QUE LIS-TU DANS LA LOI ?

Luc 10, 25 à 37  -  Lévitique 20, 22 à 26  -  Romains 13, 8 à 10

Ce n'est pas la première fois que l'on pose cette question à Jésus : Que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? L'homme riche le lui a demandé aussi.
Ici, c'est un docteur de la loi qui sollicite l'avis de Jésus.
Elle n'est pas neutre la question, car les docteurs de la loi ont des réponses précises. Et si les réponses de Jésus ne correspondent pas aux leurs, ils vont pouvoir l'accuser. C'est bien pour l'éprouver qu'il pose la question.
Jésus ne répond pas directement, mais retourne la question au docteur, et lui demande : Qu'est-il écrit dans la loi ? Comment lis-tu ?
Pourquoi Jésus amène-t-il la discussion sur le sujet de la loi ? Thème piégé, s'il en est, lorsque l'on parle avec un docteur de la loi ; c'est son domaine.

Pourquoi Jésus commence-t-il par la loi ?

Il répond aussi de cette manière à l'homme riche, souvenez-vous (Mat 19, 17). Il lui dit : Observe les commandements de Dieu et tu vivras.

Jésus commence par la loi, parce qu'il place toujours l'être humain devant ce qu'il connaît. C'est de la pédagogie. Et l'homme connaît la loi. En matière religieuse, il ne connaît souvent que ça ; la religion étant pour lui une suite de règles et d'interdits.
Face à la question du salut, l'être humain réagit naturellement sur un plan légal. Pensant gagner ou mériter son salut grâce à l'obéissance à une loi. Le théologien qui s'adresse à Jésus lui a bien demandé : Que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? Et non : Que dois-je croire ? Ou : comment dois-je penser ? En lui rappelant la loi, Jésus ne risque-t-il pas de s'enfermer dans des raisonnements humains et calculateurs ? Mais la démarche du Christ est voulue.

Jésus commence par la loi, parce qu’il se place toujours là où le problème se pose. Il ne fuit pas les vraies questions, même si elles sont piégées. Pour avancer, il cherche à dénouer les situations critiques. Ça ne sert à rien de tourner autour du pot en n'abordant jamais le fond du problème. Or le thème de la loi est souvent le point de départ d'une réflexion théologique.
Puisque l'être humain a un problème avec la loi, parlons-en ! Et Jésus pose donc la question : Qu'est-il écrit dans la loi ? Comment lis-tu ? Question importante que Jésus pose à chacun d'entre nous.

Que lisons-nous dans la loi ?

Chacun y lit un peu ce qu'il aime y trouver. C'est pourquoi la question se pose et mérite d'être discutée.
C'est vrai pour toute la Bible. La loi c'est toute la volonté de Dieu révélée dans l'ensemble des Ecritures, et pas seulement les 10 commandements. Or le lecteur de la Bible est toujours tenté de trier les textes. Il relit et médite ce qui lui plaît et rejette ou ignore ce qui s'oppose à sa façon de voir. On ne lit donc pas tous la même chose dans la loi.
Certains y voient seulement l'autorité d'un Dieu qui impose sa volonté.

Et cela leur suffit, parce qu'ils aiment le pouvoir et la puissance. En se soumettant au Dieu tout-puissant, ils ont le sentiment de participer au pouvoir. En se présentant comme les seuls fidèles à la volonté divine, ils se placent au-dessus des pécheurs, et manifestent souvent la volonté de puissance en cherchant à imposer leur application de la loi aux autres.

Certains voient dans la loi la possibilité d'une perfection morale.
Pourquoi cette recherche de la perfection ? Parce qu'ils aiment ça. Parce qu'ils pensent que la perfection peut leur apporter le bonheur, selon le principe que Dieu protège et bénit ceux qui lui obéissent.
Selon ce calcul (car c'en est un), l'obéissance à la loi accorderait le pardon. Mais c'est faire de Dieu un calculateur, et c'est nier l'amour de Dieu et l'Evangile ; car Jésus nous révèle le Père qui fait briller le soleil sur les méchants comme sur les bons.
D’autre part, ceux qui recherchent le salut dans la perfection oublient que celle-ci n'existe pas, et que, si elle dépendait de l'obéissance à une loi, elle serait une perfection limitée, liée à une culture donnée. Même la loi de la Bible n'apporte pas la perfection.
Le pire est que, lorsque l'on croit être arrivé à la perfection, on devient le juge de tout le monde, et l'on crée des barrières et des fossés, manifestant par là que l'on n'est pas parfait.

En fait, la loi permet de vivre en société.
C'est, en tous cas, dans ce but qu'elle est donnée. En ce sens, elle limite les dégâts.
Chacun est conscient que s'il n'existait pas de loi civile, ou même seulement de code de la route, la vie serait impossible.
Qu'est-ce que ça veut dire que la loi permet de vivre en société ? Cela signifie que l'être humain est naturellement trop égoïste pour laisser de la place aux autres, si la loi ne le contraint pas. En jouant ce rôle, la loi révèle que l'homme n'est pas naturellement bon.

La loi révèle donc la nature humaine.
En quelque sorte, elle est comme un thermomètre qui mesure la température, mais elle n'est pas le chauffage. Elle juge la nature humaine, mais elle ne la change pas.
Or quelle est cette nature révélée par la loi ?
Ce qui caractérise le genre humain, c'est la peur. La peur de l'inconnu, de la nouveauté, de la différence, de la mort. Le premier réflexe de l’être humain est de se mettre à l'abri, de créer des remparts, des frontières, des séparations. L'élaboration des lois fait partie de ce réflexe, et la loi de Moïse ne fait pas exception.
Pour calmer ses peurs, l'homme se tient éloigné de ce qui ne lui ressemble pas. De même, la loi de Moïse maintient les séparations auxquelles l'Israélite s'est habitué. C'est ainsi que, dans cette loi, tout est classifié, ordonné :

 - Les fonctions, les rôles, les attitudes, et même les vêtements des hommes et des femmes sont séparés. On doit toujours pouvoir faire la différence. C'est dans ce contexte que l'homosexualité est condamnée, car elle produit une confusion des genres.
 - Les prêtres sont à part.
 - Les étrangers sont différenciés.
 - Les animaux même sont classés en purs et impurs. Quand on s'attarde sur cette classification (en Lévitique 11, par exemple), on remarque qu'elle est faite en fonction de deux normes :

• Sont purs les animaux que les Israélites ont tous les jours sous les yeux, et, qu'en vertu de leur habitat originel des   hautes terres de Canaan, ils avaient l'habitude de consommer. 
• Sont purs les animaux qui ont des caractéristiques bien définies, en fonction des normes habituelles de cette époque. Les poissons doivent ressembler à des poissons : s'ils n'ont ni nageoires, ni écailles, ils sont impurs. C'est le cas des crustacés. Les oiseaux purs ont des caractéristiques conformes à celles des oiseaux classiques : s'ils ont les pattes palmées (par exemple), ils sont impurs. Les mammifères doivent ruminer et avoir les pieds fourchus, conformément aux animaux les plus courants dans l'environnement des Israélites, à savoir : les moutons, les chèvres et les bovins. Les autres mammifères sont impurs : notamment le porc qui a le pied fourchu, mais qui ne rumine pas. Le porc est donc particulièrement mélangé, donc impur, parce que la loi de Moïse ne tolère pas le mélange.

 - La classification et le refus du mélange sont particulièrement précis en ce qui concerne  les autres peuples. Le texte du Lévitique lu tout à l'heure le déclare clairement (20, 24. 26) : Je suis le Seigneur, votre Dieu, c'est moi qui vous ai séparés des peuples … Je vous ai séparés des peuples pour que vous m'apparteniez. Israël doit être à part, saint. C'est le but essentiel de la loi de Moïse.

De même l'ensemble de l'Ancien Testament établit une différenciation nette entre Dieu et la création. En disant, par exemple, que Dieu a créé par la parole, et non par émanation de lui-même. Une création par émanation (comme dans les religions d’extrême orient) créé des liens de nature entre le créateur et la créature, alors qu’une création par la parole de Dieu pose une distance entre Dieu et l’être humain.
Contrairement à d'autres cultures religieuses qui considèrent que l'être humain a en lui quelque chose de naturellement divin, la Bible sépare fondamentalement le divin de l'humain. Comme cela est exprimé en Ezéchiel 34, 31 : Vous … vous êtes des êtres humains ; moi, je suis votre Dieu — déclaration du Seigneur Dieu. Et même lorsque le commandement invite à la sainteté (comme en Lévitique 20, 26, lu tout à l'heure), il dit : Vous serez saints … car moi … je suis saint ; et non : Vous serez saints comme je suis saint.
Même si la loi de Moïse pousse l'Israélite à être saint, à part, séparé des autres peuples, l'homme ne sera jamais Dieu. Dieu est Le saint par excellence, parce qu'il est le seul Dieu, l'homme, lui, n'est pas unique, même s'il veut se différencier. Il fait, en tous cas, partie d'un groupe, d'un peuple ; et c'est cette dimension collective, et une culture donnée, que la loi veut préserver en séparant Israël des autres nations.

Pourquoi la loi révèle-t-elle ainsi la nature humaine ? Parce qu'elle est humaine. C'est justement cette volonté de la loi de Moïse de séparer les peuples et les hommes qui révèle sont aspect humain. Mais quelque chose de l'ordre de la révélation passe cependant dans l'Ancien Testament. Car, naturellement, l'homme veut être Dieu, mais les Ecritures insistent sur la différence qui existe entre Dieu et l'homme, pour que ce dernier ne se prenne pas pour Dieu.

Alors que faire de la loi ? Comment la vivre ?

L'appliquer à la lettre ?
C'est la considérer comme une fin, comme exprimant la volonté de Dieu et non la nature humaine.
Appliquer la loi à la lettre, c'est voir comme idéale la séparation avec Dieu et avec le prochain. Or l'incarnation de Dieu en Jésus démonte cette interprétation ; car Dieu n'a pas considéré comme idéale la distance qui le séparait des hommes ; sinon il ne se serait pas fait homme. Or, non seulement Dieu n’est pas resté éloigné de nous et nous a rejoints en Jésus, mais Jésus a vécu et enseigné l'amour du prochain. Et l'amour renverse les barrières et réunit Dieu à l'humanité et les hommes entre eux.

La loi est à vivre dans l'esprit.
En faisant la part des choses entre la lettre et l'esprit. La lettre présente la nature et l'esprit nous invite à la dépasser, cette nature.
Vivre la loi en esprit, c’est manifester l'amour. Or, dans l'Ancien Testament, le commandement d'amour existe déjà. Le docteur de la loi ne l'a pas inventé pour le déclarer à Jésus. Il connaît Deutéronome 6, 5 qui dit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force, et Lévitique 19, 18 où il est écrit : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Le théologien aurait pu citer d'autres commandements des Ecritures. Ceux qui préconisent la séparation, notamment, comme Lévitique 20, que nous avons lu. Il est intéressant de noter que c'est le commandement d'amour qu'il cite pour résumer la loi. C'est ce qu'il lit, lui, dans la loi, et non une règle de séparation. Et Jésus approuve cette lecture du docteur, légitimant ainsi une lecture qui fait des choix, une lecture qui privilégie les textes qui unissent à ceux qui divisent, et les commandements divins à la loi humaine. Les deux étant présents dans les Ecritures.

Mais une question se pose : Comment harmoniser le caractère séparatiste de la loi avec le commandement d'amour ? Aimer Dieu de tout son être, n'est-ce pas créer la communion à la place de la séparation ? Aimer son prochain comme soi-même, n'est-ce pas rendre impossible toute séparation ? A moins de classifier les individus, en déclarant que certains sont des prochains, et d'autres non. Cela correspondrait bien à la démarche de la loi. D'où la question du docteur : Qui est mon prochain ? Quel est le prochain que je dois aimer comme moi-même ?  Est-ce seulement celui qui me ressemble ?
La question n'est pas une échappatoire, elle vaut le coup d'être posée. Elle est suscitée par la lettre de la loi qui parle de séparation. C'est pourquoi Jésus prend le temps d'y répondre par la parabole du bon Samaritain. Pourquoi un Samaritain ? Parce que, aux yeux des Juifs, les Samaritains sont particulièrement mélangés. Importés au 8ème siècle av. J-C en Canaan par les Assyriens, ces étrangers ont mêlé leurs coutumes assyriennes à la religion d'Israël. Amalgame intolérable pour les Israélites. D'où leur rejet des Samaritains.
Par la parabole, Jésus révèle que sa loi n'admet plus la classification et la séparation. Pour la vraie loi de Dieu, la loi spirituelle, même l'ennemi est le prochain, et il doit être aimé.

La Parole de Dieu n'est pas séparatrice.
C'est l'être humain et ses lois qui séparent les choses en bonnes et mauvaises, qui classent les personnes en bonnes et méchantes, et qui séparent les êtres humains de Dieu.
La vraie loi de Dieu, c'est Jésus-Christ, parce qu'il est la manifestation de l'amour. L'amour de Dieu qui vient, en Jésus, rencontrer l'humanité, et l'amour pour le prochain tel que Jésus l'a vécu en donnant sa vie pour tous les êtres humains sans distinction.
L'apôtre Paul l'a écrit : l'amour est l'accomplissement de la loi (Rom 13, 10).
Jésus est le lien entre le céleste et le terrestre. Là où l'homme sépare et divise, Jésus aime, rassemble et unit. Là où il y avait séparation, il crée la communion.