C'EST CE QUI SORT DE L'ETRE HUMAIN QUI LE SOUILLE

Marc 7, 1 à 23  - Actes 10, 9b à 33  -  Marc 8, 14 à 21

Ce texte rapporte une énième discussion entre Jésus et les docteurs de la loi juive. Loi qui est expliquée, dans le texte. Marc apprend à ses lecteurs que la remarque des docteurs aux disciples de Jésus n'a rien à voir avec l'hygiène. Les scribes reprochent aux disciples de ne pas respecter les coutumes religieuses juives. Règles qui impliquent des ablutions rituelles.
Visiblement, Marc n'écrit pas pour des Juifs, sinon il n'aurait pas eu besoin de donner ces explications. Il faut se souvenir que Marc écrit son évangile plus de 30 ans après la mort de Jésus, à un moment où les communautés chrétiennes se multiplient dans l'empire romain, et se composent, de plus en plus, de chrétiens qui ne connaissent pas les lois juives. L'Eglise est, d'ailleurs, divisée entre chrétiens d'origine juive (judéo-chrétiens donc) et chrétiens d'origine païenne. Le débat est rude entre partisans d'un christianisme respectueux des lois juives, et défenseurs de l'ouverture aux païens en abandonnant les règles du judaïsme. Les Actes des apôtres en témoignent.
Comment, dans ce contexte historique, comprendre la parole de Jésus, ici : Vous rejetez le commandement de Dieu pour établir votre tradition (7, 9), alors que, pour les Juifs et les judéo-chrétiens, la tradition juive, c'est le commandement de Dieu.
Le contexte littéraire de ce passage peut nous aider à le comprendre. C'est-à-dire, les versets qui se trouvent avant et après le passage que nous avons lu.

Le contexte littéraire.

Au chapitre 6, à partir du verset 30, Marc raconte une 1ère multiplication des pains, au bord de la mer de Galilée. Il mentionne que, à l'issue de ce repas, les disciples ramassent 12 corbeilles de morceaux restants de pains et de poissons. Puis Jésus demandent à ses disciples de traverser le lac, pendant qu'il se retire pour prier. Après quoi, il rejoint les disciples en marchant sur l'eau. Les disciples sont stupéfaits, non seulement parce que Jésus marche sur l’eau, mais parce que, nous dit Marc, ils n'avaient rien compris à l'affaire des pains. Et là on se dit : Qu'est-ce que cette affaire de pains ? La multiplication aurait donc un sens caché.

Le chapitre 7 commence par le dialogue entre Jésus et les docteurs, que nous avons lu. Dialogue où il est question de nourriture, souvenez-vous, et plus spécialement de pains. Le verset 2 dit, en effet, littéralement : les docteurs voient quelques-uns de ses disciples manger des pains avec des mains souillées.
A partir du verset 24, Marc raconte le seul épisode de la vie de Jésus où il est sorti de la terre d'Israël. Dans le territoire de Tyr, une païenne demande à Jésus de guérir sa fille. Jésus lui répond : Laisse d'abord les enfants se rassasier, car ce n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens (7, 27). Mais cette femme ajoute : Seigneur, les chiens sous la table mangent bien les miettes des enfants. Habituée au mépris des Juifs envers les païens, cette étrangère a compris que Jésus voulait réserver ses miracles aux Israélites, mais elle demande quand même les miettes. Et Jésus guérit sa fille, ouvrant, par là même, l'évangile aux païens. Et c'est l'image du pain qui sert de véhicule au message.

De retour en Galilée (au chapitre 8), Jésus multiplie une 2ème fois des pains pour nourrir la foule. Et on emporte 7 corbeilles de morceaux qui restaient.
Plus loin (versets 14 à 21), Jésus demande à ses disciples : lorsque j'ai rompu les cinq pains pour les cinq mille, combien de paniers pleins de morceaux avez-vous emportés ?  Douze, lui répondent-ils. Et quand j'ai rompu les sept pour les quatre mille, combien de corbeilles pleines de morceaux avez-vous emportées ? Sept, lui répondent-ils. Et il leur disait : Vous ne comprenez pas encore ?
Qu'y a-t-il à comprendre à cette histoire de pains ?

Le message du contexte.

L'ensemble du passage est délimité par 2 multiplications de pains :
On récupère 12 paniers de la 1ère.  Ce nombre 12 fait référence à Israël ; ce sont les 12 tribus.
Cette 1ère multiplication illustre la communion (le pain) des chrétiens avec les Juifs. Juifs et chrétiens sont invités à participer au même corps du Christ.
A l'issue de la 2ème multiplication, on récupère 7 corbeilles de morceaux. Ce chiffre fait allusions aux 7 diacres de l'Eglise primitive (Actes 6). Car il ne faut pas oublier que cet évangile a été écrit environ 30 ans après la mort de Jésus, bien après que les 7 diacres ont fait bouger l’Eglise. Or ces 7 diacres sont les représentants du courant hellénique (ouvert aux païens) de l'Eglise. La 2ème multiplication parle donc de communion (par le pain) avec les païens.
En fait, les 2 multiplications des pains présentent le même message : quand tout le monde est servi et que la communion semble parfaite, il y a des restes pour ceux qui ne sont pas encore dans la communauté : les Juifs et les païens ; tous appelés à former un seul corps.

On a donc deux lectures possibles du texte : une lecture historique qui tient compte des circonstances de la rédaction. Et une lecture qu'on qualifiera de "spirituelle", qui est plus générale.

La lecture historique.

Elle rend compte du débat présent dans l'Eglise primitive. Débat relatif à l'ouverture aux païens, et notamment à leur participation à la communion. La question qui se pose est celle-ci : Qu'est-ce qui est important : l'héritage juif ou l'ouverture ?
L'accent est mis naturellement sur la nourriture. Pourquoi ?

  1. Parce que, pour tous les peuples (et notamment au Moyen-Orient), la communion est liée au fait de manger ensemble. C'est pourquoi Jésus illustre la communion en lui par le repas de la Cène. En rassemblant ces textes qui parlent du pain, Marc pose la question : Qu'est-ce qui se passe lorsque les disciples prennent des pains (7, 2) ? C'est-à-dire lorsque l'Eglise est assemblée pour le repas du Seigneur ? Le texte répond en racontant le refus juif de communier, au nom de la loi et des traditions. Une façon de dire aux judéo-chrétiens qui respectaient les mêmes règles, qu'ils rejetaient le commandement de l'amour au profit de leur tradition. On touche, ici, à la 2ème raison pour laquelle il est question de nourriture dans notre texte.
  2. Parce que la classification juive concernant les aliments purs et impurs réduit les liens avec les non-juifs. Avez-vous déjà essayé d'inviter des Juifs pratiquants à manger chez vous ? C'est quasiment impossible tant les règles alimentaires du judaïsme sont précises et contraignantes. Le texte privilégie l'ouverture au respect des traditions. Tous les aliments sont purs, dit Marc 7, 19. De même en Actes 10, Luc dit à propos du païen Corneille que tous les hommes sont purs. En plein débat agitant l'Eglise primitive, Marc rappelle, dans son évangile, que Jésus plaçait les individus au-dessus des principes et interprétait la loi dans le sens de l'amour.

Mais c'est de l'histoire, tout cela ! C'est important pour comprendre le texte, mais aujourd'hui, qu'est-ce que ce texte nous dit ? Comment le comprendre et le vivre maintenant ? C'est la lecture spirituelle.

La lecture spirituelle.

Jésus oppose la tradition des hommes au commandement de Dieu. Il déclare, en effet : Vous abandonnez le commandement de Dieu, et vous vous attachez à la tradition des hommes (7, 8). Implicitement cette parole présente les lois juives relatives à la distinction du pur et de l'impur comme une tradition humaine. Ce qui réduit à néant la démarche fondamentaliste qui accorde aux lois de Moïse, de l'Ancien Testament, le statut de parole de Dieu. C'est l'homme qui aime les règles et les lois et régit les rapports entre Dieu et les êtres humains en termes légaux. Dieu aime, lui, et cet amour construit la relation.

L'exemple du Corban, donné par Jésus, est aussi significatif. Les rabbins enseignaient, en effet, qu'il était possible de transférer au temple l'aide financière que l'on devait à ses vieux parents. Une façon de dire que Dieu est plus important que l'être humain. Cette démarche, typiquement religieuse, peut sembler louable aux yeux des professionnels de la religion, parce qu'elle manifeste de la piété, de la consécration. Mais pour Jésus, elle est transgression de la loi d'amour. Jésus révèle, ici, que la piété excessive peut être contre Dieu et contre le prochain. C'est ce que l'on appelle l'intégrisme. Pour s'attirer des louanges et des bénédictions, l'homme religieux veut parfois en remontrer à Dieu. Mais pour Jésus, c'est de l'infidélité.

Jésus décortique le phénomène religieux.
Il oppose la religion qui s'intéresse aux choses à la spiritualité qui s'intéresse aux personnes :
Pour Jésus, les choses n'ont pas d'intérêt dans la relation à Dieu. Elles ne sont ni pures ni impures, ni sacrées ni souillées, ni saintes ni diaboliques. L'être humain peut en user, avec sagesse certes, mais sans que cela influe sur la relation à Dieu. Ce qui est important, ce sont les individus, et notamment ce qui émane, ce qui sort d'eux : Rien de ce qui, du dehors, entre dans l'être humain ne peut le souiller …  C'est ce qui sort de l'être humain qui le souille (7, 18. 20).
L'intérêt pour les choses ou pour les personnes génère deux attitudes différentes :

  1. Celui qui donne une valeur religieuse aux choses accuse ce qui lui est extérieur : les choses, mais aussi les autres personnes. Il les accuse de le souiller, de le corrompre, de le tenter ... Dès qu'un problème se pose, c'est toujours la faute de quelque chose ou de quelqu'un, jamais de lui-même. Il cherche ainsi à se justifier. Pour cela il crée des classifications, des règles, des interdits. Une telle attitude d'accusation, de règlement et d'auto-justification le sépare irrémédiablement du prochain. Il se donne plein d'arguments pour ne pas être en communion avec autrui. Dans ces conditions, il est impossible de se réformer.
  2. Celui qui considère ses propres motivations se juge lui-même, au lieu de juger les autres. Ne se considérant pas comme un modèle, il accueille ce qui vient des autres ; et il accueille donc les autres. Cultivant un esprit d'ouverture, il découvre par les rencontres qu’il fait ; et, par là même, il change et progresse, car toute relation nous transforme. Le légiste le sait bien, c’est pourquoi il ne recherche pas la communion. Parce qu’il ne veut pas changer.

L'ouverture, la communion est un état d'esprit qui ne se décrète pas. On ne peut pas l'établir par une loi. Elle ne dépend pas de la correspondance des autres à mon idée de la perfection. Autrement dit, je n’attends pas que le prochain soit parfait pour être en communion avec lui.
Le but de la communion, ce n'est pas que les autres me ressemblent, mais que chacun accepte les différences de l'autre.
La communion dépend du regard que l'on porte sur soi-même. Si l'on se considère comme une référence, un modèle, on se condamne à la fermeture et à l'isolement ; parce que tout ce qui nous entoure nous agresse.
La communion implique la reconnaissance du fait que nous faisons partie d'un tout. Mais pour cela, il ne faut pas voir de l'impureté partout.
La question que l'évangile d'aujourd'hui nous pose est celle-ci : Où est la souillure ? Chacun est invité à répondre : en moi, et rien qu'en moi. Alors la communion est possible. Alors nous pouvons partager le même pain, car celui qui partage avec moi est toujours pur à mes yeux.