DESCENDEZ DE VOTRE SYCOMORE

Luc 19, 1 à 10  –  Esaïe 2, 9 à 17 ; 9, 7 à 12  –  Luc 14, 7 à 11

Jésus entre à Jéricho. Cela peut paraître banal, mais pour les contemporains de Jésus, ce n'est pas banal qu'un prophète aille à Jéricho. Ce n’est pas banal, parce que cette ville est un symbole.
Sur le plan géographique, déjà. Elle est la ville d'en bas, par rapport à Jérusalem située sur la montagne. Il y a plus de 1000 m de dénivelé entre les deux. Jérusalem est à, environ, 700 m d'altitude, alors que Jéricho est à – 384 m au-dessous du niveau des mers. C'est la ville la plus basse de toute la terre. Les habitants de Jéricho sont donc : ceux d’en bas.

Sur le plan historique, aussi, cette ville n’est pas neutre. C'est elle qui barrait la route aux Israélites arrivés d'Egypte pour envahir Canaan. Et il a fallu que ses murailles tombent pour permettre l'entrée des Hébreux. Depuis, c'est une ville maudite, selon la parole de Josué (Jos 6, 26) : Maudit soit … l'homme qui se lèvera pour rebâtir cette ville, Jéricho. C'est au prix de son aîné qu'il l'établira, au prix de son cadet qu'il en fixera les portes. 1 Rois 16, 34 nous apprend que cette prophétie s'est réalisée, du temps du roi Achab, lorsque Hiel de Béthel a fortifié Jéricho.
Jéricho n'est donc pas une bonne ville pour un prophète. Or Jésus entre et traverse Jéricho. C'est que le Seigneur vient au plus bas pour y chercher ceux qui sont perdus. Et il va y trouver le plus méprisé de tous : Zachée.

Luc nous présente ce personnage.
Zachée est riche. Le terme est péjoratif, dans le texte, car ce sont les collaborateurs des Romains, les publicains (collecteurs d'impôts) qui sont riches à l'époque. D'ailleurs Zachée est le chef des publicains de Jéricho. Pensez donc, Zachée est le patron des collabos.  Une situation qui représente tout un ensemble de malédictions.
Zachée est petit de taille. Il n'a vraiment rien pour lui. Méprisé à cause de sa fonction, il l'est aussi à cause de sa taille. Il est facile d'imaginer qu'on l'appelle alors, tout simplement, le petit ; ce qui est finalement une disqualification morale.
Zachée est un misérable pécheur, reconnu comme tel dans la ville méprisée de Jéricho.

Or, Zachée veut voir Jésus. C'est pour cela que Luc parle de lui.
Tout part de là et c'est ce qui le sauve. Encore que le vrai point de départ de cette histoire, c'est la venue de Jésus à Jéricho. Si Jésus n'était pas passé par là, Zachée n'aurait pas cherché à le voir. Si Dieu ne s'était pas incarné en Jésus, les êtres humains ne chercheraient rien en dehors d'eux-mêmes, et ils n'auraient pas d'espérance.
Zachée veut voir Jésus, mais il ne sait pas comment le voir. A cause de sa petite taille, il est perdu et aveugle dans la foule. Il va donc chercher à s'élever. C'est l'image de l'homme qui s'imagine qu'il peut s'approcher de Dieu par ses propres moyens, notamment par une certaine élévation sociale ou morale. Il croit qu'il faut s'élever pour être reçu par Dieu. Il n'a pas compris que Dieu est descendu vers l'homme.
Zachée court et monte sur un sycomore.
L'indication du nom de cet arbre n'est pas neutre. Dans la Bible, de nombreux arbres ont une signification : de l’arbre de la connaissance en Eden à l’arbre de vie dans l’Apocalypse, en passant par la fable des arbres qui voulaient un roi en Juges 9, et tous les textes qui parlent de la vigne, du figuier ou de l’olivier. Sans parler des critiques des prophètes à l’encontre des cultes sous les arbres verts.

Le sycomore est une sorte de figuier originaire d'Egypte. Or, dans l'imaginaire hébreu, tout ce qui vient d'Egypte est forcément négatif. Ainsi le sycomore symbolise ce qui est malingre, petit, ridicule ; surtout par opposition au cèdre majestueux qui symbolise la gloire.
En 2 Chr 1, 15 il est dit que Salomon rendit l'argent et l'or aussi commun que les pierres, et les cèdres aussi communs que les sycomores. Dans la symbolique hébraïque, il y a autant d'écart entre le cèdre et le sycomore qu'entre l'or et la pierre.
Quand le prophète Amos, en toute humilité, ne revendique pas l'honneur dû aux prophètes, il dit qu'il cultive des sycomores (7, 14).
Le prophète Esaïe critique l'orgueil de ses contemporains : ils disent, en effet, nous remplacerons les sycomores par des cèdres (9, 9). Mais parler ainsi, c'est reconnaître qu’on est un sycomore, c'est-à-dire rien, croyant être quelque chose. C'est la situation des hommes qui croient s'être élevés pour recevoir Dieu comme Zachée, et qui sont ridicules comme ce petit homme riche perché dans un arbre. Ce sont les enfants qui grimpent dans les arbres, par les hommes adultes.
Vous imaginez les quolibets, les moqueries de la foule, à l'égard de Zachée. Oui, Zachée est ridicule, mais il l'accepte, parce que son désir de voir Jésus est le plus fort. Malgré sa richesse et sa fonction, Zachée est un enfant.
Alors,  Zachée,  il est  orgueilleux ou humble ? Les deux à la fois, comme nous tous.

Jésus passe et veut aller chez Zachée, comme il veut venir chez nous.
C'est une nécessité : il faut que je demeure dans ta maison, dit Jésus. Sans cette présence du Christ, il n'y a pas de salut.
Mais l'homme élevé ne peut recevoir Jésus, puisqu’il croit être déjà au sommet. C'est pourquoi Jésus dit à Zachée de descendre, et de se hâter de le faire. Jésus lève même les yeux pour le lui dire. C'est plein d'ironie : Jésus, le Seigneur, lève les yeux pour regarder un homme. Il est descendu plus bas que les hommes pour les sauver. Surtout lorsque les hommes s'imaginent s'être grandis par leurs mérites. En quelque sorte, Jésus dit à Zachée : Arrête de faire le malin à t'élever comme ça devant tout le monde, ta place est en bas pour me recevoir.

Et Zachée descend de son piédestal. Il est remis à sa place et il l'accepte avec joie. Cette joie caractérise la conversion. Il faut beaucoup d'humilité pour accepter d'être remis à sa place, et les fruits d'amour qui en découleront vont le manifester.

Bien sûr, les critiques fusent. Les gens disent : Jésus est allé loger chez un pécheur (v. 7). Jésus n'a jamais dit le contraire. Il en profite pour déclarer (v. 10) qu'il est venu chercher et sauver ce qui était perdu. Il sait s'abaisser aussi.
Jésus habite chez ceux qui se reconnaissent pécheurs, c'est-à-dire ceux qui s'abaissent.
Les gens de Jéricho n'ont pas compris que Zachée s'était humilié. On ne croit jamais les autres capables de faire ce qu'on ne peut pas faire soi-même.
Les gens de Jéricho n'ont pas compris que Zachée s'était humilié, parce qu'ils le méprisent. A leurs yeux, il ne peut pas descendre plus bas que ce qu'il est.

En Luc 14, 11, Jésus termine une parabole en disant : quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé. Le quiconque montre que cette vérité est d'ordre général. Tout le monde est tenté de s'élever au-dessus des autres pour soi-disant atteindre Dieu. De même tout le monde doit faire l'expérience de l'abaissement volontaire. Si nous restons sur nos sycomores, nous ne rencontrerons pas le Seigneur, car lui s'est abaissé au-dessous de cette pseudo élévation.
Jésus est à notre porte et il frappe. Il nous dit : Il faut que je demeure aujourd'hui dans ta maison. Descendons de notre sycomore pour le recevoir.