres. Il s’offre à la communion. Sommes-nous de ce partage ?