L'OFFRANDE DES PREMICES

2 Rois 4, 42 à 44 - Ephésiens 4, 1 à 7, 11 à 16   Jean 6, 1 à 15

La scène se passe lors d'une assemblée des fils des prophètes. Les versets 38 à 41 racontent, en effet,  l'histoire du potage aux coloquintes.
A l'époque du prophète Elisée, il est fait mention, à plusieurs reprises, de ces assemblées de prophètes. Il semble que des fidèles du culte de Yahvé aient pris l'habitude de se rassembler et de partager leurs repas. Mais ces repas sont souvent maigres. L'épisode du potage montre ces personnes cueillant des herbes dans les champs pour faire une soupe. Il arrive même que ces repas soient inexistants. Le passage qui nous occupe révèle qu'ils n'avaient rien d'autre à manger que quelques pains apportés par l'un d'eux. Or ces pains ont quelque chose de particulier.

Ce sont des pains de prémices. Qu'est-ce que les prémices ?
Aussi loin que l'on remonte dans l'antiquité, on rencontre la coutume de consacrer à la divinité les premiers fruits de la terre. Ce qui implique les premiers épis, mais aussi les premiers-nés des troupeaux. Cette offrande est l'expression de la reconnaissance envers Dieu (où les dieux) qui donne les récoltes.
Israël avait aussi cette coutume, codifiée dans les textes. Il n'y est jamais parlé de quantité à offrir. Les textes insistent sur la qualité des produits et sur leur primeur. Ils doivent être les premiers récoltés ; d'où le terme prémices. Une fois l'offrande faite, on estimait que les hommes étaient libres de disposer du reste.
Le chapitre 26 du Deutéronome présente la liturgie de l'offrande des prémices. L'Israélite venait au temple avec une corbeille remplie d'une partie des produits primeurs et la donnait au prêtre. Celui-ci déposait la corbeille devant Dieu, le fidèle exprimait sa reconnaissance envers Dieu par une prière, puis il mangeait le reste avec le lévite et l'étranger qu'il invitait à un repas.
Cette cérémonie a lieu alors que la moisson ou la récolte sont à peine entamées. Le croyant apporte les prémices à Dieu alors que ses greniers sont vides et que le reste de la récolte est encore sur pieds. Une autre fête marquait, d'autre part, la fin de la moisson ou de la récolte des fruits ; mais au moment de la fête des prémices, si jamais une catastrophe ou une guerre se produisait, l’Israélite risquait de tout perdre. Cependant il apporte ce qu'il a, en priorité à Dieu.
C'est ce que fait l'homme qui arrive de Baal Schalischa avec ses pains des prémices.

Le pain de prémices est du pain fait avec les premiers épis de la récolte. Il est dit aussi, d’ailleurs dans ce verset 42 du chapitre 4 du deuxième livre des Rois, qu’il s’agit de blé nouveau. Par ses termes : prémices et nouveau, l'accent est mis sur la notion d'offrande, de don ; en relation avec la loi.

Le sens de l'offrande.

L'homme donne les 20 pains à Elisée. Il s'agit bien d'un don. Pour lui, cet acte fait peut-être partie de la liturgie de la consécration des prémices, et ce repas est peut-être celui qui est prévu par la loi, et auquel on invite le lévite et l'étranger.
Qu'en est-il du jeune garçon porteur des 5 pains et des 2 poissons multipliés par Jésus (au chapitre 6 de l’évangile selon Jean) ?
Le texte n'est pas très explicite sur ce point. Seul Jean parle du garçon. Les autres évangélistes donnent l'impression que les disciples étaient en possession de cette nourriture.
On peut imaginer que ce garçon avait apporté ces pains et ces poissons pour lui. C'était son casse-croûte, son pique-nique. La tentation était grande de se mettre à l'écart pour manger tranquillement ; et tant pis pour les autres, ils n'avaient qu'à prévoir. De toutes façons, comme disent les disciples, qu'est-ce que 5 pains et 2 poissons pour tant de gens ? Il est évident que s'il apporte ses victuailles à Jésus et les partage, il ne lui restera rien. Et pourtant il donne.

Jésus aurait sans doute pu nourrir la foule sans ce jeune garçon, ses pains et ses poissons. De même Elisée aurait sûrement trouvé une solution si l'offrande des 20 pains n'avait pas été faite. On peut dire aussi que l'Eglise survivrait si plus personne n'apportait son offrande. Sans doute sous une autre forme : sans bâtiment pour se réunir, sans pasteur à plein temps … L'important n'est pas là. Dieu n'est pas dépendant de ces structures pour faire vivre son Eglise.
Mais ce ne serait plus vraiment l'Eglise, car l'offrande n'y serait plus vécue. Ce ne serait plus vraiment l'Eglise, car il n'y a pas d'Eglise, d'Evangile et de christianisme sans le don. La base de ce principe a été posée par le Christ qui s'est donné lui-même. Son message est indissociable du don.

L'offrande manifeste plusieurs éléments fondamentaux de l'Evangile :

1. Une certaine hiérarchie des valeurs.
Donner les prémices, c'est servir Dieu et les autres d'abord. La loi voulait établir le réflexe, en chaque Israélite, de penser à Dieu et aux autres avant de penser à soi. Le principe de l'offrande entretient toujours ce réflexe.
2. La foi, la confiance.
Donner les prémices, c'est se placer dans une situation de dépendance, en comptant sur Dieu pour recevoir la récolte nécessaire pour vivre. Se placer dans une situation de dépendance, sans pour autant vouloir imposer à Dieu une bénédiction particulière. Il ne faut même pas forcément compter sur une multiplication de l'offrande. Le miracle n’a rien d’obligatoire. Verser son offrande en comptant sur la bénédiction divine, ce n’est pas un don, c’est un placement avec intérêts.
3. L’absence de contrôle du don.
Celui qui donne ne dit pas ce que l’on doit faire avec son offrande ; contrairement à certains testaments dans lesquels leurs auteurs spécifient que, par exemple, les héritiers ne doivent pas vendre ce qu’ils ont reçus en héritage.
Lorsque le fils de prophète, ou le jeune garçon donnent leurs pains à Elisée ou à Jésus, ils ne contrôlent pas ce qui sera fait de cette offrande. Ils donnent ! Et une fois que c’est donné, le don ne leur appartient plus. C’est aux utilisateurs du don d’agir avec sagesse dans la gestion de l’offrande, pas aux donateurs.
Vouloir contrôler l’utilisation de mon offrande, ce n’est pas donner ; c’est faire un prêt à Dieu, en lui imposant ma volonté et mon droit de regard. De même donner une aumône à un pauvre en lui rappelant qu’il ne doit pas la convertir en alcool ou en tabac, ce n’est pas donner. Cette idée peut partir d’un bon sentiment et souhaiter le relèvement du mendiant, mais cela peut et doit être réalisé par un autre moyen que l’offrande. Une telle offrande n’est pas un don ; c’est la recherche du contrôle de l’existence de celui qui reçoit.
4. L'absence de calcul (liée à la confiance).
Car l'offrande n'est pas une prime d'assurance, mais un don qui n'attend rien en retour. Sinon, là encore, ce n'est pas un don. L'offrande est donc une pédagogie de Dieu pour nous faire sortir de notre égoïsme naturel. Car la pratique du don nous libère du système qui semble régir toute l'humanité, et pour lequel :
- Il est normal, parce que naturel, de vouloir posséder le maximum de biens.
- Le bonheur est lié à la possession.
- Rien n'est gratuit, tout se monnaie, ou se mérite.
La pratique du don nous libère de cet esclavage, car il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. Et il est si bon de vivre dans la gratuité et de témoigner ainsi de la grâce.
5. Enfin, l'offrande est un partage.
Donner c'est se savoir non propriétaire. Ce que j'ai doit être géré pour le bien de tous.

Dieu pourrait se passer de nous et nourrir l'humanité par de la manne qui tomberait du ciel. Cela résoudrait beaucoup de problèmes : famines, exploitation de l'homme par l'homme ... Encore que certains s'arrangeraient pour accaparer toute la manne et la revendre très cher.
Mais cette solution du miracle permanent créerait d'autres problèmes ; parce que nous n'apprendrions pas à servir et à donner. Or l'humanité a fondamentalement besoin d'apprendre le don et le service. C'est pourquoi Dieu ne veut pas se passer de nos offrandes.