SE RENCONTRER DANS LA DIFFERENCE

Actes 17, 16 à 31 - Genèse 1, 1 à 8 -  Jean 14, 7 à 11 

Paul est à Athènes, à une époque où les réalisations de l'art grec ne sont pas dans les musées comme aujourd'hui, mais dans les temples et dans les rues. Athènes est une ville pleine d'idoles, et ces images et ces statues ne sont pas, à ce moment-là, des objets d'art mais des objets de culte. Paul, en bon juif et en chrétien, est irrité par cette idolâtrie. Aussi va-t-il en parler lorsqu'on lui en donnera l'occasion. Or l’occasion se présente car les Athéniens entraînent Paul à l’Aréopage : cette place au pied de l’Acropole où les intellectuels se rassemblent pour échanger leurs idées.

Paul et l'idolâtrie.

Paul parle de Dieu, à partir de l'autel au dieu inconnu. En promenant dans la ville, il a en effet remarqué un autel à un dieu inconnu. Les Athéniens, craignant d’oublier une divinité — et donc de l’offusquer — ont pris leurs précautions en érigeant cet autel que n’importe quel dieu peut prendre pour lui. C’est à partir de ce dieu inconnu des Athéniens que Paul parle de son Dieu. Il le présente comme le créateur et le Seigneur du ciel et de la terre. Dieu n'habite donc pas dans des temples faits par les hommes, il n'est pas servi par les hommes, parce qu'il n'a besoin de rien.
C'est lui qui donne la vie.
Paul exalte la transcendance divine. Dieu est différent, autre que l'être humain. Mais jusqu'où va cette différence, cette transcendance ? A trop éloigner Dieu de l'être humain, ne risque-t-on pas de supprimer toute relation entre eux ?  C'est pourquoi Paul tempère son propos. Pour cela il cite un auteur grec qui disait que l’être humain est de la race des dieux.
L'être humain est de la race, de la lignée de Dieu (v. 28). On pourrait s'attendre à ce que l'apôtre en tire une conclusion de ressemblance entre Dieu et l'homme. Mais cela risquerait d'entraîner Paul dans une notion d'identité de nature entre l'humain et le divin. Parce que l'homme est de la lignée de Dieu, il aurait en lui quelque chose de naturellement divin ; et l'on en viendrait à l'idée grecque de l'immortalité naturelle de l'être humain. Ce qui s'oppose aux fois juive et chrétienne.
D'autre part, dire que Dieu ressemble aux hommes donne à ces derniers la possibilité et le droit de représenter Dieu à l'image de l'homme, et ouvre toutes grandes les portes de l'idolâtrie. Or, Paul parle contre l'idolâtrie. Aussi tire-t-il un autre argument de l'idée que les humains sont de la lignée de Dieu.
Dieu n'est pas moindre que les hommes. Il ne peut donc pas être représenté par des métaux, de la pierre ... etc. Ces représentations de Dieu ne sont pas Dieu, ni même des images de Dieu. Dieu est autre chose que ce que l'homme peut imaginer et penser. Par ce discours Paul critique l'idolâtrie et en donne une définition.

Paul définit l'idolâtrie. Pour lui, l'idolâtrie est la chosification de Dieu ; et donc un amoindrissement de Dieu. C'est là le danger, car, même si, à priori, représenter un être que l'on ne voit pas n'est pas en soi dramatique, en faisant de Dieu une chose on le met au niveau de l'homme, voire en dessous. Et il est alors facile à l'être humain de se considérer comme Dieu, avec toutes les dérives politiques et sociales que cela implique, car lorsque l’être humain se prend pour Dieu, cela fait des dégâts.
D'autre part, il va de soi que si Dieu est une chose, alors les choses sont Dieu. Et la porte est ouverte au panthéisme où tout est Dieu. Et tout se mélange, l'humain et le divin, le matériel et le spirituel. Les choses sont alors censées être habitées par des esprits ; et la science disparaît pour revenir à la magie, à l'ésotérisme, à la possession et aux pouvoirs de ceux qui savent au détriment des ignorants. C'est ce mélange que la Bible appelle l'impureté, et ce contre quoi elle lutte.

La Bible maintient la différence et l'altérité de Dieu. Et cela, dès le premier récit de la création. Dieu crée par la parole. Il n'est pas physiquement impliqué dans la création, dans le sens où la création serait une émanation de Dieu. Dieu reste distant de la création, il n'en fait pas partie.
Puis, au cours de ce récit de la création, la notion de séparation est sans cesse présente. Dieu sépare la lumière des ténèbres, les eaux d'en haut des eaux d'en bas, le sec de la mer, le jour de la nuit ... etc. Pourquoi ?
 - Pour nous dire que tout n'est pas semblable et mélangé.
 - Pour nous dire que Dieu n'est pas un être humain et que l'homme n'est pas Dieu.
 - Pour nous dire que Dieu est autre.

Mais quelle est la nature de cette différence entre le créateur et la créature ?
On ne peut pas vraiment répondre puisqu'on ne sait pas comment est Dieu.
Ce que la Bible nous permet de dire, c'est que cette différence n'est pas opposition ; contrairement au dualisme dans lequel les ténèbres s'opposent à la lumière. Dire que Dieu n'est pas un homme, ce n'est pas dire que Dieu est contre l'homme.
Cette différence n'est pas séparation. Ce n'est pas parce que Dieu crée des êtres différents de lui qu'il les veut loin de lui.
L'Evangile enseigne que la différence n'élimine et ne nuit pas à la rencontre. Là est l'un des fondements du message biblique. Dieu a créé des êtres différents de lui-même et différents entre eux, non pour que l'on s'oppose et que l'on se sépare (ce serait l'idée humaine selon laquelle on ne peut se lier qu'à ce qui nous ressemble), mais pour que l'on puisse se rencontrer dans nos différences.

C'est ce que Dieu fait en Jésus-Christ. Jésus-Christ est ce lien et ce lieu de rencontre entre Dieu et l'humanité, non parce que c'est naturel à l'homme d'être Dieu et à Dieu d'être homme, mais parce que Dieu a délibérément choisi de s'incarner et d'être, en Jésus, à la fois Dieu et homme. Cette double nature reste irréalisable, incompréhensible et objet de foi pour l'être humain ; elle n'est pas naturelle.
Il doit être évident que les natures divine et humaine sont fondamentalement différentes sans être opposées. C'est là que le péché, le contre-évangile, n'est pas d'accord.

Le péché et la différence.

Le péché ne veut pas admettre qu'il est bénéficiaire d'une rencontre dont il n'est pas l'auteur. C'est pourquoi il tient 2 discours différents mais qui vont dans le même sens :
Le premier de ces discours est qu'il n'y a pas de différence de nature entre Dieu et l'être humain. L'homme est donc naturellement divin et immortel, et il n'a pas besoin de Dieu.
Le second discours considère que la différence qui existe entre Dieu et l'être humain est une opposition, une séparation qui ne sera jamais comblée ; soit parce que Dieu n'existe pas (or, il n'y a pas de plus grande séparation que la non existence) ; soit parce que Dieu (en vertu de la différence) n'aime pas l'homme et ne fait rien pour lui. Et plutôt que de vouloir rencontrer Dieu dans nos différences, il vaut mieux se débrouiller seul.
Dans les deux cas, l'être humain change la relation que Dieu a institué dès le départ entre l'homme et lui, soit en diminuant la différence en se faisant Dieu, soit en augmentant la différence par la négation de l'amour de Dieu et du pardon. Le but est le même : se passer de Dieu. C'est l'un des aspects du péché ; et c'est là que Paul parle de conversion (Actes 17, 30).

Conversion, changement radical, en ce que l'être humain reconnaisse la différence qui existe entre le créateur et la créature, et que la rencontre, l'alliance, n'est pas naturelle, automatique, mais qu'elle implique la volonté de Dieu qui est venu vers nous.
Se convertir, c'est reconnaître que le salut ne vient pas de l'homme, mais de Dieu qui n'est pas un être humain.

Cette lecture de l'Evangile s'oppose à deux phénomènes :
 - La reprise religieuse et ésotérique des données de la physique selon lesquelles tout est énergie. Cette énergie étant partout la même. Il n'y aurait donc aucune différence de nature entre tout ce qui existe. Dieu serait l'énergie initiale, et le salut consisterait à rejoindre cette énergie par une sorte d'éveil spirituel ; ce qui aboutira automatiquement à brèves ou longues échéances, puisqu'il y a identité de nature entre Dieu et l'homme.
 - L'autre phénomène, c'est le racisme qui veut nous faire croire qu'on ne peut rencontrer que ce qui nous ressemble.

L'Evangile nous rappelle que le salut est le résultat de l'amour et de la volonté d'un Dieu personnel, et qu'il consiste à dépasser les différences dans l'amour. Tant avec Dieu qu'avec le prochain.