UNE NOURRITURE SPIRITUELLE

Jean 6, 47 à 63 - Ezéchiel 37, 1 à 3. 9 à 10 - 1 Corinthiens 2, 12 à 16

Cette parole est dure, ou encore : difficile, pénible, voire violente. Qui peut l'entendre ? (Jean 6, 60).
Quelle est cette parole difficile ? Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle (v. 54). Il est vrai, qu'à première vue, c'est plutôt choquant. Au point que, comme le dit Jean au verset 66, beaucoup de ses disciples ne le suivent plus. Ils n'acceptent pas cet enseignement. Et nous ?
Ne pas adhérer à cet enseignement de Jésus, n'est-ce pas se retirer aussi, et ne plus suivre le Maître ? Et nos frères et sœurs catholiques, orthodoxes, voire luthériens, ont beau jeu de nous dire, à nous, réformés : Vous ne croyez pas que le pain de l'Eucharistie est réellement le corps du Christ, vous n'êtes donc pas ses disciples.
Croire à cette parole implique-t-il le "miracle" de la transsubstantiation ? A savoir que le pain de la Cène se transforme réellement en corps physique, matériel de Jésus ?
Qu'en est-il ? Que nous enseigne ce chapitre 6 de l'évangile selon Jean ?

Le message de Jean 6, concernant le pain de vie.

Le contexte.
Et tout d’abord, l'ensemble de l'évangile selon Jean.
Il est clair que cet évangile développe une démarche spiritualiste ; c'est-à-dire qu’il interprète ce qui existe d'une manière spirituelle, utilisant l'aspect matériel des choses pour présenter une dimension spirituelle :

1.  Au chapitre 2, Jésus fait un parallèle entre le temple de Jérusalem et son corps, en disant : Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai (2, 19). Il enseigne, ici, que le vrai temple, spirituel, c'est le corps du Christ, et non le bâtiment matériel de Jérusalem.
2.  Au chapitre 3, Jésus oppose la naissance spirituelle à la naissance physique, lorsqu'il dit à Nicodème : Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l'Esprit est esprit (v. 8).
3.  Au chapitre 4, Jésus propose l'eau vive à la Samaritaine, alors que celle-ci n'est intéressée que par l'eau matérielle. Là encore, l'important est la dimension spirituelle de la vie. Et Jésus déclare que Dieu est Esprit, et que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité (Jean 4, 24).
4.  Au chapitre 5, on nous parle d'une eau soi-disant miraculeuse qui guérit les malades. Mais Jésus guérit le paralysé par la parole, sans avoir recours à cette eau matérielle.
5.  Au chapitre 7, Jésus annonce la venue de l'Esprit, sur celles et ceux qui croiront en lui. Et on pourrait continuer, tout cet évangile présente la dimension spirituelle de l'existence. Il n'y a pas de raison que le chapitre 6 fasse exception.

Mais qu'en est-il du contexte immédiat de la déclaration de Jésus au chapitre 6 ?

Le chapitre 6 commence avec la multiplication des pains ; ce qui introduira le thème du pain et le discours de Jésus sur le pain de vie.
Quelques aspects du récit de la multiplication des pains méritent d'être soulignés :
Le texte insiste sur l'impossibilité matérielle de rassasier la foule.

Les versets 5 à 9 rapportent :
 - La question de Jésus à Philippe : Où achèterons-nous des  pains  pour  que ces gens aient à manger ? L'évangéliste ajoutant : Il disait cela pour le mettre à l'épreuve, car il savait, lui, ce qu'il allait faire.
 - La réponse de Philippe : Deux cents deniers de pain ne suffiraient pas pour que chacun en reçoivent un peu.
 - La remarque d'André qui déclare qu'il y a un jeune garçon qui a cinq pains d'orge et deux poissons ; mais qu'est-ce que cela pour tant de gens ?
Tout est dit pour amener le lecteur à comprendre que la nourriture physique ne suffit pas.
A l'opposé, le récit parle de l'abondance de pains et de poissons quand Jésus les multiplie, disant qu'il leur en donne autant qu'ils veulent et que les disciples remplissent 12 paniers de restes.
Le message est clair : il y a disproportion entre la pauvreté matérielle et l'abondance du don spirituel. Le problème, c'est que la foule ne perçoit pas ce message et ne s'intéresse qu'à l'aspect matériel du pain. En conséquence de quoi, elle veut mettre Jésus sur le trône à l'instant même ; car un roi qui donne du pain par miracle, c'est une opportunité à saisir.
Le parallèle avec la femme samaritaine est évident. Comme la foule, cette femme ne recherchait que l'eau qui étanche une soif physique et non spirituelle.

Un dialogue se noue entre Jésus et la foule.
Jésus reproche aux Juifs cet unique intérêt pour l'aspect matériel des choses. Il leur dit (au verset 27) : Oeuvrez, non pas en vue de la nourriture qui se perd, mais en vue de la nourriture qui demeure pour la vie éternelle. Question de la foule : Que devons-nous faire pour accomplir les œuvres de Dieu ? Sous-entendu : Quelle est la loi, le commandement à observer pour obtenir cette récompense ? Et la vie éternelle est sans doute pour eux quelque chose de bien tangible, physique, matériel.
Et Jésus répond (v. 29) : L'œuvre de Dieu, c'est que vous mettiez votre foi en celui qu'il a lui-même envoyé. L'œuvre de Dieu est de croire, et non de réaliser quelque chose de physique.
Mais les interlocuteurs de Jésus ne sont pas prêts à l'accompagner dans cette voie. Il leur faut une œuvre concrète, un miracle. Quel signe, quelle œuvre fais-tu pour que nous voyions et que nous croyions ? lui demandent-ils au verset 30. On sent qu'ils commencent à mettre en doute la capacité de Jésus à être roi, à répondre matériellement à leurs attentes. La multiplication des pains, c'était peut-être du bluff, un coup monté. Ils vont lui montrer ce qu'ils attendent, une vraie réalisation concrète de Dieu. Et, parce qu'il était question de pain, ces Juifs rappellent la nourriture bien réelle que Dieu a donnée à son peuple : la manne, dans le désert. Le voilà le pain du ciel ! Il tient dans la main, il craque sous la dent. Ils n'ont que faire d'un pain spirituel ; cela ne représente rien pour eux.
Et nous pensons à la Samaritaine qui (deux chapitres plus haut) n'avait d'intérêt que pour l'eau du puits de Jacob, au détriment de l'eau de la source de la vie. C'est souvent en s'appuyant sur notre histoire et nos traditions que l'on rejette la nouveauté de l'Esprit.
Jésus porte atteinte au statut de la manne et, par là même, à l'inspiration du texte de l'Ancien Testament. Car, lorsque les Juifs disaient que la manne était le vrai pain du ciel, ils se basaient sur Néhémie 9, 15 qui déclare que la manne est le pain du ciel. Jésus ose dire ici (v. 32) que la manne n'est pas le pain du ciel, car le pain du ciel donne la vie au monde, et non seulement à Israël. En donnant à l'œuvre de Dieu sa dimension universelle, Jésus essaie, encore une fois, de faire comprendre que le pain du ciel n'est pas physique ; car le monde entier n’a pas goûté à la manne, alors qu’il reçoit le pain de vie. La manne n'en est qu'une image matérielle, un signe du pain de vie.
Mais la foule en reste à l'aspect matériel du pain. Cependant, un pain qui donne la vie, c'est intéressant ; alors, donne-nous toujours ce pain-là, disent les auditeurs de Jésus. Et l'on se souvient de la Samaritaine qui voulait bien, finalement, l'eau vive de Jésus, pour ne plus avoir à puiser de l'eau au puits. Ce qui montre bien qu'elle n'avait toujours pas compris que Jésus parlait d'une eau spirituelle.
C'est alors que — comme avec la Samaritaine, Jésus passait à autre chose en lui disant : appelle ton mari — Jésus fait la déclaration majeure de ce chapitre.

Jésus révèle sa nature, en disant : Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui met sa foi en moi n'aura jamais soif ; comme il avait dit à la Samaritaine : le Messie, c'est moi qui te parle (4, 29). La Samaritaine avait cru en lui, pas les acteurs du chapitre 6.
Les Juifs réagissent pour plusieurs raisons :

 - L'enthousiasme du miracle de la multiplication des pains ne joue plus. Au bout de 24 heures, l'ambiance n'y est plus. Et Jésus n'a rien fait pour la maintenir, au contraire, il se met à parler de spiritualité.
 - La foule n'accroche pas à ce message spirituel.
 - Et l'image de Jésus pain de vie est choquante. Pour qui se prend ce Jésus ? Un peu comme disait la Samaritaine : Es-tu plus grand que notre père Jacob ? La réaction ne se fait pas attendre. Au verset 42, les opposants déclarent : N'est-ce pas Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons, le père et la mère ? Comment peut-il dire maintenant : "Je suis descendu du ciel ! Par opposition à la conception spirituelle de Jésus, on le ramène à sa condition physique.

Mais Jésus insiste. Aux versets 48 et 49, il dit : C'est moi qui suis le pain de la vie. Vos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts. Jésus oppose la manne à lui-même ; comme l'eau du puits de Jacob ne désaltère pas (4, 13), la manne ne fait pas vivre. Le seul pain qui nourrit, c'est lui, le Christ (6, 51). Au chapitre 4, Jésus est l'eau vive ; au chapitre 6, il est le pain de vie. Le parallèle est évident, entre les deux chapitres.
La question majeure est soulevée par les interlocuteurs de Jésus: Comment peut-il nous donner sa chair à manger ? (v. 52). C'est effectivement une difficulté. Etablir une comparaison entre Jésus et du pain n'est pas un problème en soi ; on peut aisément comprendre qu'il s'agit d'une image. Mais Jésus dit bien (v. 55) : ma chair est vraie nourriture et mon sang est vraie boisson. C'est de l'anthropophagie, doublée de l'interdit de l'Ancien Testament relatif à la consommation de sang (Genèse 9, 4) !
C'est le problème de celles et ceux qui persistent à voir les choses sur un plan physique. Les règles alimentaires du judaïsme enfermaient les auditeurs de Jésus dans une conception matérialiste de la religion. Celle-ci n'est plus alors qu'application d'une loi et de rites, où l'on pratique sa religion comme on l'a toujours fait, parce que c'est écrit comme ça, parce que le rite ou l'obéissance sont moyens de salut. Mais on passe à côté du message ; message spirituel que Jésus veut enseigner ici, puisqu'il conclut son discours par ces mots : Les paroles que je vous ai dites sont Esprit et vie (v. 63).
Quel est ce message spirituel ? Ce qui conduit à se poser la question, non pas : comment dois-je pratiquer ce nouveau commandement ? Mais : que signifie cette parole ?

Que signifie manger ?
Il y a un mot, dont on n'a pas encore parlé et qui est cependant très utilisé par Jésus dans cet épisode (notamment des versets 53 à 58), c'est le mot vie ou vivant. Dans ces 6 versets, Jésus emploie 6 fois le verbe vivre, ou les termes vie ou vivant ; pour déclarer, en substance, que l'être humain n'a pas la vie en lui-même, mais qu'il la reçoit de Dieu ou du Christ.
La notion fondamentale, ici, c'est la vie. Or, de quoi vivons-nous ? Physiquement, nous vivons de ce que nous mangeons. Notre vie physique est totalement dépendante de la nourriture. Raison pour laquelle nous mangeons tous les jours. Nous sommes physiquement faits de ce que nous mangeons. La nourriture, c’est la vie.

En se présentant à travers le signe du pain et du vin, Jésus veut dire que notre vie spirituelle est aussi dépendante de lui que notre vie physique de la nourriture.

Participer à la Cène, c’est :
 -  Savoir que nous n’avons pas la vie en nous-mêmes. C’est-à-dire reconnaître que nous sommes des créatures dépendantes et non des dieux. Cette relation de dépendance n’est pas imposée, mais proposée par Dieu. La Cène est un appel, une invitation, pour une relation de confiance, une communion.
 - Vouloir vivre du Christ, se baser sur lui et non sur d’autres valeurs ou sur nous-mêmes. Notre référence, notre critère de vérité se trouve en dehors de nous, en Dieu. Nous ne savons pas, par nous-mêmes, ce qu’est la vérité ; seul Dieu le sait.

Il n’est pas nécessaire que le Christ soit matériellement présent lors de la Cène pour que tout ceci soit vrai. Au contraire, considérer la présence physique comme obligatoire c’est :
 - Limiter la Cène à la dimension magique d’un sacrifice offert par l’homme pour obtenir le pardon.
 - Rendre la grâce dépendante d’un moyen humain et non de l’amour de Dieu.
 - Privilégier le rite au détriment de la foi.
 - Courir le risque de se limiter au geste et d'en oublier l'esprit.
 - Rester attaché à la réalité et s’éloigner de la vérité.

En quelque sorte, manger le corps du Christ, c'est croire.
C'est la conclusion à laquelle on arrive en comparant les versets 47 et 54 de ce chapitre 6 de Jean. Au verset 47, Jésus dit : Celui qui croit a la vie éternelle. Au verset 54, il déclare : Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle.
Alors, pourquoi Jésus n'a-t-il pas simplement dit qu'il fallait croire ? Parce que le salut n'est pas qu'intellectuel. Le salut s'expérimente, se vit. L'être tout entier participe au salut, comme dans le fait de manger.
L'Evangile est une nourriture ; c'est pourquoi, c'est tous les jours qu'il faut en prendre. Jésus le dit : Celui qui me mange vivra par moi (Jean 6, 57).