DIEU PROFANE NOS RITES

1 Rois 12, 1 à 5 - 2 Rois 23, 13 à 20 - Colossiens 2, 16 à 23

Salomon vient de mourir et son fils, Roboam, va être couronné à sa place. Les représentants du peuple sont réunis à Sichem pour l'occasion (Sichem est un peu la cathédrale de Reims des rois d'Israël). Une délégation profite de l’occasion du couronnement pour demander à Roboam de diminuer les impôts. Après avoir consulté les anciens et les jeunes, Roboam refuse ; il a suivi le conseil des jeunes contre les anciens. Du coup, 10 tribus, sous la conduite de Jéroboam, se séparent de la dynastie de David et fondent le royaume d'Israël du nord. Le royaume du sud, fidèle à Roboam, devient le royaume de Juda : seule tribu, avec Lévi et Benjamin, à rester attachée à la dynastie de David. Le pays est divisé, c'est le schisme.

Jéroboam se retrouve donc roi d’Israël. Lui qui avait fui le règne de Salomon et qui s’était réfugié en Egypte pour éviter la justice du roi. Mais Jéroboam est dans la peau de l’usurpateur et craint, à tout instant, que ses sujets ne retournent se soumettre à Roboam. Au quel cas, il paierait sans doute se revirement de sa vie.
Pour éviter cette éventualité, Jéroboam prend l’initiative, et sa décision est liée au culte. Il faut comprendre que la seule capitale du pays est encore Jérusalem. Plus tard l’un des ses successeurs (Omri) fondera Samarie comme capitale du royaume d’Israël du nord. Mais pour l’instant Jérusalem reste la capitale du sud. Or le seul temple où l'on peut offrir des sacrifices se trouve dans cette ville (1 Rois 12, 26-27). Et Jéroboam se dit que si ses sujets continuent à aller à Jérusalem pour adorer le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, ils risquent de revenir à la maison de David et de se soumettre de nouveau à Roboam.

Jéroboam doit donc faire quelque chose pour que ses sujets ne retournent pas à Jérusalem, même pour le culte. Alors, il construit des taureaux d'or à Béthel et à Dan (1 Rois 12, 28-30). Taureaux que les prophètes appelleront des veaux pour les ridiculiser. Ses taureaux sont censés représenter le Dieu qui a sorti les Israélites d’Egypte. Ainsi les Israélites du nord n'ont plus à retourner à Jérusalem pour adorer ; au risque de revenir dans le giron de la famille de David.

C’est alors qu’à lieu un événement étrange. C’est le récit d’une malédiction prononcée sur l'autel de Béthel. Là où Jéroboam a fait construire une statue de taureau.
Alors que le roi était présent et brûlait des parfums, un prophète venu de Juda prophétise la profanation de l'autel par le futur roi Josias (13, 2). Et pour que sa prophétie soit prise au sérieux, il annonce qu’à l’instant même l’autel va se fendre en deux et que sa cendre va se répandre. Jéroboam veut l'empêcher de prononcer sa malédiction, mais sa main reste paralysée. Le prophète prie alors pour le roi, qui retrouve la mobilité de sa main. Devant ce miracle, Jéroboam s’assagit, devient diplomate et propose au prophète de partager son repas. Mais le prophète refuse. Il refuse, car Dieu lui a ordonné de ne rien manger, ni boire au cours de sa mission dans le nord. Et sur ces mots, le prophète de Juda tourne les talons et repart pour le sud.

L’histoire ne s’arrête pas là, car étaient présents deux jeunes gens qui, de retour chez eux, racontent ces événements à leur vieux père. Or leur père est prophète à Béthel. Apprenant donc ce qui s’est passé sur le site religieux de Béthel, il scelle son âne et rattrape le premier prophète. L’ayant rejoint, il lui propose, aussi, de venir manger et boire chez lui. Pour le convaincre, il lui dit qu'il est prophète comme lui, et que Dieu lui a parlé afin qu'il invite le prophète de Juda à venir chez lui. Et le texte ajoute : il lui mentait.

Une question se pose : Pourquoi le prophète de Béthel a-t-il invité le prophète de Juda ? Sachant que celui-ci ne devait, sur l'ordre de Dieu, accepter aucune invitation. Ce vieux prophète a agi ainsi, parce qu'il est de Béthel et qu'il veut éviter que la malédiction prononcée par le prophète de Juda se réalise. Peut-être jouait-il un rôle dans le nouveau culte que Jéroboam venait de fonder à Béthel ; mais le texte ne nous en parle pas.
Ainsi le prophète de Béthel veut éviter que la malédiction prononcée par le prophète de Juda se réalise. Or, s'il parvient à faire désobéir l'homme de Dieu, dans sa mission, il rend la malédiction inefficace. En effet, pour le prophète de Béthel, interrompre le voyage de son collègue de Juda c'est annihiler l'ensemble de son geste, et donc de sa prophétie. Car on croyait à l'époque que le geste et la parole réalisaient eux-mêmes ce qu'ils annonçaient. Dans cette optique, le geste n'est pas le signe d'un message, mais un acte magique. Et si le prophète de Béthel parvient à enrayer ne serait-ce qu’un détail de la mission du prophète de Juda, c’est toute l’œuvre de ce dernier qui s’écroule, et donc la fin de la malédiction.

Cette histoire pose la question du rite.
Est-il le signe ou le moteur du message et de sa réalisation ?
Cette question se pose encore aujourd'hui, car beaucoup, y compris des chrétiens, accordent encore au rite une valeur magique. J'en veux pour preuve ce qui s'est passé, à Marseille, le 12 juin 1998, alors que l'équipe de France de football se préparait à livrer son premier match, dans la coupe du monde, face à l'Afrique du Sud. La veille du match, le ballon a été béni par l'archevêque de Marseille, lors d'une messe à la Basilique Notre-Dame de la Garde.
Avec quel état d'esprit ce geste a-t-il été accompli ?
Est-ce pour montrer que l'Eglise catholique reste proche et accompagne les sportifs ? Dans ce cas, le geste est un signe.
Est-ce pour demander la victoire de l'équipe de France et agir en ce sens ? Le geste est alors un rite magique.
Quand on sait que les Sud-Africains étaient venus avec leurs sorciers et leurs gris-gris, c'est plutôt la deuxième hypothèse qu'il faut retenir.
Dans le cas d’un accompagnement spirituel des joueurs, une prière aurait certainement été plus parlante qu’une bénédiction du ballon.

Mais revenons à notre histoire du 1er livre des Rois.

Le prophète de Juda accepte l'invitation de son collègue du nord. Il va chez lui, mange et boit, puis reprend la route sur son âne.
Selon la pensée de l'époque, le prophète du nord a réussi. Parce que le prophète de Juda n'a pas parfaitement respecté la gestuelle, le rite, de sa mission, la malédiction est levée. Mais, en chemin, le prophète de Juda rencontre un lion qui le tue. Non parce qu'il a faim — il ne touche pas l'âne et ne dévore pas le prophète — mais, visiblement pour accomplir la volonté de Dieu.
La mort étrange de ce prophète est un signe de l'intervention nouvelle de Dieu dans cette histoire. Dieu court-circuite les idées et les calculs humains. Les hommes ont cru que leurs rites et leurs gestes déterminaient et faisaient l'histoire. Dieu juge cette façon de penser en arrêtant la mission du prophète de Juda, et en réalisant la malédiction malgré l'échec rituel. Car la prophétie s'est réalisée quand même : Josias est venu et il a profané l'autel.
Le prophète de Béthel l'a bien compris. Au moment où il enterre le prophète de Juda, il dit à ses fils : Elle s'accomplira la parole qu'il a criée, de la part de l'Eternel, contre l'autel de Béthel. Et il leur demande de l'enterrer, plus tard, auprès du prophète de Juda.

On se souvient (ou non) que le 12 juin 1998, la France a battu l'Afrique du Sud. Ce résultat ne doit rien à la bénédiction du ballon. Dieu ne tient pas compte de nos calculs, de nos rites et de notre magie pour réaliser sa volonté, sinon, ce n'est pas sa volonté qui se réalise, mais la nôtre.
Non, Dieu ne tient pas compte de nos calculs, de nos rites et de notre magie pour réaliser sa volonté. Au contraire, il les profane, et, par là même, il nous en libère.