LE SERVICE EST UNE GRACE

Matthieu 5, 1 à 12  - Sophonie 2, 3 et 3, 9 à 13 - 1 Corinthiens 1, 26 à 31

Ce passage, communément appelé Les Béatitudes, est l’un des plus célèbres textes de l’histoire. Pour sa forme déjà — c’est un très beau poème — , mais aussi pour son message.
Sur ce point, la célébrité et la force des béatitudes viennent sans doute de l’étrangeté du message. Jésus s’oppose, en effet, aux idées reçues. Il est coutumier du fait. Idées reçues, selon lesquelles, à son époque, les riches, les biens portants et les puissants sont bénis de Dieu.
Comment peut-on dire :
 -  Heureux les pauvres en esprit ?
 -  Heureux les affligés ?
 -  Heureux ceux qui ont faim et soif de justice ?
 -  Heureux les persécutés ?
Et même déclarer que ceux qui procurent la paix sont heureux, n’est pas facile tous les jours, car, malgré leurs efforts, la paix ne vient pas.
C’est cette contradiction de la réalité de la vie quotidienne qui fait de ce texte un témoignage particulier.
Quelles leçons Jésus a-t-il voulu faire passer par cette déclaration ?

 

Les leçons des béatitudes.
Les béatitudes, c’est d’abord un message d’espérance.
Ce sens du texte saute aux yeux à première lecture. Il ressort de la deuxième partie de chaque vers : 
 - Heureux les affligés, car ils seront consolés.
 - Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.
Il ne faut évidemment pas interpréter cette idée selon la notion trop répandue de la souffrance rédemptrice, selon laquelle il faut souffrir pour être sauvé. Cette façon de penser était d’ailleurs totalement étrangère aux contemporains du Christ. Pour eux, la souffrance et le malheur sont la conséquence du péché de l’homme et la manifestation du désaveu de Dieu.
Jésus ne dit pas à ses disciples : Soyez pauvres, affligés et persécutés afin de gagner le ciel, mais, quand vous êtes assoiffés de justice et de paix, ne désespérez pas, n’abandonnez pas la lutte.
Il ne s’agit pas de rechercher le malheur, comme si celui-ci avait un pouvoir salutaire, mais de se relever, de ressusciter encore et de vivre, alors que tout espoir semble éteint.

Mais la leçon des béatitudes sur laquelle je voudrais m’attarder un peu est que nous avons ici une critique de la satisfaction immédiate.
Car Jésus appelle heureux ceux qui sont en manque et qui l’acceptent. Ce qui signifie que l’on peut donc être heureux sans pour autant avoir tout ce que l’on désire.
Une critique de la satisfaction immédiate, c’est aussi une critique de la puissance. Car ce qui caractérise la puissance, c’est la capacité d’obtenir (par n’importe quels moyens) la réalisation de sa volonté, et donc de ne jamais manquer de quoi que ce soit.
La psychanalyse dit que l’enfant se croit tout-puissant lorsque, sur sa demande, ses besoins sont assouvis. Avec l’âge, il devra se rendre compte que la volonté d’autrui et les contingences de la vie interviennent dans le mécanisme, et qu’il n’est donc pas tout-puissant. S’il le reconnaît et l’accepte, il pourra être heureux dans le manque ; sinon il sera révolté et malheureux. C’est la différence entre l’adulte qui a mûri et l’éternel enfant gâté.
Par les béatitudes, Jésus veut amener tout être humain à devenir adulte. C’est-à-dire à accepter de ne pas voir tous ses besoins assouvis. Ou, autrement dit, à accepter d’être faible et souvent impuissant. Le bonheur est à ce prix.
Cette leçon est aussi vraie pour l’Eglise, car Jésus s’adresse aux disciples.

Les béatitudes, c’est une prédication pour une religion de service.
Comme l’individu, la religion doit mûrir.
Qu’est-ce qu’une religion enfantine, immature ?
C’est celle qui caractérise les premières formes religieuses de l’humanité, mais que l’on retrouve encore, parfois, dans des religions plus récentes et plus élaborées, et même quelquefois dans l’Eglise.
Une religion immature, c’est une religion de puissance et de pouvoir manifestée par la magie et le rite. Des notions et des gestes par lesquels l’homme religieux commande la divinité et lui ordonne de répondre à ses demandes ; que ce soit pour obtenir des bénédictions ou la soi-disant transformation des êtres et des choses. La prière peut être l’un de ces gestes, si on la considère comme un moyen d’obtenir ce que l’on souhaite.
Cette religion là veut mettre tout le monde à ses pieds, les hommes comme Dieu lui-même. Elle est un instrument de pouvoir. Notre histoire actuelle révèle qu’elle n’a pas encore disparu. Trop d’hommes religieux pensent détenir le pouvoir de faire marcher le monde, et Dieu, selon leur volonté. Ils sont restés des enfants.

La religion doit atteindre l’âge adulte de la reconnaissance de sa faiblesse, et de l’acceptation de cette faiblesse par le biais du service.
Ce doit être la situation de l’Eglise.
L’Eglise qui poursuit en cela l’œuvre de son fondateur, qui ne commande pas Dieu par des rites et des prières, mais qui reçoit humblement sa parole.
L’Eglise qui ne demande pas à Dieu de satisfaire tous ses besoins, mais qui accepte, avec gratitude, les dons de Dieu ; sachant bien qu’elle n’a aucun droit à faire valoir, mais qu’elle vit de la grâce.
L’Eglise qui ne retient pas la parole de Dieu pour elle, ni ne l’impose au monde, mais qui la partage dans un esprit de service ; sachant bien que nul ne détient les bienfaits du Seigneur, pas même elle.
Il ne viendra pas, non plus, à l’Eglise l’idée de faire valoir sa faiblesse et son service pour en tirer un mérite quelconque. Ce serait en faire un instrument de puissance et de pouvoir, et donc renier la notion de service et l’enseignement du Christ.
Là encore, la faiblesse n’est pas un but en soi, comme s’il fallait absolument être pauvre, affligés et persécutés pour être sauvés. Jésus veut tout simplement nous dire qu’elle n’est pas non plus un handicap, et qu’elle ne doit pas diminuer notre espérance.
Le malheur et la souffrance ne signifient rien en eux-mêmes. De même qu’ils ne sont pas des signes de bénédiction et de salut, ils n’en sont pas la négation ; et ne sont donc pas des signes de malédiction.

Il nous serait difficile de miser sur la puissance de notre Eglise. Chacun sait qu’elle a de faibles moyens. Ne tirons pas orgueil de cette faiblesse, bien sûr, ce serait une stupidité. Mais ne cessons pas pour autant d’espérer, car ce n’est pas sur nos propres forces que repose notre service, mais sur la grâce de Dieu. Le service lui-même est une grâce.