LE FRUIT C'EST LE DON

Matthieu 21, 33 à 46 - Esaïe 5, 1 à 7    Philippiens 4, 4 à 9

Cette parabole (dite des vignerons) semble ne pas nous concerner. La fin du passage (v. 45 et 46) dit clairement qui est visé par cette illustration de Jésus : il s'agit des grands prêtres et des pharisiens.
Le message est clair : comme le maître de la vigne a envoyé des serviteurs auprès des vignerons pour recevoir la récolte, Dieu a envoyé des prophètes au sein du peuple israélite. De même que les vignerons ont tué les serviteurs, les chefs israélites ont fait mourir les prophètes. Le maître de la vigne envoie donc son fils, espérant que les vignerons respecteront l'héritier ; mais les vignerons en profitent pour le tuer aussi afin de s'emparer de la propriété.
Le Fils, c'est Jésus, bien sûr, envoyé par Dieu pour une ultime tentative de salut auprès d'Israël. Encore une fois, Jésus veut attirer l'attention sur sa mission et sa personne. Les versets 45 et 46 vérifient cette interprétation de la parabole, puisque les chefs religieux qui écoutent Jésus cherchent à se saisir de lui.
Cette parabole semble donc ne pas nous concerner, parce que nous ne sommes pas Israélites et parce que nous n'avons pas rejeté le Fils ; au contraire, nous croyons en lui, nous croyons que Jésus est bien la pierre angulaire envoyée par le Père, et sur laquelle l'édifice de la révélation divine repose.
Et pourtant nous sommes encore concernés par ce texte. C'est la raison pour laquelle il se trouve dans nos Nouveaux Testaments. Nous sommes encore concernés par ce texte, parce qu'il traite d'un problème toujours d'actualité : la propriété et le désir de possession.

L'un des thèmes de la parabole est : la propriété de la vigne.

Ce thème apparaît à travers plusieurs détails :
1. L'appellation maître de maison, au verset 33. C'est lui le propriétaire de la vigne.
2. Le maître entoure la vigne d'une haie. La propriété est bien délimitée ; elle n'est pas du domaine public.
3. Le maître bâtit une tour. A quoi pouvait bien servir une tour, dans une vigne ? Et bien, des gardiens y surveillaient la vigne, afin que personne ne vienne dérober du raisin.
4. Le maître afferme la vigne à des vignerons. Ces derniers ne sont pas propriétaires ; ils sont payés pour travailler dans la vigne, dont la récolte doit revenir au maître.
5. En voyant venir le fils, les vignerons disent : Voici l'héritier, venez, tuons-le, et emparons-nous de son héritage. Autrement dit : le but des vignerons est de devenir propriétaires. C'est une nouvelle façon de comprendre la démarche de l'être humain par rapport au Christ. Faire mourir Jésus, ce n'est pas seulement éliminer un penseur gênant, c'est s'émanciper d'une autorité, d'une tutelle, c'est vouloir être indépendant, c'est vouloir être son propre maître, le propriétaire de soi-même et de son propre destin, et n'avoir de comptes à rendre à personne.
6. Enfin la punition des vignerons est donnée en termes de possession. Jésus (v. 43), comme ses auditeurs (v. 41), dit que la vigne sera donnée à d'autres qui en rendront les fruits au temps de la récolte.
Ces différents éléments introduisent donc bien le lecteur dans le thème de la possession.

Les vignerons, les chefs religieux, l'être humain, nous (!) voulons être propriétaires de la vigne. Mais quelle est cette vigne ?

Qu'est-ce que la vigne du Seigneur ?

Le prophète Esaïe dit clairement que c'est Israël, le peuple, les hommes et les femmes de Juda (Es 5, 7). Dieu attendait de bons fruits, et Israël en a produit de mauvais (v. 2).
Dans sa parabole, Jésus, lui, critique les vignerons et non la vigne. Il n'est pas question de mauvais raisins, mais du refus de livrer la récolte. Jésus dissocie la vigne des vignerons. Les responsables sont les vignerons et non la vigne.
C'est peut-être une façon de justifier le peuple par rapport à ses chefs, conformément à Mat 21, 46 qui sépare les chefs de la foule. La foule tient Jésus pour un prophète, alors que les prêtres et les pharisiens veulent se saisir de lui. Encore une expression qui dénote une volonté de possession.
Quoi qu'il en soit, cette vigne ne donne pas de bons fruits. Le problème est là.

Le problème des fruits.

Soit ils sont mauvais (chez Esaïe), soit ils ne sont pas livrés au propriétaire (chez Matthieu).

Le problème des fruits est lié à la question de possession. En effet, le texte d'Esaïe continue par ce verset 8 : Malheur à ceux qui ajoutent maison à maison, et qui joignent champ à champ, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'espace, et qu'ils habitent seuls au milieu du pays !
Israël veut posséder tout le pays pour lui-même. Plus d'espace veut dire : plus d'espace pour les autres. C’est pourquoi Esaïe dit qu’ils habitent seuls. Voilà le mauvais fruit qui pousse en Israël ! Actuellement comme par le passé. Mauvais fruit qui pousse encore dans le monde entier. C'est pourquoi ces textes sont toujours à lire. Chaque fois que l'homme se considère comme propriétaire, il produit de mauvais fruits, ou il garde les fruits pour lui-même ; ce qui revient au même : il n’y a pas de bons fruits.

Dans la parabole racontée par Jésus, les vignerons ne rendent pas les fruits parce qu'ils se jugent propriétaires de la vigne.

Dans le système économique actuel, individualiste et capitaliste — considéré comme le seul viable et efficace par les économistes — on pense que seul le sens de la propriété (ou au moins l'intérêt au bénéfice) peut permettre de dégager un produit. Si l'ouvrier ne se sent pas quelque peu propriétaire de l'entreprise, il n'est pas productif
En réalité, ce n'est pas faux, parce que l'être humain, hélas, ne fait rien gratuitement. Sauf exception ;  heureusement il y en a.
L’être humain veut que son action lui rapporte, à lui d'abord ! Et il est vrai que lorsque ses intérêts sont en jeu, ça marche. En tous cas pour lui-même.
Mais la parabole présente une société qui devrait fonctionner autrement. Une société qui produirait et rendrait des fruits, justement parce qu'elle sait qu'elle n'est pas propriétaire. Contrairement à l'idée reçue, la parabole dit que celui qui se croit propriétaire ne produit rien, parce qu'il ne produit que pour lui. Produire que pour soi, c'est ne rien produire. Tout garder pour soi et ne rien donner, c'est ne rien créer, et donc rien garder. Le fruit se donne, sinon il n'est pas du fruit.

Dieu a tout fait, tout donné pour sa vigne. Il l'a cultivée, gardée, protégée. Il est allé jusqu'à se donner lui-même, comme le fils de la parabole : c'est le sommet du don. Il a accepté de ne plus s'appartenir.
C'est le don qu'il demande de chacun de nous, nous qui sommes à la fois vigne et vignerons. Nous ne nous appartenons pas à nous-mêmes.
Or comment se manifeste le fait de ne pas être propriétaire ? La parabole le dit : c'est par le don que se manifeste la non-possession. Le fruit par excellence, c'est le don.